Parcours de femmes « sans-papiers » ou l’apprentissage d’une subjectivation

1. Le nouveau visage de la migration         

 

L’évolution des flux migratoires dans le contexte mondial du 21ème siècle a été caractérisée par une dynamique changeante, renforcée par les transformations économiques qui traversent les pays des deux hémisphères. Si ces deux dernières années 60% des migrations internationales se faisaient du sud vers le sud (Marin A. & Belaisch S., 2012), une partie de l’Europe dont la France, est concernée par un contexte post-colonial qui l’inscrit dans des schémas migratoires spécifiques, dont une importante partie concerne le continent africain. Parmi ces schémas nous nous intéresserons ici à ceux des femmes en situation irrégulière et précaire. La migration féminine représenterait la moitié de la migration mondiale (Agence des Nations Unies pour les Réfugiés) et se caractérise entre autres par une précarité et une violence multiforme qui touchent particulièrement les femmes. Ces deux aspects, qui concernent une partie de celles choisissant la France comme pays de destination, apparaissent comme des fils conducteurs retraçant les parcours de vie et les récits biographiques de migrations qui les racontent. Ils imprègnent le voyage migratoire avant même le départ du pays d’origine et orientent par la suite les choix des individus. Egalement, ils nuancent la manière dont l’expérience est vécue et configurée. Les récits des femmes « sans-papiers » révèlent des parcours où la précarité sous-tend des problématiques culturelles et de genre. Dans le même temps, ce sont ces mêmes parcours marqués qui amènent à se positionner comme sujet agissant, au cœur de ce qui semble être une (trans)formation de soi.

 

2. Parcours féminins de « sans-papiers »

 

            Cet article fait donc écho à des questionnements sur la dimension formatrice des parcours migratoires précaires, de « sans-papiers » femmes. Il s’agit d’interroger l’existence et les modalités d’une dynamique de formation/ transformation de soi liée à ce type de parcours et inscrite dans un processus de subjectivation. Enfin, faire le récit, raconter l’histoire du vécu migratoire, permet de mettre en exergue ce processus et la dimension formative qu’il sous-tend. Ainsi semble s’opérer un retour sur expérience et une reconfiguration du vécu sous un regard actualisé, nourri par une traversée d’événements biographiques significatifs.

            Cette réflexion s’inscrit empiriquement dans une recherche qualitative en cours, menée dans le cadre d’une thèse de doctorat. Réalisée avec la collaboration de deux associations d’aide aux migrants et, respectivement aux femmes[1], elle se focalise sur le recueil de récits de migrations de femmes originaires du continent africain qui vivent une situation migratoire à caractère précaire. La précarité vise à la fois la spécificité de certains parcours de migration, ainsi que celle des conditions de vie propres aux migrants lorsqu'ils s’installent en France. Nous avons travaillé avec une dizaine de femmes confrontées aux procédures administratives de régularisation sur le territoire français. La précarisation touche aux deux dimensions du parcours, le voyage, parfois clandestin et la vie en Europe, en situation irrégulière. Elle se traduit au-delà du niveau pécuniaire, sous des formes morales où l’isolement et la non reconnaissance d’une existence et d’une problématique afférente contribuent à une dégradation progressive de la qualité de vie. Deux catégories de personnes ont participé à cette recherche : les détenteurs d’un titre de séjour temporaire allant de trois mois à un an et les « sans-papiers » en cours de demande d’asile. Dans les cas de ces dernières et de celles ayant des titres de séjour de trois mois, le droit de travailler et de se former d’est pas octroyé. Pour les détenteurs d’un titre de séjour d’un an, il peut l’être mais l’accès au marché du travail reste très limité par le manque d’expérience et de formation. Sans sources de revenus, car étant dans l’impossibilité légale de travailler, l’hébergement et les charges quotidiennes deviennent problématiques. Dans le même temps, le manque d’activité et d’inaccessibilité d’une insertion sociale durable à travers la formation, le travail et la vie citoyenne, apporte une précarisation morale progressive.

            C’est la complexité de cette deuxième période du voyage qui intéresse cet article à travers une analyse de récits qui reviennent sur l’expérience migratoire dans une perspective réflexive approfondie[2]. Ceux-ci ont été recueillis suite à l’évocation du parcours et de ses événements forts, afin de mettre en exergue ce que nous pourrions identifier comme une transformation de soi du sujet migrant. Orientés par un axe temporel, ils apportent un regard réflexif sur le passé, le présent et le futur d’un angle ancré dans l’ici et maintenant d’une existence encore précaire. Des processus transformateurs sont alors mis en évidence à deux niveaux complémentaires. Premièrement, ce regard situé impose une posture réflexive et évaluative directe sur l’expérience. Deuxièmement, il met en lumière une performativité biographique du récit fondée sur la reconfiguration actualisée de l’expérience passée, dans l’ici et maintenant narratif (Alheit & Dausien, 2005 ; Delory- Momberger, 2006). Dans une dynamique d’action et dans une dynamique discursive, le récit de migration devient espace de reconfiguration de soi dans l’expérience. Entre le passé, le présent et l’avenir, le sujet réorganise son parcours et se repositionne dans des nouvelles postures de soi. A travers sa performativité, cette herméneutique en acte ou processus de biographisation (Delory- Momberger, 2009) permet de montrer l’individu en tant que sujet agissant dans une transformation de soi et de son existence. C’est cette dimension que nous analyserons (Heinz W. H., 2000) à partir de trois récits de femmes en attente de régularisation, en partant d’une épistémologie herméneutique du sujet, telle qu’elle est portée par le champ de la recherche biographique en éducation. Celle-ci étudie le processus de construction de soi de l’individu à la jonction entre l’individuel et le collectif, comme mouvement permanent et inachevé inscrit dans une temporalité propre à l’individu et dans les spécificités sociohistoriques des contextes sociaux et culturels. Le parcours de vie est « un espace à parcourir dans le temps » (ibid., p.52) et cet espace est à caractère narratif et peut être à portée formatrice.

 

2.1. Un quotidien « sans »

            Si les récits de migration racontent ces espaces temporels, force est de constater que la parole des femmes « sans-papiers » est souvent ancrée dans le quotidien. Derrière des notions trop vaguement circonscrites, se cache un vécu à chaque fois unique mais systématiquement participant aux transformations de soi des individus. « Plus médiatiquement connus sous le nom de « sans-papiers » ou « clandestins », les immigrés en situation irrégulière sont des étrangers qui vivent sur le territoire français sans en avoir l’autorisation » (Lydie, 2008, p.83) Indépendamment de la manière dont ils ont arrivés en France, ces appellations concernent tous ceux et toutes celles qui ne bénéficient d’aucun document leur autorisant de vivre et travailler sur le territoire. Cependant, les mots ont leur importance. C’est dans les paroles singulières que le statut de « sans-papiers » prend tout son sens au quotidien. Pour les femmes, la réalité de ce syntagme émerge autour de problématiques de survie, de violence subie et d’impossible retour.

            Les participantes à la recherche dont les parcours seront évoqués ici sont arrivées à être sans papiers en France suite à des mariages forcés dans leurs pays d’origine[3]. Elles en ont fuit la menace ou la concrétisation ayant toujours la volonté d’échapper à une violence morale et physique. Histoires trans-générationnelles de familles et de communautés, les mariages forcés sont devenus les histoires de leurs vies en les poussant en dehors de frontières connues et sécurisantes. Dès lors, une dynamique de survie s’installe au cœur de ce que deviendra un véritable projet de soi et pour soi. La maîtrise du français et le rapprochement culturel avec la France orientent les choix migrantes. La quête est celle de nouvelles frontières, d’une nouvelle enveloppe, territoriale mais aussi sociale et morale, porteuse de sécurité et de possibilités d’émancipation. Etre sans papiers à l’arrivée est anticipé et assumé en tant que première étape de cette quête, mais la réalité quotidienne portée par ce statut produit souvent des effets inattendus.

Le délai moyen d’instruction d’une demande d’asile est de cinq mois. Pendant ce temps, 35000 personnes sont sur liste d’attente pour être hébergées dans un Centre d’Accueil des demandeurs d’Asile (CADA) et 13022 vivent dans des hébergements d’urgence (Marin A. & Belaisch S., op. cit.). Pour toute forme de régularisation, la durée des procédures prend au dépourvu d’autant plus qu’elle est associée à l’inaccessibilité du marché du travail et du logement.

Si j’ai mes papiers demain je vais travailler ! N’importe quel travail je vais le faire. Je vais le faire pour m’en sortir quoi. C’est ça qui me manque vraiment. En ce moment je ne pense qu’à travailler, travailler, travailler. (Adja, 32 ans, Mali)

 

Cette précarité quotidienne très matérielle constitue un motif récurrent dans les récits de migration des « sans-papiers ». Au-delà des aspects pécuniaires, le manque d’activité et d’impossibilité d’une insertion sociale durable à travers la formation, le travail et la vie citoyenne, apportent une précarisation morale progressive. Dans le cas de certaines femmes, victimes de violences, être sans papiers signifie également être sans protection. Exposées à la poursuite par un ex mari ou des membres de la famille, elles hésitent avant de s’adresser aux autorités par crainte de se voir expulser du territoire. Ceci rappelle l’injonction de l’impossible retour pour toutes celles qui ont entamé la migration dans l’urgence. Le choix du départ est rendu définitif par la menace de représailles en cas de retour en Afrique.

            Pour ces personnes être sans papiers signifie être sans les conditions matérielles et morales nécessaires à une reconstruction dans un espace sécurisant. Le seul espace auquel elles ont accès est un espace liminal, d’entre-deux, d’attente (Bhabba, 2007). Sans papiers, sans existence officielle sur un territoire, leur quotidien se caractérise par le report perpétuel de tout projet et donc, de toute projection de soi dans l’avenir. La (re)construction de soi est remise à plus tard.

 

3. L’expérience d’une (trans)formation de soi

 

Dans un tel contexte, difficile de considérer la figure du migrant précaire dans sa sujétude et son pouvoir d’agir. C’est pourtant notre propos, en déplaçant le focal des représentations communes au parcours de vie racontés au « je » par les personnes concernées. Le parcours de migration est une étape transitoire qui sous-tend une transformation de soi et une période de (re)construction. Moment de changement et de confrontation à la nouveauté, elle implique la découverte de l’altérité sous différentes formes et la perte des anciens repères. Face à celle-ci, une interrogation de soi émerge dans une quête de récupération de sens. Le sujet revient à son expérience passée et la reconfigure dans une structure plus cohérente par rapport à sa réalité actuelle. Il s’agit de mettre en évidence le positionnement actuel au regard du parcours traversé, sous une dimension de formation/ transformation de soi et de ses univers de référence.

 

3.1. [Aujourd’hui]... je me vois une autre personne  (Aissatou, 19 ans, Mali)

Aissatou fuit le Mali pour échapper au mariage décidé par son père et son oncle. Mariée à un homme beaucoup plus âgé et victime de violences physiques et psychologiques, elle décide de quitter son pays avec l’aide d’un passeur. Face au chercheur, elle reste toujours brève dans ses réponses, signe d’une grande pudeur. Interrogée sur les difficultés de son parcours et ses points forts face à celles-ci, elle préfère se retourner vers une perspective positive.

 

Ma force, je mets dans ma tête, je suis dans une aventure, je dois me battre pour réussir.

 

Elle occulte les moments douloureux du passé et ne revient jamais dessus. Ce positionnement lui est spécifique parmi les femmes rencontrées. Elle choisi de répondre aux questions en se focalisant uniquement sur ce que sont, selon elle, ses points forts. Toujours dans ce souhait d’occulter les aspects négatifs du passé, Aissatou insiste davantage sur sa vie actuelle. En effet, son parcours migratoire est marqué notamment par cette dernière période et par l’expérience d’immigrée « sans-papiers ».

 

Ici en France, c’est trop dur. Quand tu quittes ta terre, ton pays, tes parents ne sont pas là, il n’y a personne, aujourd’hui tu es là, demain tu es là-bas...

 

Plusieurs éléments émergent de sa vision du présent. Le premier et le plus important semble être la solitude. Malgré ses quelques fréquentations et l’appui des associations, se retrouver sans sa famille rajoute une difficulté de plus à son parcours. En dépit du mariage forcé et de la participation de la famille dans son organisation, aucun point négatif à l’encontre de ses proches ne revient. Au contraire, tous les souvenir familiaux sont positifs et pour Aissatou revenir sur ce passé équivaut à repenser à des jours heureux. Elle se rappelle d’un moment dans son histoire où  ses parents l’entouraient et lui fournissaient toute l’aide et tout le soutien dont elle avait besoin. Elle oppose ces souvenirs à la réalité actuelle où elle est obligée de subvenir toute seule à ses propres besoins.

Le deuxième élément vise l’insécurité et l’instabilité du quotidien. Sans logement ou autres repères fixes, se situer par rapport à sa nouvelle condition est difficile. Le passé lointain devient le seul pilier de cohérence qui demeure stable. Le passé proche est entièrement occulté et le présent est synonyme de tourmente et désorientation. Lorsqu’elle doit parler de son parcours migratoire, Aissatou résume cela à une grande opposition entre un passé presque féerique et un présent confus. Son expérience est revisitée par le prisme de cette nouvelle posture identitaire qui lui est imposée par les circonstances de la migration. La vie précaire, sans papiers, sans domicile, sans revenus reconfigure tout son parcours sous une lumière nouvelle. Ce qui caractérise avant tout son parcours migratoire est cette précarité qui amène à revoir différemment les buts et les orientations initiaux. La réalité du point de départ est réappropriée à ce stade intermédiaire de l’expérience migratoire.

            La projection dans l’avenir reste problématique pour Aissatou. Elle ne réussit pas à dépasser le moment présent dans lequel elle semble figée :

 

[Dans l’avenir je vois] tout, je vois toutes les choses que j’ai...

 

Sans réelle perspective, elle projette uniquement l’espoir de réaliser les choses qu’elle souhaiterait et qu’elle n’a pas eu l’opportunité de faire. Son discours est formel et semble masquer une impossibilité de regarder devant liée à la complexité de la situation actuelle.

            En revenant sur son passé, elle se souvient vouloir faire des études et avoir un métier. Un avenir réussi en France serait un où elle aurait l’opportunité de reprendre ses projets. La période actuelle, marquée par l’insécurité et la précarité sous toutes ses formes, n’apparaît alors que comme une parenthèse entre des souhaits d’avant et des espoirs futurs. Cette dernière partie du récit reprend la migration en tant que projet de soi dans lequel s’opère une véritable réinscription identitaire d’un sujet qui s’affranchi d’une situation vécue comme insatisfaisante.

 

3.2. ...pour le moment je ne suis pas encore heureuse.  (Awa, 20 ans, Mali)

            Nous avons demandé à Awa de revenir sur son parcours de migration dans une démarche critique et réflexive, pour évoquer ce qu’elle considère comme ayant été ses points forts durant cette expérience. A l’âge de 19 ans, Awa quitte le Mali seule, menée par l’ambition de poursuivre des études supérieures. Sous la menace d’un mariage organisé par son père et son oncle, elle décide de traverser l’Afrique et l’Espagne pour arriver en France. Poser sur le passé un regard actuel permet de le cristalliser dans la démarche subjective de l’individu telle qu’elle est biographiée dans l’ici et maintenant. Dans le cas d’Awa, ce regard présent est entièrement assombri par la réalité immédiate.

 

Bon bah, moi je ne peux rien dire. Comme jusqu’à présent j’ai fait mes démarches... ça ne marche pas donc...

 

La posture qui s’impose à elle dans l’ici et maintenant est une poste figée, d’inaction, qui de plus remet en question la prise de pouvoir précédemment opérée. Awa est dans l’impossibilité de porter un regard analytique sur son propre parcours. Elle devient incapable d’en parler, sa seule préoccupation étant l’avancement de sa procédure de demande d’asile. Dans son discours nous relevons une discontinuité perçue entre les efforts entrepris et les résultats actuels. Le présent est tellement éloigné de ce qu’elle espérait, qu’une rupture semble s’être produite entre le parcours migratoire et sa situation d’aujourd’hui. Revenir sur ce parcours lui est donc impossible. En parler revient à évoquer le passé de quelqu’un d’autre, d’un sujet actif et agissant, un sujet dans lequel elle ne se reconnaît plus. L’entretien se déroule dans des conditions particulièrement évocatrices de l’état d’esprit d’Awa. Elle semble très désemparée, rencontre des difficultés pour répondre aux questions et se braque dans le silence. Elle ne semble pas pouvoir regarder vers l’avenir étant prise dans le moment présent et confie penser jour et nuit à sa situation. Une grande appréhension semble liée au passage devant le tribunal de la CNDA[4]. L’impossibilité de revenir sur le passé et l’incertitude liée au futur la figent dans une attente permanente.

Au sujet de l’avenir, Awa revient sur sa préoccupation pour les études supérieures. Son inquiétude principale est qu’un éventuel échec de sa régularisation l’empêcherait de les poursuivre.  Progressivement son discours se détache de cette problématique pour revenir sur la vie des femmes mariées en Afrique, sur l’institution du mariage et les rapports hommes - femmes. La ligne directrice de l’intégralité de son récit, au fil des deux entretiens, est que le mariage empêche la poursuite des études pour les femmes et que son souhait est de ne pas partager ce même sort. L’entretien a pris fin hors enregistrement et Awa n’est jamais revenue sur sa propre histoire. Un besoin visible de prise de recul vis-à-vis d’une situation qu’elle ne maîtrise plus s’est exprimé à travers l’évocation de divers exemples de couples où le mariage semble mettre fin en quelque sorte à l’indépendance de la femme. Cette idée phare cristallise parfaitement le positionnement d’Awa au regard de son parcours migratoire. L’espacement entre les deux séances d’entretiens a permis de la mettre davantage en évidence en soulignant sa récurrence à la fois discursive et temporelle. C’est l’idée qui a guidé Awa depuis les débuts de sa fuite du Mali et qui l’a poussée à prendre des risques. Elle a fait le choix de fuir ce qu’elle considérait comme une entrave à sa liberté en ayant un but précis, celui d’entreprendre des études. Au-delà d’une fuite de quelque chose, la migration a été aussi une course vers un objectif.

Cependant, son récit permet d’identifier les deux étapes du parcours de migration comme désignant avant tout deux postures identitaires. Le parcours n’est pas linéaire, ni conforme aux attentes d’Awa. Le départ du Mali et le voyage entrepris marquent l’action, les risques et l’entrain, tandis que le statut d’immigrée en France révèle le contraire. La restriction de l’action individuelle par l’institution accompagne cette période d’attente où la vie est rythmée par les démarches liées à la procédure d’asile. Cet état des faits semble surprendre Awa qui a des difficultés à l’accepter et à s’y habituer. Au-delà de la simple acceptation, la dimension future entre en jeu dans la manière dont est vécu le présent d’une immigrée. Pour Awa, le parcours de migration semble avoir un seul référent : la possibilité de continuer les études. En fonction de cet objectif, elle évalue la réussite ou l’échec de son entreprise, son passé et son présent et oriente également la biographisation de son expérience. Dans le cadre de cette temporalité, son récit traduit à la fois des attitudes envers des institutions, des personnes ou de soi-même et des postures d’un sujet en transformation. L’histoire d’Awa est celle d’un sujet transformé d’une manière inattendue suite à sa propre prise de pouvoir et plongé dans l’inaction là plus surprenante. 

 

3.3. Je sais que j’ai le niveau, je peux faire beaucoup de choses, mais sans les papiers ce n’est pas possible. (Adja, 32 ans Mali)

Adja garde un rapport constant à la situation d’entretien et à l’expérience de mise en récit. Mariée par sa famille à un résident espagnol d’origine malienne, elle subi un mariage fait de violences, dans un contexte d’isolement et d’enfermement. C’est en France qu’elle décide de chercher refuge pour elle- même et son enfant. Durant l’entretien elle s’exprime peu mai clairement et évoque des prises de positions claires et fortes. Elle répond aux questions sans beaucoup développer mais sans cacher ses véritables points de vue.

            En évoquant ses points forts dans ce parcours de migration Adja se réfère en premier à son enfant. La maternité semble être son premier repère. De la même manière que dans son premier récit, l’émigration prend son sens en tant que quête de sécurité, une sécurité pour soi et pour son fils. Ce dernier constitue à la fois la motivation principale dans toute action entreprise par Adja et son principal pilier. Lorsqu’elle doit parler de ses points forts, elle n’évoque aucune qualité ou apprentissage personnel. Elle parle en revanche tout de suite de son enfant. En dépassant la question du chercheur, elle fait alors le lien entre ses efforts présents et son avenir en France. Elle dévoile toute sa réflexion autour de la nécessité d’avoir une situation légale et stable pour son fils.

 

Ce qui me fait tenir encore c’est quand je pense à l’avenir de mon enfant (rire). Surtout c’est lui qui est le plus important dans tout ça. Si je pense à ça, je sors tous les matins (rires)[...] C’est pour cela que je me bats toujours pour lui (rires).

           

Ce récit permet donc de montrer une autre facette de la biographisation du parcours migratoire. Dans l’appropriation singulière qui est mise en évidence ici, sous sa dimension formative, nous pouvons constater que la maternité a opéré comme un déclencheur et constitue encore aujourd’hui le moteur principal dans la démarche de régularisation. Devenir mère a été le moment premier dans un processus de transformation de soi lié à la migration. Cette dernière s’imbrique à une histoire plus personnelle, celle d’une vie d’épouse et de mère. Elle s’y noue de telle manière à construire un contexte migratoire particulier où les motivations et les engagements sont multiples. L’étude de ce contexte montre sa singularité mais également son éventuel déploiement dans une pluralité de cas. Analyser le processus de biographisation de l’expérience migratoire révèle donc une transformation du sujet moins progressive. Le rôle des événements et moments clé est fondamental et convergent avec l’apparition d’un ensemble déterminant complexe dans la migration. Cette dernière ne semble être qu’une trajectoire dépendante d’autres dans le cadre d’un parcours fait d’étapes charnières.

            Adja s’approprie son présent d’immigrée « sans-papiers » à travers le prisme des difficultés qu’elle rencontre. Elle le caractérise comme étant « dur » notamment sur le plan financier et elle rappelle n’avoir jamais vécu de cette manière. Cependant, au-delà de la question matérielle, c’est la sécurité qui prime en dépit des sacrifices que cela implique. Dans sa perspective actuelle sur sa vie, Adja insiste sur ces aspects financiers comme étant les principales difficultés qu’elle rencontre, hormis lesquelles elle se sent mieux en France qu’ailleurs. En comparant une éventuelle vie en Afrique et sa vie actuelle, elle souligne le fait que sa situation de femme divorcée lui causerait des problèmes supplémentaires au Mali. De son point de vue, en France elle est davantage protégée non seulement de manière concrète mais aussi idéologique.

 

Oui, ici je me sens vraiment protégée.  Je me sens protégée de toutes leurs idées, de tout ce qui m’atteignait là-bas. Je sais que je suis dans les problèmes ici, mais vraiment ce n’est pas pareil que là-bas. Ici j’ai surtout des problèmes d’argent, pour manger, pour les habilles mais je me bats pour avoir au moins le minimum. Mais là-bas aussi c’est un problème de vie même. Là-bas c’est pas pareil, surtout que je me suis déjà mariée, je suis divorcée. Mon cas ce serait un peu difficile par rapport à ici. Ici quand même je me sens à l’aise ! On ne me force pas à faire ceci, on ne va pas me forcer à ma remarier. Surtout on ne va pas me forcer à ma marier à quelqu’un que je n’aime pas. Ici il n’y a pas ça, donc déjà ça va ça.

 

Lorsqu’elle parle de sa vie actuelle, elle ne s’attarde donc pas sur les difficultés. Au contraire elle revient sur la notion de liberté d’action. Elle compare ainsi les problèmes « d’argent » et les problèmes « de vie » pour en conclure que ces derniers sont toujours plus importants que les premiers.

            A nouveau, le personnage central autour duquel se construit sa vie actuelle, est son enfant. Le récit sur son présent se termine donc en revenant sur l’importance d’avoir son fils avec elle. Dans cette partie du récit nous avons tenté d’explorer la biographisation d’une posture d’immigrée en situation irrégulière et les aspects négatifs liés à la précarité multiple sont minimisés par Adja. Au-delà des difficultés financières ce que son parcours d’émigration semble lui avoir apporté de plus important c’est la garde exclusive de son fils et la liberté d’agir à sa guise pour s’en occuper.

            Dans ce contexte, de quelle manière envisager l’avenir ? C’est en parlant du futur qu’Adja évoque la question de la régularisation. Pour elle, sa vie future en dépend. Le premier élément dont elle parle en se référant à l’avenir ce sont « les papiers ». Une régularisation éventuelle lui apporterait la possibilité de se former et surtout de se travailler.

 

N’importe quel travail je vais le faire. Je vais le faire pour m’en sortir quoi. C’est ça qui me manque vraiment. En ce moment je ne pense qu’à travailler, travailler, travailler.

 

Malgré une situation présente incertaine, Adja réussi à se projeter dans l’avenir et à avoir une série d’objectifs clairs en commençant par la régularisation et l’obtention d’un travail. Ceci s’inscrit dans une continuité par rapport à un parcours vécu comme une quête de sécurité et d’indépendance.

            Dans le même sens, Adja ne compte plus retourner en Afrique. Elle envisage sa vie en France en faisant des études et en travaillant. Dans son récit nous constatons que le choix du pays d’émigration importe peu et s’est fait sur des critères pratiques liés à des objectifs précis. En France, elle se sent protégée par la loi, elle a bénéficié de l’aide associative et maîtrise la langue. Tout cela rendra plus facile la réussite dans les buts qu’elle s’est fixés. Le discours n’est pas centré autour du pays d’émigration, mais autour de ses objectifs. Son mode d’organisation révèle une adaptation permanente à des nombreux risques et changements de situation, tout en suivant un même fil conducteur. Ce dernier se structure autour de trois éléments principaux : (a) la maternité, (b) la sécurité et (c) la liberté de décision et d’action. Ce sont ces mêmes éléments qui orientent la transformation d’un sujet agissant. Le parcours de migration d’Adja se caractérise par à la fois une pluralité de trajectoires et une multitude d’événements clé qui ont donné forme progressivement à un parcours choisi. A travers les modes de biographisation de ce dernier nous pouvons retrouver derrières cet ensemble éclectique d’éléments différentes postures du sujet. Adja a été à la fois fille, épouse et mère, émigrée et immigrée et maintenant sans-papiers. Son histoire commence dans l’insécurité totale auprès d’un mari violent et évolue vers un statut précaire dû à une situation irrégulière.

Dans son récit, les différentes postures se succèdent et s’imbriquent afin de retracer un processus de subjectivation intrinsèquement lié à la migration. Cette dernière est donc nouée de manière complexe à un processus de formation/ transformation de soi du sujet. Dans le cas d’Adja, elle en est à la fois le support du processus et son moteur. Celle-ci a entamé une fuite vers la France comme point de départ d’une exigence subjective de mise en sécurité, premier pas dans une longue voie de transformation. Dans le même temps, c’est à travers son expérience migratoire que sa quête a été poursuivie, menée à bien et que des nouvelles postures de soi ont pu émerger. A présent, rester en migration est devenu un objectif à part entière, le seul capable de maintenir ce qui a impulsé ce parcours au départ : la quête de sécurité et de liberté.

 

4. Un voyage en soi

 

            La démarche migratoire apparaît comme un objectif et un moyen à la fois et le processus transformateur réside au cœur de cette articulation. Ancrés dans l’ici et maintenant factuel, les récits sont cependant centrés sur les objectifs de départ, qui ont en premier lieu déterminé le choix de l’émigration. Avant de se situer dans le présent, ils rappellent les sources de ce présent dans un passé à la fois difficile et dynamisant. Entre ces deux pôles temporels, le voyage parcouru est d’ordre non seulement territorial mais aussi identitaire. Entre diverses postures de soi, ancrées dans des territoires multiples, le sujet traverse une étape transformatrice. A partir d’apprentissages sociaux et d’expériences formatrices ainsi reconfigurées, l’histoire de vie met en exergue cette étape sous le prisme narratif d’une performativité biographique du récit.

 

4.1. Etre femmes sans papiers

            La reconnaissance juridique de la présence sur le territoire cristallise un ensemble d’éléments centraux dans le quotidien des femmes « sans-papiers ». Les répercussions du statut légal sont multiples. Mais au-delà des difficultés matérielles, de l’impossibilité de travailler ou d’être hébergé une autre forme d’existence précaire émerge, la vie en attente. Le quotidien des personnes ayant des démarches de régularisation en cours se caractérise par l’inaction imposée par le statut transitoire. Pour mieux saisir le poids que cette inaction forcée peut prendre, il faut revenir sur les raisons qui poussent à l’émigration. Qu’elles soient liées à des questions de sécurité ou à des ambitions personnelles, elles impliquent toutes une quête d’indépendance et de liberté d’action. Le départ, même périlleux, coïncide avec une mise en action de soi qui s’impose comme une nécessité vitale. Il s’agit d’agir pour changer sa situation et avoir le droit de faire des choix, pour être soi.

            Cependant c’est tout cela qui semble manquer aux « sans-papiers ». Leur statut intermédiaire, transitoire, de temporairement exclus les place en attente de pouvoir agir. A la fois dedans et en dehors de la société (Le Blanc, 2010) ils sont contraints à une fonction de spectateurs des dynamiques sociales et professionnelles. Nombre de femmes ont fuit des contextes où ces mêmes dynamiques leur étaient interdites par autrui en raison de leur statut de femmes. « Sans-papiers », elles se retrouvent dans une impossibilité d’agir qu’elles n’avaient pas prévue et qui semble empêcher tout regard vers l’avenir.

 

4.2. Vers un pouvoir d’agir...

            A tous les différents moments du parcours, la notion de liberté de choix et d’action demeure donc centrale. Peu présente et difficilement envisageable pour les « sans-papiers » elle semble toutefois persister en tant que forme motrice initiale. En effet, contrairement aux statuts craints dans les pays d’origine, celui-ci est théoriquement temporaire et cela renforce à la fois l’espoir et la peur de l’échec. Les récits du présent reviennent systématiquement sur le passé comme pour se ressourcer dans les problématiques qui ont initialement impulsé le départ. Fuite dans l’urgence ou précipitation vers un but, l’événement du départ est central et rappelle un moment de choix et de prise de pouvoir sur soi et son existence. Malgré le caractère grave et urgent de leurs précédentes situations de vie, la démarche migratoire semble toujours s’inscrire dans une logique décisionnelle. Le terme fuite ne recouvre pas le sens pris par ces événements dans les récits biographique, celui d’une première action d’un sujet agissant. La factualité des ces migrations périlleuses et précaires et les événements marquants qui les retracent est redéfinie dans un sens nouveau dans chaque récit. La place occupée par les raisons ayant impulsé le départ est centrale et par sa récurrence sous différentes formes elle se constitue en tant qu’événement per se dans la narration, qui redonne au sujet sa part de pouvoir.

De par la singularité de leur sens, de tels événements narratifs rappellent le pouvoir d’agir du narrateur, qui par la place centrale qu’il choisi de leur donner, ancre l’expérience dans le récit (Leclerc-Olive 2003, Ricoeur, 1985). Le sujet de l’action est aussi un sujet du discours qui réorganise et retransforme son vécu en lui attribuant un sens qui correspond à sa perspective actuelle. La démarche migratoire trouve alors dans les récits un sens performatifs, structurant l’expérience autour d’événements, de figures et de problématiques clé.

 

4.3. ...Et une formation de soi

            La performativité des récits biographiques rappelle au niveau narratif que le sujet migrant co-construit son parcours. Toujours sous des contraintes et des injonctions sociétales, légales, culturelles, il peut signifier la migration comme un projet de soi, dans lequel diverses postures sont traversées. Cet aspect transitoire est d’autant plus renforcé pour les femmes « sans-papiers » qui doivent se reconstruire entre la peur d’un retour forcé et des représailles éventuelles et un avenir incertain. Ce travail de reconstruction est inhérent à toute transition entre un univers familier et un autre rêvé, désiré, mais qui se révèle inconnu et surprenant (Parkes, 1971). La complexité du quotidien ne fait renforcer la nécessité du travail sur soi, du travail de résistance et de préparation à toutes les éventualités. C’est aussi un travail sur le passé, de renoncement et d’espoir et sur l’avenir, d’anticipation et de maîtrise des craintes. C’est un travail formateur.

            C’est en le signifiant à autrui par une forme narrative qu’il prend tout son sens dans le cadre de la démarche migratoire. Formatrice, la migration précaire l’est parce qu’elle confronte l’individu non seulement à l’altérité, mais avant tout à soi, à ses limites, à ses peurs, à ses espoirs et à ses résistances. La quête d’une liberté à être soi-même est alors plus que moteur d’un parcours. Elle rend possible la transformation de soi, de ses univers de référence et des ses ancrages socioculturels.


Références bibliographiques

 

Alheit, P. & Dausien, B. (2005). Processus de formation et apprentissage tout au long de la vie (trad. Delory-Momberger C.). L’orientation scolaire et professionnelle, 34(1), p. 57-83.

Bhabha H. (2007) « Le tiers – espace. Entretien avec Jonathan Rutherford ». Récupéré du site de la revue Multitudes Web : http:// multitudes.samizdat.net.

Delory-Momberger, C. (2009). La condition biographique. Récits de soi dans la modernité avancée. Paris, France : Téraèdre.

Delory-Momberger, C. (2006). Formation et apprentissages biographiques. Penser l’éducation,19, p. 39-49.

Heinz, W. H. (2000). Selbstsozialisation im Lebenslauf. Umrisse einer Theorie biographischen Handelns. Dans: Hoerning E. M. Biographische Sozialisation. Stuttgart, Allemagne : Lucius & Lucius.

      Le Blanc, G. (2010). Dedans, dehors. La condition d'étranger. Paris : Seuil.

Leclerc-Olive, M. (2003) « Entre mémoire et expérience, le passé qui insiste », Comment dans d’autres cultures, en Afrique, en Amérique latine se négocie aujourd’hui la tension entre mémoire et expérience. Dans : Projet, 2003/1, no. 273, pp. 96 - 104

Lydie, V. (2008) Paroles clandestines. Les étrangers en situation irrégulière en France. Paris : Syros

      Marin A. & Belaisch S. (2012) Migrations. Etat des lieux 2012. Paris : Editions La Cimade

Parkes, C. M. (1971). Psycho-social transitions: A field for study. Social Sciences and Medicine, no.5, p. 101-105.

      Ricoeur P. (1985). Temps et récit. Tome I. Paris : Seuil

 



[1] RAJFIRE (Réseau pour l’autonomie des femmes immigrées et réfugiées) : accompagne sur des procédures juridiques et administrative des femmes demandeuses d’asile, victimes de violences et immigrées. ASTI de Colombes (Association de Solidarité avec les Travailleurs (euses) Immigrés(es) : domiciliation, aide juridique et cours de français pour les migrants.

 

[2] En effet, le recueil de données a été réalisé à travers des Entretiens Biographiques de Recherche menés en deux parties, portant (a) sur le voyage et le parcours et (b) sur l’évocation d’un regard actuel, réflexif sur cette expérience qui permettrait de tracer les contours d’une dimension de formation/ transformation de soi. Cet article concerne la deuxième série d’entretiens.

[3] Cet article reprend trois récits de Maliennes, mais étant donné qu’il est question d’une recherche qualitative, aucun échantillonnage par pays n’a été fait.  

[4] Cour Nationale du Droit d’Asile, instance recevant les recours fait par les demandeurs d’asile dont la première demande a été refusée.