L’écriture et la singularité de la démarche psychanalytique. Quelques notes à propos des communications présentées.

 

Leandro de Lajonquière

 

Professeur des universités en sciences de l’éducation, membre fondateur du LEPSI – Université de São Paulo (Brésil), membre du CERSE EA 965 – Université de Caen Basse-Normandie.

 

Discutant 1

 

 

On aurait pu penser que les communications de mes collègues, délivrées dans le cadre du symposium, porteraient exclusivement sur les enjeux épistémologiques actuels de la recherche psychanalytique en sciences de l’éducation. D’une certaine manière, une telle attente ne serait pas totalement injustifiée. Comme nous le savons, il n’est pas rare, dans des réunions scientifiques, de procéder à un bilan panoramique de la situation présente, ou à une radiographie actualisée d’un champ d’études et d’investigation donné. Bien qu’elles n’en aient pas la primauté, les sciences médicales sont justement assez coutumières de ce type de débat focalisé sur le moment présent. Ce n’est pas surprenant dans la mesure où les thérapies, mais aussi les maladies, apparaissent puis disparaissent au fil du temps. Dans le domaine de la psychanalyse, en revanche, les choses ne se passent pas nécessairement ainsi, même si le passage du temps a évidemment aussi une incidence à un niveau tant clinique qu’épistémologique. Dans ce contexte, on peut avoir des réunions qui s’attachent à la pertinence éventuelle de penser en termes de nouvelles expressions pathologiques, ou des réunions plus centrées sur le débat autour des impacts de la psychanalyse dans la culture contemporaine.

Cependant, d’une part, le titre du symposium ne laisse rien entrevoir qui aille dans ce sens : il ne dénote aucune marque de temporalité. D’autre part, bien que mes collègues examinent certaines des objections contemporaines à la démarche théorique et heuristique de la psychanalyse dans la construction de ses raisonnements, il serait inexact d’affirmer que le but de notre réunion était d’élucider une situation ou une problématique inhabituellement actuelle. Pourquoi ? Pour la simple raison que les réfutations ou dérives épistémologiques possibles de la démarche psychanalytique auxquelles ils se réfèrent accompagnent l’histoire de la psychanalyse depuis son invention même, il y a plus d’un siècle, par un certain Viennois d’adoption du nom de Sigmund Freud. En effet, il n’y rien de nouveau dans les critiques faites contre ledit facteur intervenant de la subjectivité du chercheur psychanalyste, le manque supposé de généralisation des résultats, ou encore, contre la nature de la rédaction des résultats de la recherche psychanalytique qui s’apparenterait plus à une auto- ou simple biographie camouflée, aussi bien des « investigués » que des chercheurs, qu’à une communication transparente de conclusions dites scientifiquement objectives. En somme, on entend aujourd’hui la même diatribe que Freud avait lui-même entendue en son temps. Ainsi, les détracteurs actuels de la psychanalyse ont beau être très performants d’un point de vue scientifique, d’après le canon scientifique hégémonique, ils manquent néanmoins d’originalité. Dans ce contexte, je dois dire que mes collègues du symposium accomplissent la tâche de resituer une fois de plus la démarche psychanalytique dans la fonction qui est la sienne, pour revisiter ainsi sa fertilité épistémologique, en particulier, dans le domaine des sciences de l’éducation – objet de prédilection de nos préoccupations professionnelles.

Les reproches épistémologiques faits à la démarche psychanalytique dans le champ de l’éducation et de la formation ne sont que les déclinaisons possibles d’une seule et même objection qui a toujours été faite à la psychanalyse en soi, à savoir qu’elle est si singulière sur le plan épistémologique, qu’en dernière instance, elle ne parvient pas à se détacher de la personne de son inventeur. Voilà donc la véritable sempiternelle récrimination contre la psychanalyse, quel que soit le champ d’application spécifique dont il est question.

Dans ce sens, ses détracteurs le répètent à l’envi, la psychanalyse est, au pire une science juive, au mieux une science bourgeoise et viennoise, si tant est que l’on veuille bien lui accorder le statut de science. Dans le cas contraire, puisque, après tout, il n’y a de science que de ce qui est universel, comme le disait Aristote, la psychanalyse ne serait que la « maladie mentale » de son inventeur, voire la marque de la personnalité d’escroc de Sigmund Freud.

Cela étant, comme je le dis à mes étudiants français et latino-américains lors des premiers cours, la psychanalyse est tout à fait le produit d’une expérience singulière et personnelle. En effet, elle résulte de la propre cure de Freud, développée en résonance avec le traitement de ses premiers patients névrosés durant sa relation amicale si particulière et si intense avec W. Fliess. C’est à ce moment que Freud a délaissé l’hypnose héritée de Breuer et Charcot, qu’il a mis en œuvre l’association libre et l’écoute fluctuante, et qu’il a expérimenté dans sa propre chair l’abandon – selon ses termes – de sa « neurotica », c’est-à-dire, sa première théorisation étiologique d’après la logique de la séduction traumatisante, pour ainsi élaborer les notions clefs de la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe.

Ces deux derniers ne sont ni observables, ni repérables au moyen de questionnaires, typiques en psychologie et en sociologie. Ils figurent la réalité même de l’inconscient que l’on nomme alors freudien, et qui est toujours mis en acte dans le transfert. Par ailleurs, ni la sexualité infantile, ni le complexe d’Œdipe ne sont découverts « chez les patients » ou en « lui-même ». Ils sont élevés au rang de pièces métapsychologiques au fur et à mesure d’une expérience de symbolisation du ça, qui reste dans le champ de la parole et du langage, et dont jouit n’importe quel sujet.

Freud aurait pu ne pas entendre ce ça, ce discours Autre qu’est l’inconscient. Il aurait pu reproduire, lors de la rencontre avec ses patients, la même surdité qui prime dans le lien social quotidien, et il n’aurait ainsi pas été Sigmund Freud. Dans ce cas, il aurait « découvert » chez les patients les mêmes « réalités » « découvertes » par ses détracteurs, des effets du refoulement quotidien qu’il aurait alors lui-même reproduit en acte dans sa recherche d’un traitement de la névrose. Plus encore, il aurait pu naturaliser sa « découverte », en affirmant avoir vérifié l’existence de ce qui était en fait déjà là. Cependant, d’une certaine manière, Freud n’a rien découvert puisqu’il n’y a rien de caché, de couvert, précisément. Il renonce simplement à la reproduction inertielle de la stratégie hégémonique de silence et de naturalisation, pour déconstruire l’opération discursive, productrice de symptômes dans l’unique réalité qui compte pour nous humains, celle-là même du discours, où l’expérience de la parole est possible. C’est d’ailleurs en ce sens que l’on peut comprendre l’affirmation lacanienne – dans Télévision (1974) – selon laquelle la psychanalyse est une expérience éthique du bien-dire au-delà de l’utilitarisme communicationnel, reproducteur de la surdité qui est notre pain quotidien discursif.

Si je devais résumer rapidement en quoi consiste la clinique psychanalytique, je dirais volontiers qu’elle entraîne, en tant qu’expérience, le renouvellement de la parole, et donc la remise en cause permanente de l’implication de tout un chacun en relation au désir toujours sexuel et infantile. Cette visée produit des effets thérapeutiques. C’est-à-dire qu’elle permet à celui qui s’y engage avec succès d’éprouver au moins quelque temps un changement de position par rapport à la jouissance, au malaise, et donc de faire l’expérience d’un certain plaisir dans les domaines de l’amour et du travail, comme le disait Freud. La théorie psychanalytique – nommée métapsychologie pour signaler sa radicale singularité épistémologique – est sans cesse réinventée à l’intérieur de cette expérience langagière. Justement, la théorie n’est pas susceptible d’être vérifiée ou réfutée – comme, soit dit en passant, l’avait dénoncé Karl Popper, même s’il n’en avait pas compris les raisons.

La théorie psychanalytique est en effet réinventée au fur et à mesure du déroulement de chaque expérience langagière et clinique. Par ailleurs, chaque analyse, chaque direction d’analyse, reconfigure ou recrée l’expérience freudienne – mal nommée autoanalyse – d’invention de la psychanalyse. C’est pourquoi il n’est pas possible de séparer théorie, thérapeutique et processus d’investigation, ce qui est le cas dans d’autres domaines scientifiques et techniques, comme le précise Freud dans son texte Théorie de la libido (1923). En conséquence, la psychanalyse revêt une triple dimension, bien qu’elle soit toujours une. Cette affirmation est aussi valable dans tous les domaines dits d’application de la psychanalyse dont celui de l’éducation et la formation en particulier, comme je l’ai déjà développé dans mon ouvrage Figures de l’infantile (2013).

En ce sens, la soi-disant écriture des résultats d’investigation en psychanalyse ne peut être que singulière, au point de ne pas répondre, certes, au canon dissertatif hégémonique. L’écriture n’est pas extérieure au processus de recherche : elle en fait partie intégrante, quoiqu’elle soit également excentrique. Elle suit l’expérience clinique et de recherche, tout en continuant à en faire partie. Je serais alors tenté de dire que l’écriture est le quatrième registre ou la quatrième dimension de la psychanalyse qui maintient précisément l’indissolubilité de sa triplicité déjà énoncée par Freud. L’écriture n’est donc pas transparente au service d’une communication brève et sans ambiguïté. Ce n’est pas comme en médecine, par exemple, où l’écriture est presque télégraphique et sert à transmettre des résultats sur lesquels elle ne reviendra jamais substantiellement. En psychanalyse, l’écriture n’est pas la simple rédaction de résultats, elle est le résultat même de la recherche clinique depuis toujours. À sa manière, Freud avait déjà attiré l’attention sur la nature singulière de l’écriture en psychanalyse : il se plaignait que les comptes-rendus de ses cas cliniques et ses écrits métapsychologiques fussent lus, respectivement, comme des romans et des fictions.

Enfin, il ne faut pas confondre la singularité de l’écriture en psychanalyse avec le solipsisme autobiographique. Il est vrai que la vie de Sigmund Freud – y compris de chacun de ses disciples encore aujourd’hui – n’est rien sans la psychanalyse, ce qu’il reconnaît d’ailleurs à son propre sujet dans son Autoprésentation (1924). Mais cela ne signifie pas pour autant que la psychanalyse doive être réduite aux aléas de la vie de son inventeur. D’ailleurs, comme Freud aimait à le dire : il a réussi là où le paranoïaque a échoué. Dans la psychanalyse et son écriture, il doit toujours y avoir un plus, une différence résultant du dépliement d’un effort de théorisation. C’est à cette exigence que chacun de nous est confronté en tant que chercheur en éducation et formation orienté par la psychanalyse, afin de ne pas tomber dans l’anecdotique (auto)biographique. Et c’est justement de cette exigence de travail de théorisation que les communications de mes collègues témoignent fidèlement.

 

 

De Lajonquière, L. (2013). Figures de l’infantile. La psychanalyse dans la vie quotidienne auprès des enfants. Paris : L’Harmattan.

 

Freud, S. (1923). « Psychanalyse » et « Théorie de la libido ». In Œuvres complètes1921-1923, volume XVI. Paris : PUF, 1991, pp. 181-208.

 

Freud, S. (1924). « Autoprésentation ». In Œuvres complètes – 1923-1925, volume XVII. Paris : PUF, 1992, pp. 51-122.

 

Lacan, J. (1974). Télévision