Grandir en accueil familial : Quelles représentations de la famille de la part des enfants accueillis.

Auteure: Doucet-Dahlgren Anne-Marie

Mots clés: fratrie, famille, enfant accueilli, méthodes de recheche, représentations

La recherche et ses particularités

La famille a subi de profondes mutations, faisant émerger de nouvelles configurations. La représentation que l’on en a est mise à mal devant la pluralité de façons de « faire famille ». La question de la spécificité des familles d’accueil est ainsi posée. Une première phase d’enquête par entretiens, en référence à une méthodologie adaptée aux enfants, (Christensen & James, 2000) interroge la façon dont les enfants placés vivent le fait de grandir dans une famille d’accueil. Tel est le cas des villages d’enfants autour l’accueil de fratrie dans une maison par une professionnelle. Ce qui pose entre autre la question des liens d’attachement (Dumaret & Crost, 2008). En effet, c’est  une situation duelle à laquelle se trouvent confrontés les enfants placés. Ils entretiennent des relations avec les parents tout en vivant dans une famille qui n’est pas la-leur. Chaque enfant navigue d’une sphère à une autre, ce qui suppose d’interroger les représentations qu’il a des deux configurations qui lui proposent des modes d’appartenance différents.

Nous nous attardons sur une des spécificités de cette recherche qui met au centre la question des fratries en cours de placement et leur donne la parole autour des représentations de la famille. En lien avec des recherches prenant en compte les points de vue des enfants (Höjer, 2007), nous émettons l’hypothèse que l’image qu’ils se forgent de la famille fluctue selon plusieurs variables (âge d’arrivée et durée de placement, qualité des liens entre famille d’accueil et d’origine, entre les frères et sœurs, relations avec les enfants accueillants et pairs). Le point de vue de l’enfant est central, qu’il soit en position d’être accueillant (non développé dans cette communication) et mis en demeure de partager son espace intime et ses parents, ou qu’il soit accueilli et obligé de s’intégrer à un univers familial qui a priori lui est étranger. Aussi avons –nous cherché à trouver les moyens les plus ajustés à la situation et âge des enfants pour les interviewer. Ce sont des questions de méthode qui sont donc développées dans cette communication.

  1. Des enfants de familles diversifiées

Si l’on recense les travaux de recherche récents sur l’accueil familial des enfants, nous constatons que la place des enfants et leur parole n’ont pas encore été prises en compte de façon conséquente alors que la tendance générale serait de recueillir l’avis des enfants faisant l’objet d’interventions socio-éducatives. « Pendant très longtemps, les liens d’attachement noués dans ces familles ont été ignorés voire niés, comme si le quotidien ne générait aucune empreinte, aucune inscription, qu’elle soit éphémère ou pérenne, partielle ou totale. Puis les travaux sur la parentalité sont venus interroger, les rôles et les investissements de ces adultes singuliers qui prennent place auprès de l’enfant. Ces adultes s’attachaient-ils aux enfants ? En avaient-ils même le droit ? Comment géraient-ils cette dualité éducative en offrant, aux enfants, des modèles parfois très dissemblables de ceux de leurs parents ? » souligne C. Sellenet (Communication AIFREF Patras, 2013)

 

  1. « Faire famille » en étant accueilli

L’idée même que l’on a pu se faire de la famille vole en éclat devant la pluralité des façons de « faire famille ». D’où nos interrogations concernant la construction des liens familiaux et les représentations qui sont associées au concept de « famille ». Notre attention s’est centrée sur l’accueil familial qui expérimente depuis des siècles une forme originale de famille, en faisant coexister en leur sein des enfants biologiques (le plus souvent) et des enfants accueillis dans le cadre de la protection de l’enfance. Ces familles singulières ont fait l’objet de quelques recherches mais aucune n’a clairement abordé la question des relations familiales sous cet angle en particulier si nous nous centrons sur les enfants. Mais les enfants, que disent-ils des relations  familiales et fraternelles instaurées lors du placement ?  C’est pour répondre à cette question, tant du côté de l’enfant accueilli, que du côté de l’enfant accueillant que nous avons initié une recherche européenne sur ce sujet.

Nos questions sont les suivantes : Comment, dans ce contexte, se construisent les relations familiales ? Comment s'édifient les liens entre enfants accueillis et enfants accueillants ; entre enfants accueillis et famille d’accueil ? Comment l’enfant accueilli gère-t-il sa double inscription dans sa propre famille et dans sa famille d’accueil ? Quelles représentations de la famille dessinent les enfants accueillis comme les enfants qui accueillent ? Quels liens seront élaborés et quels liens résisteront au temps ?

Lorsque ni le sang ni le droit ne viennent préalablement assigner à chacun un statut, un rôle, une façon de se conduire en famille, rien n’est évident. L’enfant accueilli se considère-t-il comme quasi frère ou sœur de l’enfant accueillant ? Se considère-t-il comme apparenté à cette famille qui lui ouvre son intimité ? L’enfant accueillant intègre-t-il ce nouveau venu dans sa constellation familiale ou le perçoit-il comme un intrus ? Cette expérience de co-résidence, d’expérience partagée d’une vie familiale, modifie-t-elle en profondeur la notion même de famille et liens fraternels

  1. Objectifs de la recherche

L'objectif général de la recherche est d’analyser les représentations de la famille que se font les enfants placés en accueil familial et ceux qui les accueillent. Ce projet est novateur pour plusieurs raisons :

- Au niveau de la thématique : il n’existe que peu de travaux ayant à ce jour interrogé les représentations de la famille du point de vue des enfants. Alors qu’il existe bon nombre de travaux sur le placement en famille d’accueil, très peu de recherches ont questionné la perception des enfants placés sur la famille d’origine versus famille d’accueil (Palacio –Quintin, Jourdan-Ionescu, 2011)

- Au niveau comparatif européen : la comparaison entre trois pays, tous utilisateurs de ce mode d’accueil mais avec des conceptions et des modalités différentes permet une approche réflexive sur l’impact des systèmes de protection sur les conceptions familiales.

- Au niveau méthodologique : les recherches prenant en compte le point de vue des enfants restent rares. On sait selon Festinger (1983) que si les enfants sont placés en famille d’accueil dès le plus jeune âge, y restent longtemps (même adoptés),  ils ont tendance à s’identifier plutôt à leur famille d’accueil qu’à leur famille d’origine. Compte tenu de l’importance des liens d’attachement qui se tissent entre les enfants placés et la famille d’accueil, il semble intéressant de relever et d’analyser les représentations que se font les enfants accueillis. Une équipe de chercheurs (Ouellette, Charbonneau, Palacio – Quintin, Jourdan-Ionescu, 2000) a réalisé une étude des représentations graphiques des familles d’origine et d’accueil dessinées  par l’enfant accueilli. Les entretiens ont été menés de façon complémentaire auprès de ceux-ci. Pour notre recherche, il semble important de procéder par entretiens afin de recueillir les points de vue des trois acteurs du placement en familles d’accueil : enfant accueilli, enfant accueillant, famille d’accueil qui seront croisés.

- Les hypothèses

L’hypothèse centrale de travail est que l’expérience de l’accueil familial modifie (pour les parents comme pour les enfants accueillis et accueillants) les représentations que chacun se fait de la famille et qu’il convient de préciser comment se construit le sentiment d’appartenance à une famille. Il s’agit de comprendre comment s’organisent les liens d’attachement lorsque l’enfant est inscrit dans deux univers familiaux. Cette dualité entraîne de l’hétérogénéité (voire des conflits au sens  de H. Wallon) entre les milieux mais aussi au sein d’un même milieu, ce qui fait écho à l’apport de Bronfenbrenner. Cela renvoie à la question des convergences/divergences, des modes d’articulations et peut-être surtout des espaces laissés ouverts, des marges de manoeuvre dont les enfants peuvent se saisir pour circuler d’une famille à un autre. Cette question de la circulation des enfants entre deux familles se retrouve pour partie pour les enfants des familles recomposées.

Nous posons l’hypothèse différentielle que l’inscription de l’enfant et ses représentations de la famille seront sensibles à plusieurs variables comme l’âge au moment du placement, la durée de l’inscription dans la famille d’accueil, la qualité des liens noués entre la famille d’accueil et les parents de l’enfant, le positionnement du service. En effet, comme le souligne Ouellette et al., les types de pratiques de pratiques privilégiées et les conceptions dans la famille d’accueil  paraissent être un facteur d’influence pour les relations d’attachement chez l’enfant accueilli.

- La population impliquée

La population se compose de 30 familles d’accueil par pays : Sont interrogés dans ces familles les parents sur leurs représentations de la famille, sur la place de l’enfant accueilli, sur les relations au sein du groupe enfants. Les enfants accueillis sont interviewés ainsi que les enfants accueillants par des entretiens semi-directifs effectués séparément. Ceci nous permet de croiser les regards au sein d’une même famille. Ce qui fait un total de 90 entretiens dans chacun des 3 pays soit 270 entretiens. Ceux –ci se déroulent dans le contexte de placement dont la finalité est l’accueil familial dans le contexte de la protection de l’enfance.

Chaque pays analyse ses propres entretiens en fonction d’une grille commune avant la mise en commun et la confrontation des données. Les enfants (à partir de 6 ans jusqu’à 18 ans) accueillis interviewés devront être placés en accueil familial depuis trois ans au moins.

- La méthode retenue

Une première étape a déjà été réalisée, c’est  celle de la recherche bibliographique approfondie, de l’étude exploratoire au sein des deux fondations de villages d’enfants qui existent en France (Action-Enfance, Mouvement pour les Villages d’Enfants et SOS Villages d’Enfants).

L’étude exploratoire a ainsi donné lieu à un recueil d’observations participantes et d’entretiens semi-directifs avec les enfants accueillis et accueillants sur des territoires distincts.

Ce qui devrait conduire à une analyse croisée d’observations et d’entretiens  réalisés dans des contextes d’accueil familial  quelque peu différents, selon une approche comparative des trois pays. Tous les pays sont aujourd’hui confrontés au bouleversement des liens familiaux mais tous ne réagissent pas à l’identique et l’action publique se déploie différemment d’un pays à l’autre pour réguler la sphère de l’intime. Aussi notre approche est-elle comparative entre trois pays qui pratiquent l’accueil familial en protection de l’enfance ( France, Italie, Roumanie). Si des similitudes existent entre ces trois pays dont nous rendrons compte, des différences apparaissent également dans la conception même de l’accueil. Ces différences (concernant le statut de la famille d’accueil, sa professionnalisation, sa formation, sa rétribution) jouent-elles un rôle dans l’organisation des liens noués en famille d’accueil ? En d’autres termes, les liens sont-ils influencés par la sphère publique, les règles et les lois qui organisent l’accueil familial ?

Compte tenu de ce questionnement l’équipe de recherche est constituée de trois équipes de recherche :

- France : responsable scientifique : Catherine Sellenet, Professeur d’université en sciences de l’éducation, CREN, Université de Nantes et Anne Marie Doucet-Dahlgren, chercheure membre de l’équipe CREF EA 1589, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

- Italie : responsables scientifiques : Chiara Sità, recercatrice in Pedagogia generale e sociale presso l’Università di Verona et Luigina Mortari docente di Epistemologia della Ricerca Pedagogica all’Università di Verona

- Roumanie : responsable scientifique : Daniela Cojocaru, University  Alexandru Ioan Cuza à Iasi, Department of Sociology and Social Work Blv.

La recherche sur l’accueil familial

  1. Des caractéristiques

Les principales caractéristiques sont liées au type d’accueil dans des villages d’enfants qui accueillent  en France des fratries confiées à l’Aide Sociale à l’Enfance pour une durée longue dans le cadre des mesures d’assistance éducative. La prise en charge est de type familial. Ce qui veut dire que le village est organisé autour d’une « maison commune » avec un encadrement par une équipe pluridisciplinaire (directeur, chef de service, psychologue et éducateurs) qui accompagne les enfants. Cette maison est le lieu de rencontre pour le soutien scolaire, les loisirs, fêtes et également les visites des parents.

L’accueil en lui-même est de type familial dans une maison individuelle aménagée, « maison d’accueil » pour 4 à 6 enfants (d’une ou plusieurs fratries) par des professionnels  de l’intervention socio-éducative.  Sachant que la moitié des mesures de l’aide sociale à l’enfance sont des  placements, on relève que 53% sont hébergés en famille d’accueil, 39 % en établissement dont les villages d’enfants et 8%  dans d’autres modes d’hébergement. De plus,  au 31 décembre 2010, un enfant  sur trois vivait dans un village d’enfants avec au moins trois frères et trois sœurs, (Drees,2012).

  1. Première démarche d’enquête

Dans le cadre de cette recherche à trois voix, c’est une dizaine de villages d’enfants qui a été investiguée . Nous retenons pour cette communication, ceux où nous avons pu mener depuis mars 2011, l’enquête selon des modalités participatives.

Une trentaine d’enfants accueillis depuis au moins 3ans, de 6 à 16 ans (fratries composées de jumeaux) ont pu participer aux entretiens (après autorisation des parents) et rencontres organisées pour la présentation de la recherche avec les professionnelles référentes. Ces rencontres et entretiens ont été organisés avec le soutien des équipes de direction.

Cette étude menée avec les enfants se focalise principalement sur la façon dont eux-mêmes se représentent la famille à travers le vécu qu’ils en ont (avec parents biologiques et en maison d’accueil). Il s’agit de comprendre comment ils vivent quotidiennement (maison d’accueil, école, loisirs) compte tenu du fait qu’ils sont placés en fratrie, c'est-à-dire avec des membres d’une même famille biologique.

Nous avançons l’idée que, pour un développement méthodologique  de qualité, il semble important d’adopter un point de vue selon lequel les enfants sont considérés comme des acteurs sociaux compétents. Ceux-ci  peuvent enrichir la recherche grâce à leurs visions du phénomène ce qui sous entend de mettre de côté la question de l’âge des enfants comme élément sélectif. Notre recherche concerne autant des jeunes enfants que des adolescents, futurs adultes. Le point d’ancrage cible alors davantage le rôle occupé par chacun des enfants dans la vie quotidienne et ce que chacun en dit. Ce sont de nouvelles perspectives plus riches en signification qui s’ouvrent à nous. Cependant il y a nécessité de retenir qu’il existe des similitudes entre le vécu d’enfants de même classe d’âge. Se posent ainsi les questions suivantes : quelles sont les similitudes de la vie des enfants de même âge vivant dans un village d’enfants ? ; Est ce que la prégnance des expériences antérieures en famille dans des contextes sociaux très différents serait un facteur déterminant pour ce qu’ils vivent actuellement et leur représentation de la famille ?

  1. Accueillir des fratries

Accueillir des enfants avec des vécus différents de placement demande des compétences et adaptation particulières de la part des professionnelles accueillantes qui peuvent dans certains conjuguer plusieurs rôles. Nous retenons celui de mère pour leurs propres enfants « accueillants » et de conjointe si elles vivent en couple. Il s’agit avant tout de former avec les enfants vivant dans la maison d’accueil une communauté stable où chacun se sent chez soi avec le lourd passé familial qu’ils portent en eux. La composition d’une « famille accueillante » au sein d’une maison d’accueil revêt un certain nombre de caractéristiques : âge des enfants, niveau de développement et prise de conscience de la situation antérieure peuvent influer sur la façon dont chacun des enfants interagit avec l’autre. Ainsi réunir des fratries ne va pas sans risque et les professionnelles accueillantes ont un rôle essentiel à jouer. Comme le soulignent les chercheurs Wolf, Petri et Radix (2012) cités dans « Les Cahiers  de SOS Villages d’Enfants » , gérer la vie quotidienne peut être vécu comme un défi  car il s’agit de proposer un cadre protecteur et respectueux  qui permette aux enfants d’accepter le placement et les formes de soutien mises en place. Cela ne peut se faire sans la participation des enfants et la participation des parents dans la mesure du possible. En France, des lois récentes dont celle de 2002-2 et de 2007 réformant la protection de l’enfance reviennent sur le droit des usagers à conserver des liens soit avec la famille d’origine, soit avec la famille d’accueil. Un équilibre reste à trouver entre les fratries co-habitantes sous un même toit par les professionnelles et un travail sur les sentiments fraternels et les représentations de la famille est de toute évidence nécessaire. Ces mêmes auteurs insistent sur le fait que le travail éducatif auprès des fratries induit chez les professionnelles, une réelle compréhension des relations fraternelles, un profond respect de la personnalité des enfants et de leurs parents. Quelles images et mots sont ainsi véhiculés sur ces familles par rapport à ceux que l’on peut avoir de la « Famille » ? A D. Coum (2010, 66-76) dans un article «  se  séparer pour être en lien » de poser la question des discours sur la famille qui imposent plus ou moins une représentation stéréotypées des liens d’attachement. Trois types de discours sont souvent énoncés, le premier qui fait «  des parents l’alpha et l’oméga de ce qui serait nécessaire à un enfant pour vivre et grandir » ; le second qui implique que « les parents soient géniteurs et que s’agissant du lien familial, la loi du sang domine tout autre considération » enfin le troisième ciblant ce qui est pensé dans « l’intérêt de l’enfant ». Sortir de ces stéréotypes demande de la part des professionnelles accueillantes une vigilance permanente afin de développer des compétences et modalités d’accueil  flexibles et adaptées De plus, l’accueil des fratries en village d’enfants peut être un moyen d’ancrer le placement dans une continuité, les liens fraternels renforçant l’inscription dans une histoire familiale. La fratrie, explique R. Scelles (2006), peut être une ressource pour les enfants séparés de leurs parents si elle perpétue l’existence de la famille, donc le socle sur lequel l’enfant s’appuie pour grandir… ».

Choix d’un positionnement

  1. Recherche avec les enfants et non pas sur les enfants

A partir des années 1980, on relève un intérêt croissant pour écouter les enfants évoquant leur expérience, exprimant leur point de vue indépendamment des adultes. Il semble que cet intérêt  soit dû au fait qu’étudier l’enfance à travers le vécu relationnel des enfants eux-mêmes et leur culture, représente un domaine nouveau d’exploration. Une  distinction nette se fait par rapport à la représentation que les adultes peuvent en donner. On est ainsi très éloigné de l’enfant, cire molle, modelé par les adultes. C’est un enfant acteur social avec des droits, des devoirs et des rôles déterminant pour son développement et sa construction identitaire. Les méthodes d’investigation auxquelles les chercheurs font appel se sont de fait modifiées. Différentes approches ont ainsi été adoptées considérant l’enfance comme un objet de recherche en soi réclamant de la part des enfants des formes d’engagement comme acteur participant. Aussi l’idée retenue est de ne plus conduire des recherches sur les enfants mais plutôt avec les enfants. Cette prise de position nécessite de la part des chercheurs de réfléchir à la méthodologie la plus adéquate possible et aux questions éthiques concernant la participation des enfants. Il semble en effet essentiel de se poser la question de savoir si ce qui est habituellement proposé aux adultes correspond aux enfants dès lors que ces derniers participent à la recherche. De plus, il s’agit de vérifier si l’objet de recherche est compris et faisant partie de leur vécu. Ce point d’ancrage oblige ensuite à prendre en considération leur propre façon d’être, de réagir et de communiquer. Se pose alors la question des déséquilibres fragiles qui existent entre la place et le pouvoir d’agir d’un adulte face à ceux d’un enfant. Des modes de communication ajustés ont été mis en place instaurant des espaces où les enfants puissent s’exprimer et être entendus.  C’est dans cette dynamique que nous nous sommes inscrites pour mener la première phase de recherche avec les enfants.     

  1. Quelle méthode avec les enfants accueillis ?

Alors qu’habituellement les recherches ont été réalisées à partir d’observations distanciées, il est question ici de cibler une population d’enfants pouvant prendre part à la recherche afin de comprendre au mieux les éléments constitutifs à la représentation de la famille de son point de vue. Ce qui revient à dire que la méthode retenue est celles d’observations participantes (où l’on regarde, écoute, réfléchit, discute) comme celle d’entretiens liée directement aux interrogations des chercheurs. S’agissant de la participation d’enfants à la recherche, des modalités spécifiques sont à mettre en place. Nous avons mené cette démarche en plusieurs phases, une fois la liste des enfants (après autorisation parentale) susceptibles de participer à la recherche.

-    Rencontres : Goûter, accompagnement (aller-retour maison d’accueil), invitation à venir dans la maison d’accueil

  • S’entretenir avec les enfants. Si l’on adopte un rôle qui soit le moins possible celui d’un adulte dominant, plutôt celui d’un adulte se mettant à la portée des enfants, cela a pour conséquence de modifier les place et rôle de chacun dans le processus de recherche. Cette démarche se décline en plusieurs phases (Mayall, 2000, p. 121). La première étant d’accepter l’ordre induit par les différences de génération : le chercheur prend en compte le fait qu’il a un niveau supérieur de connaissances, en particulier celles liées à l’enfance et à son propre vécu.  La seconde, est de remettre en question cet ordre entre les générations afin de considérer que des informations de qualité viennent des enfants et de leurs expériences. Enfin, c’est la proposition d’un autre ordre des choses, auquel les enfants sont habitués et qui leur correspond.
  • Cette démarche induit l’idée qu’il ne s’agit pas de faire une recherche sur les enfants mais avec eux dans le sens où nous avons essayé de pénétrer dans les modes de pensée et de compréhension du monde. Un mode spécifique de relation entre les enfants et nous –même s’est instauré. Corsaro (1992) est un des auteurs à avoir insisté sur l’importance d’instaurer un cadre et statut de chercheur comme atypique, se présentant comme adulte sans pouvoir vis-à-vis des enfants. Corsaro & Molinari reprenant cette idée évoque le modèle d’un chercheur,  adulte imparfait, capable de montrer des faiblesses et « incompétences  qui font que les enfants le prennent sous leurs ailes pour lui montrer toutes les ficelles » (Corsaro &Molinari, 2000 p. 183). Cette démarche s’éloigne des modèles traditionnels de recherches et « met en avant l’importance  des actions collectives et de l’environnement social » (Corsaro & Molinari, 2000, p. 183).

 

  1. Analyse de la participation

 

  • Le chercheur avec les enfants

Faire participer les enfants : les entretiens qui peuvent dans certains cas s’apparenter à une conversation ont été utilisés comme recueil de données. Données qui présentent l’avantage d’être au plus près des enfants lors de l’interview dans un cadre déterminé, en suivant un rythme et une direction  correspondant aux enfants pour qu’ils puissent répondre au mieux. Il semble que, dans ce cas précis, nous ayons été conduite par les enfants pour explorer avec eux les thèmes, sans être prédominante.

Dans le contexte précis d’accueil d’enfants dans un village d’enfants, nous avons pris part à des moments de vie des enfants à travers les interactions avec les enfants, les observations, les discussions avec eux et les professionnels (réunions, goûters,  visites, accompagnement maison d’accueil nous avons pris conscience du sens que notre participation peut prendre pour ces acteurs en tant que femme chercheure et mère durant la période de nos allers et venues dans le village. Nous retenons que les enfants ont montré des capacités de réflexions sur leur propre expérience de vie, sur leur façon de faire face à l’adversité et sur l’influence que la participation à cette recherche peut avoir sur leur vécu. De ce fait, les enfants n’apparaissent pas uniquement comme interviewés mais aussi comme interprète et façonneur du processus de recherche.  Nous sommes ainsi parvenue à une compréhension satisfaisante de la vie des enfants et du regard qu’ils portent sur la famille et sur ce qui les préoccupe à ce sujet. Il nous semble, comme cela a été relevé par Mayall (2000, p. 133), qu’une mise en confiance s’est réellement instaurée, mettant de côté la place dominante qui revient au chercheur.

  • Les différences entre les enfants

James et al. (1995, p.15) ont montré que les enfants, en particulier les plus jeunes échangent non seulement lors de discussions ou entretiens mais aussi à travers d’autres moyens de communication (jeux, activités, dessins, etc.) qui donnent sens à leur engagement. Aussi est –il essentiel de s’adapter aux capacités des enfants en allant au-delà de l’entretien classique conduit auprès d’adultes. Amener les enfants à donner eux-mêmes un sens à leur activité, en lien avec la recherche leur permet de se sentir engagés dans un processus où l’on tient compte de leur créativité (dessin, jeux avec jouets ou objets).

Reprenant les caractéristiques d’une méthode participante où les enfants ont une place à part entière, il s’agit de considérer les différences existantes entre les adultes et les enfants. Ces différences fournissent un certain nombre d’explication sur les raisons des choix des méthodes de participation liées aux objectifs de la recherche. La participation des enfants n’implique pas une uniformité dans la façon dont ils vont s’investir. James (1993) montre quelle est l’influence que cela a sur la façon dont nous voyons les enfants et sur le choix des méthodes d’investigation. En d’autres termes, on peut faire le choix d’une recherche participante ou d’un tout autre type, les enfants étant perçus différemment selon les cas de figure. Dans le cas présent, il nous parait intéressant de ne pas perdre de vue les particularités des enfants participants.

James (1993), à l’aide d’une typologie, décrit quatre modèles d’enfants participants.

  1. L’enfant en développement
  2. L’enfant de la tribu // l’enfant seul au monde ( rajouté)
  3. L’enfant adulte
  4. L’enfant social

A l’aide de ce modèle, nous soulignons qu’il ne semble pas y avoir pour notre recherche un seul type chez les fratries rencontrées mais plutôt la coexistence de plusieurs types.

Conclusion

Si nous essayons de repérer les caractéristiques de cette typologie, nous relevons que :

« L’enfant en développement » est perçu comme incomplet, sans statut spécifique et qui ne montre pas ses compétences alors «  l’enfant en tribu » apparait comme compétent, dépendant d’une culture particulière qui peut être étudiée dans son propre cadre. Il se distingue par ses attitudes du monde des adultes et n’appartient pas à celui des chercheurs. Alors » l’enfant en développement » s’est présente comme immature, aux comportements dits «  de bébé », «  l’enfant de la tribu », est resté sur sa réserve s’appuyant sur les autres enfants de la fratrie pour franchir le pas pour participer.  

A l’inverse de cet enfant dont la référence est le groupe, est apparu dans notre corpus celle d’un « enfant seul au monde », qui n’appartient pas à un groupe quel qu’il soit, il ne se présente pas comme compétent et ne tient compte que de lui-même.

Ces enfants ont tendance à se cacher derrière l’indifférenciation dans leurs propos, utilisant des codes et des manières de parler qui rendent les interactions délicates  avec les adultes, parfois perçus comme imposants. Nous avons rencontré quelques-uns de ces enfants d’âge et de sexe différent qui d’ailleurs n’ont pas manifesté de réserve quant à leur participation.

« L’enfant adulte » et « l’enfant social » montrent des capacités à trouver les moyens pour occuper une place en équilibre avec celle des adultes. « L’enfant adulte » est perçu comme compétent socialement, de la même façon que peut l’être un adulte.  Dans le cas présent, il peut  avoir très bien intégré les comportements associés aux fonctions parentales. Ils montrent une certaine habitude à exercer des responsabilités auprès d’autres personnes dont leurs frères et sœurs.

 « L’enfant social » est perçu comme porteur de différences tout en ayant un niveau élevé de compétences sociales. Cet enfant de par ses caractéristiques, semble être celui qui incarne le mieux les différentes facettes de l’enfance. Il est probablement celui qui s’engage de la façon la plus appropriée dans le processus de recherche et qui répond aux critères dictés par les chercheurs. Nous avons remarqué  dans ce cas précis leur participation demande de développer des méthodes ajustées, qui ne sont pas uniquement celles que l’on utilise habituellement pour mener une enquête. On intègre des éléments (activités, jeux, dessin) qui comme nous l’avons vu correspondent à ce que ces enfants expérimentent chaque jour. Ce qui d’une certaine façon rend plus efficace la collaboration entre chercheurs et enfants, avec un engagement soutenu de leur part.

Ces deux dernières catégories sont celles qui ont été prédominantes, « l’enfant adulte » occupant une première place pour les enfants participants. Nous notons que dans une même fratrie, plusieurs types peuvent co-exister et développent une image de la famille qui n’est pas à l’identique. Tous les enfants d’une même fratrie n’ont pas toujours la même représentation d’une mère ou d’un père et de ce qu’est une famille.

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