Plutarque et l’enseignement de la poésie

Eduardo Machado
CIVIIC, Université de Rouen, France

 

Mots-clés : héritage éducatif, réception, poésie, figure

 

Résumé: Aujourd’hui l’évolution des représentations de la figure de Plutarque est souvent dominée ou réduite à la dimension historique de sa pensée. Toutefois, une étude un peu plus profonde de sa pensée nous révèle une véritable figure de l’éducation dont le volet éducatif ne saurait être séparé de sa mise en valeur au travers des lectures et des appropriations à l’œuvre chez d’autres penseurs célèbres tels Montaigne et Rousseau. Le dessein de la figure s’avère inséparable de sa réception. Pourtant, malgré l’aspect éminemment éducatif de son œuvre et l’importance indéniable de l’héritage légué, les historiens de l’éducation ne lui accordent souvent qu’une place mineure, en reléguant au second plan le rôle des processus complexes de réception. C’est pourquoi, nous souhaitons mettre en évidence une part importante des réflexions de Plutarque sur l’enseignement de la poésie dans son ouvrage pédagogique Comment écouter les poètes, où le philosophe se démarque de son maître, Platon, lorsque ce dernier expulse les poètes de la cité idéale dans la République. Nous soulignons aussi l’empreinte laissée par Plutarque dans l’ouvrage de Basile le Grand Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques, où l’auteur adapte la problématique de l’enseignement de la poésie à la question de la lecture chrétienne des auteurs païens. Cette présentation s’inscrit donc dans le domaine de l’ « histoire des idées pédagogiques » questionnant le sens et la définition de notions clés comme celles d’héritage et de réception(s) d’une pensée éducative.

 

 

Introduction

 

Cette présentation s’inscrit dans le domaine de l’histoire des idées pédagogiques, plus précisément dans le champ des études de la réception d’une pensée éducative et des -  mécanismes, facteurs et acteurs (Hameline, 1995, p. 156) qui l’adaptent à de nouveaux horizons d’attente (Jauss, 1978), la transforment et la font évoluer.

Cette métamorphose, au travers des processus de diffusion, constitue aujourd’hui un champ de plus en plus prisé des historiens de l’éducation. Ceux-ci s’attachent à comprendre les liens assez complexes de transmission et de filiation, à l’origine de l’émergence d’une pensée, dite - nouvelle. Une des tâches essentielles du chercheur consisterait à « mettre en mémoire » et à « faire mémoire » (Hameline, 2001, p. XVI) des figurants, des fils oubliés de la trame tissée par les penseurs de l’éducation. En effet, la solidité du tissu crée souvent un effet de disparition  du chaînon au profit de la vision globale, parfaite du résultat. A contrario, les études de la réception d’une pensée éducative mettent en valeur le rôle des figurants dans l’édification systémique des grands ensembles théoriques.

Le cas de Plutarque est paradigmatique. Philosophe médio-platonicien du Ier et IIe siècles de notre ère, il est aujourd’hui une figure méconnue en sciences de l’éducation, malgré l’aspect central de la dimension éducative de sa pensée et de son influence auprès des penseurs de l’éducation. Son œuvre est le reflet d’une profonde expérience de philosophe et d’enseignant. Ses écrits pédagogiques autour de l’étude - de la philosophie et de la poésie, ses œuvres morales centrées sur la thérapie de l’âme ou encore son projet biographique offrant des exemples d’hommes – sont la preuve d’une visée éducative omniprésente.

Pourtant, malgré l’aspect éminemment éducatif de son œuvre et l’importance indéniable de l’héritage légué, les histoires de l’éducation ne lui accordent souvent qu’une place mineure.

 

Plutarque et les sciences de l’éducation : une Figure oubliée ?

 

Nous constatons, en effet, que très peu d’études sont consacrées à la dimension éducative de l’œuvre de Plutarque. En Sciences de l’Éducation, le philosophe n’obtient auprès des spécialistes qu’une place marginale dans la galerie des figures de l’Éducation. Les références à la pensée éducative de Plutarque sont généralement sporadiques, ou bien explicitées de manière assez succincte.

En France, les ouvrages concernant le champ de l’Histoire de l’Éducation ne lui attribuent qu’un rôle marginal.  Excepté le dictionnaire de Pédagogie de Ferdinand Buisson dans lequel on lui dédie une entrée par les soins d’Octave Gréard (1828-1904), pédagogue spécialiste des écrits moraux du philosophe (Gréard,1866), les références à la pensée éducative de Plutarque sont généralement sporadiques, ou bien explicitées de manière assez succincte comme chez Compayré (1911, p. 44-47 et 1915, p. 43-46), qui, malgré le nombre réduit de pages consacrées à Plutarque, souligne bien la pertinence de la dimension éducative de sa pensée. De plus, nous n’avons relevé qu’un seul recueil récent de textes éducatifs de Plutarque (trad. Houpert-Merly, 1995).

En revanche, la section antique du panthéon des grandes figures de l’Éducation réserve une place principale aux fondateurs d’un système de pensée : Platon, Aristote et Isocrate en sont les grands représentants dans le camp grec, tout comme Quintilien dans le camp romain.

Néanmoins,  les figures perçues comme moins originales se sont vues attribuer une place secondaire voire nulle, malgré leur ampleur et leur rayonnement éducatif. Plutarque en est l’exemple avec une riche pensée éclectique, mais dépourvue d’un système de pensée bien défini, ce qui l’a relégué à l’arrière plan de l’histoire de l’éducation.

 

Étude de la figure inséparable de sa réception

 

Cet oubli est aussi dû à l’évolution des représentations de la figure de Plutarque, souvent réduite   aujourd’hui   à la dimension historique de sa pensée. Au XIXe, le De l’éducation des enfants, un des écrits les plus lus par les éducateurs humanistes de la Renaissance a été considéré un ouvrage apocryphe. Aussi, victime de la célébrité de ses Vies des hommes illustres, Plutarque sombre dans l’oubli suite à la domination du paradigme de l’histoire « scientifique » au détriment de celui de l’histoire, maîtresse de vie.  

Pourtant, la dimension éducative de son œuvre est significative et le fait que des penseurs de l’éducation tels que Montaigne et Rousseau aient été fortement influencés par le  philosophe de Chéronée est une preuve de sa résonance  éducative.

Aussi, souhaitons-nous mettre en relief quelques réflexions de Plutarque sur l’enseignement de la poésie dans son ouvrage Comment écouter les poètes où l’auteur se démarque clairement de son maître Platon, lorsque celui-ci expulse les poètes de la cité idéale dans la République.

 

Cadre théorique de l’enseignement de la poésie : le différent Poésie - Philosophie

 

Notons tout d’abord que le différend entre poésie et philosophie, et entre muthos et logos n’a pas eu de véritable répercussion sur la pratique pédagogique dans l’Antiquité. Les poètes sont perçus comme des sages et des éducateurs[1]. À l’apprentissage de la lecture et de l’écriture se succédaient tout naturellement les leçons de grammaire et de poésie. Homère incarnait la figure de l’éducateur par excellence et les textes homériques constituaient non seulement le matériel sur lequel les élèves appliquaient leur savoir grammatical, mais aussi l’introduction nécessaire à la culture et aux valeurs grecques.

La transmission de l’héritage classique par l’intermédiaire des mythes, des dieux et des héros jouait un rôle incontournable dans la formation de l’enfance et de la jeunesse, de par leur valeur formative et universelle. En se manifestant comme un paradigme éducationnel à travers les âges, la conception de la poésie ancienne a ainsi perdurée en s’adaptant à des horizons d’attente différents. La conception ancienne de l’écoute et de la lecture de la poésie est donc dominée par l’importante fonction sociale et didactique des poètes.

Toutefois, bien que l’étude des poètes fût un domaine solidement ancré dans la pratique pédagogique, il existait bel et bien un décalage entre cette pratique et les réflexions platoniciennes sur le rôle des poètes au sein de la cité idéalisée. Dans la République[2], Platon range les poèmes et les images au plus bas niveau de la représentation.  De plus, le caractère immoral de certains poèmes pervertit la finalité essentielle de l’éducation, à savoir la formation du caractère. Les poètes ignorent la vraie nature du savoir qu’ils transmettent, puisque leurs créations ne sont que le résultat de l’inspiration divine[3]. Ils sont donc mensongers et dangereux pour la cité. Au lieu de former ils tendent « plutôt à plaire et à flatter le public » [4]. Aussi ne peuvent-ils prétendre faire œuvre d’éducation. Il faut donc les « surveiller et [les] contraindre à n’introduire dans leurs créations que l’image du bon caractère» [5]. Les jeunes, enclins naturellement au plaisir qu’offre la poésie[6] sont comme enchantés par son pouvoir et n’identifient pas convenablement ces dangers. Ils tombent sous le charme. Afin de protéger les futurs gardiens de la République, Platon n’attribue donc aucune place dans sa cité idéale aux poètes et les expulse, souhaitant ainsi purger la cité de la mauvaise influence de la poésie mimétique. Pourtant, la vision platonicienne de la poésie ne doit pas être réduite au procès contre les poètes dans la République, car Platon y ouvre lui-même la problématique :

 

« Déclarons néanmoins que si la poésie imitative peut nous prouver par de bonnes raisons qu’elle a sa place dans une cité bien policée, nous l’y recevrons avec joie… » [7]

 

            Plutarque relève le défi lancé par son maître et tente d’y apporter une réponse au niveau de la pratique pédagogique. Il s’intéresse à la malléabilité des poèmes, et explore différentes techniques d’analyse et de transformation textuelles.

 

 Comment écouter les poètes : un manuel pédagogique

 

Plutarque défend son approche en s’appuyant sur l’utilité morale des poèmes en tant qu’apprentissage d’un héritage culturel, et sur l’acte même de lecture, comme un ensemble de processus d’analyse et de modification du contenu et du sens. Dans le traité Comment le jeune homme doit écouter les poèmes, il offre un manuel de lecture, riche en exemples précis de contenus exploitables par les éducateurs. Comme le note Schenkeveld (1982, p. 62), Plutarque n’a pas écrit un travail théorique sur la nature de la poésie, mais un guide pratique pour un éducateur et son fils. Il s’agit en effet d’un « traité pédagogique à l’usage des maîtres pour l’explication des textes poétiques »[8]. Plutarque s’interroge sur la valeur pédagogique de la poésie en mentionnant des pratiques orales liées à l’audition des poèmes lors des récitations publiques ou à l’école, et les pratiques de lecture des textes poétiques, les « lectures du jeune âge » (De audiendis poetis 14f, 35f). Il s’agit donc d’expliquer l’art d’écouter et de lire les poètes.

Ainsi, il réfute le Platon de la République et accorde aux poètes un rôle principal dans l’éducation des jeunes. Bien que Plutarque compare la poésie  à un charme (16 d) et à une drogue (15c), constatant que les jeunes gens tombent assez facilement sous l’emprise de la poésie enchanteresse, il souligne une réalité incontournable : d’abord, le grand intérêt que ceux-ci portent aux écrits moins sérieux et moins philosophiques (14d) et surtout  l’impossibilité de leur interdire le contact avec les poèmes (15a). À la vigilance du « pédagogue » qui inculque les préceptes, Plutarque propose le rôle du guide littéraire. Ce dernier doit mettre en place des corrections, en distinguant entre matière poétique utile et matière poétique nuisible.

Notons que cette pédagogie est adressée uniquement aux jeunes lecteurs avisés, préparés à admettre la part de mensonge et d’artifice dans l’art poétique. Car pour Plutarque, accepter la tromperie et la ruse constitue le premier principe éducatif de la formation du jeune auditeur-lecteur des poèmes. Ce dernier doit être conscient que la poésie est « mensonge volontaire », mais aussi une forme de savoir, un art du mensonge qu’il faut décortiquer et contre lequel l’on doit résister (15f-16a). Une bonne lecture implique donc une certaine réflexion sur les processus du mensonge et de ses effets, une interprétation de la qualité de l’imitation de l’art, et non seulement des actes en soi (18b).

Une prise de conscience est aussi nécessaire vis-à-vis des poètes qui écrivent des propos immoraux sans pourtant les approuver, les attribuant à leurs personnages. Il faut former les jeunes à une réflexion sur la vie d’hommes imparfaits, ni purs, ni irréprochables (26a), des véritables anti-modèles. Il leur faut donc distinguer la forme du contenu, l’éducateur mettant en évidence l’artifice et la ruse pédagogique, conscients que dans le mensonge se cache un potentiel pédagogique. Ainsi, l’éducateur et le jeune homme se prêtent au jeu pédagogique et se laissent volontairement tromper afin d’apprécier l’art sans pour autant imiter. Dans cette perspective, pour Plutarque, la poésie représente des dangers que l’on peut dépasser et corriger par la bonne lecture d’un patrimoine littéraire et culturel trop précieux pour être ignoré. C’est pourquoi elle doit continuer de remplir une fonction éducative. Les éducateurs doivent déployer comme Ulysse les moyens nécessaires afin d’exercer une rationalité capable de comprendre, et de maîtriser les chants des Sirènes, les dangers de l’inconnu :

 

« Dès lors, de nos jeunes garçons comme des hommes d’Ithaque allons-nous boucher les oreilles avec une cire consistante et bien dure et les obliger à hisser la voile d’Épicure pour fuir la poésie et passer au large ? Ne vaut-il pas mieux adosser et attacher leur jugement au mât d’un raisonnement correct? »[9]  (De audiendis poetis, 15 d)

 

            Finalement, la poésie représente plus une opportunité éducative qu’un véritable danger absolu à proscrire. L’éducateur doit choisir[10]les matériaux et les passages à commenter, construire des exercices de lecture et de correction, et mettre les poèmes au service du perfectionnement moral, à l’image des exemples que propose Plutarque dans l’ouvrage. Le jeune, à son tour, doit se prêter volontairement au jeu de la « lecture active ».

C’est ici que réside la spécificité de la vision de la poésie de Plutarque : dans l’accent mis sur l’acte de lecture, sur le processus herméneutique comme découverte d’une vérité morale potentielle, d’où la nécessité de faire usage de la manipulation textuelle. Notons que la plupart des textes sélectionnés dans ce manuel sont utilisés à l’école (Zadorojnyi, 2002, p. 298), notamment des citations d’Homère et des poètes tragiques issues d’anthologies[11]. Plutarque choisit de se concentrer sur les passages suscitant de l’ambigüité, et privilégie l’étude de la polysémie des mots, plutôt que les analyses plus techniques. En effet, il critique le pur formalisme de certains exercices rhétoriques à l’école (42 d-e et 46a )[12] et refuse la recherche des sens cachés ou les interprétations allégoriques (19 e-f). Il mise en revanche sur des techniques d’association et de transposition de sens. Ces techniques d’explication de texte sont toutes insérées dans une logique de correction morale, d’appropriation du contenu à des finalités éducatives, non pour l’amusement, mais pour la paideia, pour la leçon, pour l’enseignement moral (30d).

Cette « lecture corrective » de la part du maître implique un effort critique de compréhension des procédés didactiques utilisés. La lecture de l’élève n’est pas indépendante de ces processus et doit être « contextualisée » dans une perspective philosophique. Elle doit être comprise comme une étude propédeutique à la philosophie et conduire aux pensées des philosophes au moyen de rapprochements et d’assimilations. Dans une allusion au mythe de la caverne de son maître Platon, Plutarque définit le rôle de l’éducateur en tant que garant d’une « lumière bâtarde » (36e) qui protège les jeunes de la poésie et d’un contact direct avec la lumière de la philosophie pure, pour l’exercice de laquelle le jeune lecteur n’est pas encore préparé. Ainsi, bien que soumise à la vision morale, une approche philosophique de la poésie est possible.

 

La lecture active des poèmes

 

Plutarque valorise donc le potentiel pédagogique de la poésie comme ébauche de réflexion philosophique. Il serait probablement le premier commentateur classique à  transférer la responsabilité du poète vers le lecteur en utilisant des méthodes qui ressemblent en bien des aspects à certaines facettes de la théorie littéraire postmoderne par des processus de réécriture du texte original, offrant avec ce manuel un paradigme de lecture (Konstan, 2004, p. 8 et 20-23; p. 14 et 27). Cette notion de « lecture active », fondée sur de vieilles méthodes d’interrogation du texte, souligne aussi l’acte de lecture comme acte de réception (Bréchet, C., 1999, p. 215)  privilégiant le rôle du lecteur-auditeur à celui de l’auteur-poète.

Pourtant, ces notions de  « lecture active » et de « lecture résistante » sont confinées à la finalité pédagogique de la formation du caractère et ne doivent pas être comprises au sens moderne de réflexion autonome et critique. L’apprentissage s’insérait d’une façon générale dans un contexte d’inculcation de valeurs traditionnelles et de formation-reproduction d’une élite (Hunter et Russell, 2011, p. 3). Bien que le lecteur soit engagé dans le processus de réflexion, la finalité éducative reste toujours la « bonne lecture », une « lecture morale guidée ».

Plutarque présente un antidote pédagogique, des exemples d’une lecture possible, « maitrisée » (Bréchet, C., 1999, p. 238), faisant aussi songer à une lecture plus abstraite et culturelle, à un processus d’intellectualisation du mythe (Heirman, 1972, p. 4-9).  Les jeunes lecteurs vivraient ainsi la révolution culturelle grecque par ces tours pédagogiques : celle du passage du mythe à l’exploration des méandres de la raison. Pour Plutarque, Homère est avant tout un « fin psychologue »[13] et son œuvre constitue un vivier de matière pédagogique.

La poésie sert donc de matière, de domaine privilégié à la préparation philosophique de par sa place dans la tradition pédagogique et dans la pratique sociale et culturelle. Son caractère double, représentant la vérité et le mensonge de façon indifférenciée, vise chez le jeune lecteur la formation progressive d’une krisis, d’un jugement, d’un choix nécessaire à l’apprentissage philosophique. La poésie s’élève ainsi au contact de la philosophie.

Pas question donc de dissimuler la vraie voix des poètes ou de proposer des suppressions de contenu comme le fait Platon. Car pour Plutarque apprendre avec les poètes signifie avant tout apprendre à réfléchir moralement, à acquérir l’habitude d’interroger les sens du texte afin de progresser dans le chemin de la vertu. Le rapport poésie-philosophie devient évident : Plutarque offre l’éducation comme un pont, un lien entre deux mondes différents, mais dont la passerelle est reconstruite par la pratique pédagogique, par le processus constant de réécritures des poèmes. Aux figures du poète-artiste, créateur de fictions et de mensonges, et à celle du sage, créateur de raisonnements, de vérité, Plutarque adjoint celle de l’éducateur en tant que « critique et guide littéraire » et légitimateur de ce même rapport.

Toutefois, le pont ne permet pas l’amalgame : il unifie deux visions distinctes d’éducation (éducation poétique et éducation philosophique). Ces deux mondes se veulent distincts mais proches, en constante interaction. L’éducation réhabilite la poésie comme valorisation de la réflexion philosophique.

Plutarque transforme ainsi une des principales problématiques exégétiques de la tradition platonicienne dans une question fondamentalement pédagogique. – comment extraire de la matière poétique une réflexion philosophique et pédagogique?

A la suite de Plutarque, d’autres penseurs de l’éducation ont valorisé, à leur tour,  la poésie pour sa valeur éducative. Ainsi, dans l’histoire de l’évolution des idées pédagogiques autour de cette réflexion, nous pouvons prendre ici come exemple l’écrit de St Basile intitulé Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques. Cet ouvrage du IVe siècle est un des textes essentiels pour comprendre l’histoire de la querelle idéologique autour de l’acceptation de contenus profanes de la paideia dans la formation de l’homme chrétien.

 

Basile, lecteur de Plutarque : Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques 

 

L’ouvrage ressemble en plusieurs aspects au traité de Plutarque. D’abord par son positionnement favorable vis-à-vis de l’étude des poètes, mais aussi par rapport au caractère propédeutique des ouvrages païens. Sans mentionner Plutarque, mais inspiré par son œuvre, Basile le Grand adapte le schéma du philosophe de Chéronée remplaçant la philosophie par les doctrines chrétiennes, et met en relief le caractère formateur des textes païens, notamment celui des anecdotes, aspect central dans l’œuvre de Plutarque. Saint Basile met en garde les jeunes gens contre ces lectures, et souligne en même temps l’utilité de ces savoirs comme  introduction à la vérité chrétienne. Ces lectures constitueraient un exercice valable, des savoirs « extérieurs » importants, pour le « soin de l’âme » (II, 34-39). Bien qu’ils ne constituent que l’ombre de la vérité, une « esquisse de la vertu » (X, 1-4), ils préparent à la connaissance vraie, celle de l’« intérieur ».

Étape dans le chemin de l’ascèse, le choix des lectures est essentiel. Comme Plutarque, il incite les jeunes lecteurs à résister, à ne pas abandonner à ces auteurs « le gouvernail de la pensée » (II, 24-28) et à butiner comme l’abeille ce qui est utile en l’adaptant aux finalités éducatives chrétiennes (V, 34-54).

 

En guise de conclusion …

 

Par la suite, ces deux ouvrages « Comment écouter les poètes » et « Aux jeunes gens… » ont connu une fortune considérable. Car Plutarque, comme Basile, y abordent des questions universelles qui sont actualisées et adaptées à chaque lecture. En effet, les deux auteurs ont contribué pour la formation d’un paradigme éducatif autour des notions de « sélection » et d’«interprétation » littéraires, notions phare de l’enseignement humaniste (Saïd, 2004, p. 239) basé sur l’étude des auteurs classiques.

La problématique de l’enseignement de la poésie développée par Platon suit donc son chemin, traversant différents « horizons d’attente » qui l’enrichissent et la transforment tout en soulignant les questions universelles, toujours d’actualité, à savoir :

 

-  Comment protéger les jeunes des potentiels dangers des lectures précoces ?

- Comment réaliser la sélection de ces lectures et quelle valeur attribuer aux savoirs préparatoires et d’après quels critères ?

-  Quel rôle doit jouer l’adulte dans ce processus ?

 

Finalement, quelle valeur accorder à la tradition, à la continuité, au passage, à l’héritage des auteurs devenus « classiques » ?

 

Les penseurs de l’éducation tissent le fil de cette problématique…

     

Héritiers de Platon, nous réfléchissons aussi à ces questions avec Plutarque et Basile, soucieux de notre époque où les influences « extérieures » au monde de l’éducation paraissent en effet charmer les jeunes et prendre le dessus sur l’autorité des éducateurs et de la tradition.

Dans un contexte de crise de valeurs le message éducatif de Plutarque reste d’actualité. Sa philosophie de l’éducation se construit autour de la  confiance qu’il pose sur le lecteur et sur l’acte pédagogique sans aucune censure. L’élève-lecteur-auditeur duquel il exige une posture critique est au centre de sa pédagogie de la réception des poèmes.

 

A la question générale – Quel homme former ?  -, ici strictement liée à celle de –Quelle littérature pour la jeunesse ?-,   s’adjoint pour Plutarque la question fondamentale du processus de lecture : Quelle sorte de lecture doit-on préconiser ? Quelle sorte de lecteur doit-on former ?, questions centrales de la paideia plutarchéenne.

 

Car, comme l’affirmait Plutarque bien avant Montaigne, son avide lecteur, l’enfant n’est pas un récipient à remplir, puisque :

 

« ...l’esprit ne demande pas à être empli comme un vase, mais seulement à être enflammé, comme le bois, par une matière qui produit en lui l’impulsion inventive... ». (Comment écouter : De audiendo 48c)

 



[1] Voir le chapitre « Homère, l’éducateur » dans Jaeger (1964, p. 62-87). Pour une étude récente des rapports entre poésie et philosophie dans l’antiquité voir Heath (2013).

[2] Sur la vision platonicienne de la poésie voir République, livres II, III et X.

[3] Cf. Platon, Apologie de Socrate, 22 a-c et Platon, Ion, 533d.

[4] Platon, Gorgias, 502 c.

[5] Platon, République, 401 b.

[6] Platon, République, 608 a.

[7] Platon, République, 607 c.

[8] Philippon in Plutarque (1987, notice p. 69).

[9] L’allusion à la voile d’Épicure est une référence à une lettre envoyée par Épicure à son disciple Pythoclès selon Diogène Laërce, Vie et doctrines des philosophes illustres X, 4, où il soulignerait l’inutilité des études : « Prends une voile, et fuis toute paideia »).

[10] Nicolai (2007, p. 47) souligne le rôle crucial des enseignants dans le choix de matériaux et dans la définition du degré de vérité d’une narration, surtout s’il s’agit du passé mythique en poésie.

[11] Pour le plan et la méthode de l’étude des auteurs voir Marrou, op.cit., p. 250 et sq., et Cribiore (2001) spécialement le chapitre consacré à l’enseignement du grammairien pp. 185-209

[12] voir aussi Plutarque, Comment s’apercevoir qu’on progresse dans la vertu (De profectibus in virtute, 79d).

[13] Sur l’Homère de Plutarque et sa place dans la paideia plutarchéenne voir la thèse de C. Bréchet (2003).

 

 

Références bibliographiques:

 

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Plutarque (1989). Œuvres Morales. Tome I, 2e partie, Traités 3-9, texte établi et traduit par Robert Klaerr, André Philippon et Jean Sirinelli, (Comment écouter, Les moyens de distinguer le flatteur d'avec l'ami, Comment s'apercevoir qu'on progresse dans la vertu, Comment tirer profit de ses ennemies, De la pluralité d’amis, De la fortune, De la vertu et du vice.), C.U.F., Paris : Les Belles Lettres.

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