Evolution des représentations de certaines professions : un lien probable avec des choix d’orientation dans l’enseignement supérieur

 

Christine Fontanini

 

MCF HDR Sciences de l’éducation

 

Université Montpellier 3

 

LIRDEF EA 3749

 

christine.fontanini@free.fr

 

 

 

De nombreuses recherches (Mosconi & Stevanovic, 2007) ont montré que les représentations des métiers influencent les choix des adolescent-e-s sur leurs orientations scolaires et professionnelles. Ces choix adolescents différents, notamment entre les deux sexes, se construisent dans un contexte de socialisation différentielle entre les filles et les garçons dans la famille, à l’école, à travers les pairs et dans l’environnement social, et ce, dès la naissance (Baudelot & Establet, 1992, 2007 ; Duru Bellat, 1990 ; Mosconi, 1994…).

 

 

 

Depuis une vingtaine d’années, on constate, en France, une forte percée des filles dans certaines filières de l’enseignement supérieur, historiquement masculines, comme la médecine, les études vétérinaires, la magistrature, l’architecture… En même temps, les garçons, « désertent » certaines filières d’études, notamment celles prisées de plus en plus par les filles.

 

 

 

Pour tenter d’expliquer ces choix (ou non choix) des filles et des garçons pour certaines filières de l’enseignement supérieur, nous nous sommes demandé si certaines professions historiquement masculines seraient désormais considérées comme « convenant » plutôt aux femmes ?

 

 

 

Nous avons mené une recherche par questionnaire auprès de 159 adolescent-e-s (76 filles et 83 garçons), âgé-e-s d’environ 15 ans et suivant leur scolarité en classe de troisième dans un collège d’une commune suburbaine de Toulouse (France).

 

Les élèves interrogées sont majoritairement issu-e-s de milieux sociaux favorisés et moyens.

 

 

 

  • Quel métier envisagé pour plus tard ?

 

Les élèves étaient invité-e-s à noter quelles professions ils/elles désiraient exercer plus tard (réponse totalement ouverte).

 

 

 

Les métiers projetés par les filles en troisième se répartissent en 3 catégories :

 

  • 42 % sont des professions traditionnellement exercées par les femmes et/ou la part des femmes est au moins supérieur à 50 % telles que les métiers de la petite enfance, le travail social, pharmacienne…
  • 50 % sont des professions traditionnellement exercées par les hommes mais en voie de féminisation depuis une trentaine d’années comme médecin, vétérinaire, architecte, journaliste, juge d’instruction
  • 8 % sont des professions encore exercées essentiellement par les hommes telles que ingénieur, pompier…

 

 

 

Les garçons sont largement attirés par des professions traditionnellement exercées par des hommes comme informaticien, mécanicien, ingénieur… (55 % des réponses) ou par des professions autrefois masculines mais investies de plus en plus par les femmes comme médecin, architecte, vétérinaire… (28 % des réponses). Seulement 4 % de professions citées par les garçons concernent des métiers traditionnellement exercés par des femmes. Enfin, 13% des réponses concernent le monde sportif professionnel.

 

 

 

Les filles semblent donc vouloir s’engager vers des professions autrefois masculines qui se féminisent depuis une trentaine d’années alors que les garçons apparaissent davantage « s’accrocher » aux professions traditionnellement masculines et au monde sportif.

 

 

 

  • Quelles sont leurs représentations des métiers ?

 

Dans le questionnaire, les élèves devaient indiquer pour chacune des 18 professions proposées si chacune d’entre elles était, selon eux/elles, plutôt un métier pour les femmes, pour les hommes ou pour les deux en justifiant leurs réponses. Nous avons choisi des métiers aux profils variés en termes de qualification exigée, de prestige et de revenus.

 

 

 

Les résultats permettent de relever 3 types de réponses :

 

 

 

Des métiers convenant autant aux hommes qu’aux femmes

 

Treize professions sont considérées majoritairement et dans des proportions proches par les filles et les garçons de troisième comme convenant autant aux femmes qu’aux hommes :

 

  • Professeur-e (94,7 % filles et 88 % garçons)
  • Avocat-e (94,7 % filles et 88 % garçons)
  • Journaliste (92,1 % filles et 85,5 % garçons)
  • Chercheur-e (89,5 % filles et 85,5 % garçons
  • Médecin (86,8 % filles et 84,3 % garçons)
  • Architecte (84,2 % filles et 72,3 % garçons)
  • Commercial-e (81,6 % filles et 77,1 % garçons)
  • Vétérinaire (81,6 % filles et 63,9 % garçons)
  • Ingénieur (76,3 % filles et 74,7 % garçons)
  • Chef entreprise (76,3 % filles et 73,5 % garçons)
  • Eleveur-e d’animaux (73,7 % filles et 73,5 % garçons)
  • Policier-e (67,1 % filles et 62,7 % garçons)
  • Pharmacien-ne (64,5 % filles et 66,3 % garçons)
  • Informaticien-ne (59,2 % filles et 67,5 % garçons)

 

 

 

Pour les professions d’avocat-e et de journaliste, les élèves évoquent principalement comme raison la forte présence des femmes dans les séries télévisées pour avocat-e et dans les journaux/reportages à la télévision pour journaliste.

 

Pour ces deux professions et celle de professeur-e, les élèves semblent se référer à ce qu’ils/elles voient dans leur entourage : des hommes et des femmes dans le corps professoral de leurs établissements, des avocat-e-s et journalistes des deux sexes à la télévision. Dumora & Lannegrand (1996) souligne le rôle majeur de l’identification des jeunes à des personnages de leur entourage ou vus dans les médias dans leurs choix d’orientation.

 

 

 

La profession de vétérinaire est davantage considérée comme convenant autant aux femmes qu’aux hommes par les filles que par les garçons. En effet, 33,7 % des garçons jugent cette profession comme convenant davantage aux femmes alors que ce n’est le cas que de 18,4 % de filles. Nous émettons l’hypothèse que les garçons se détournent des études vétérinaires actuellement car ils ont une représentation « féminine » de cette profession.

 

 

 

La profession de pharmacien-ne est moins estimée que les autres, par les élèves en fin de collège, comme pouvant être exercée autant par les femmes que par les hommes. Un tiers d’entre eux et d’entre elles estime qu’elle convient davantage aux femmes et quasiment aucun-e élève ne l’envisage plutôt pour les hommes. Cette vision féminine de cette profession trouve sans doute sa source dans le fait qu’elle est une des premières professions supérieures à s’être féminisée en France. Actuellement, 70,5 % des étudiants en pharmacie sont des étudiantes (EACEA, 2009).

 

Pour la profession d’informaticien-ne, on retrouve la même tendance mais à l’inverse. Elle n’est absolument pas considérée comme convenant plus aux femmes et les filles sont d’ailleurs un peu plus nombreuses à le penser (écart de 9 points). En outre, une fille sur dix (11,8 %) considère que les hommes ont plus de qualités que les femmes pour exercer cette profession. L’informatique reste actuellement un domaine professionnel masculin et il ne semble pas vraiment être en mouvement vers une plus grande féminisation…

 

 

 

Nous constatons également que leurs représentations relativement unisexes des professions de chef d’entreprise, d’ingénieur, de commercial-e et de policier-e ne correspondent pas à une présence « paritaire » des deux sexes dans ces professions ; il en est de même dans une moindre mesure pour celle de chercheur-e. Nous posons l’hypothèse pour policier-e que les séries télévisées françaises et américaines mettant en scène très souvent des femmes gradées dans la police donnent l’impression aux jeunes que les femmes y sont à parité avec les hommes.

 

 

 

Pour toutes ces professions estimées comme convenant majoritairement pour les hommes et les femmes, nous relevons que la principale explication donnée par les élèves de troisième concerne « l’égalité entre les hommes et les femmes » et notamment par les filles. Les filles apparaissent donc plus attachées à la notion d’égalité entre les deux sexes pour les choix professionnels que les garçons, probablement pour que l’éventail de leurs possibles soit le plus large.

 

 

 

Des métiers plutôt pour les hommes

 

En troisième, les filles comme les garçons estiment que 3 professions conviennent plus aux hommes :

 

·         Maçon-ne (76,3 % filles et 78,3 % garçons)

 

·         Pilote d’avion (64,5 % filles et 74,7 % garçons)

 

·         Pompier-e (59,2 % filles et 68,7 % garçons) 

 

 

 

Les explications données par les filles et les garçons de troisième pour justifier leur choix « masculin » pour ces professions sont en relation avec le fait « qu’il y a beaucoup d’hommes dans ces professions ». Pour pompier-e et maçon-ne est mis en avant le besoin de force physique et pour pilote d’avion, la résistance mentale. Enfin, pompier-e et pilote d’avion sont jugés comme des métiers à risques. Les justifications des élèves des deux sexes relèvent des qualités supposées naturelles et masculines.

 

 

 

Toutefois, une part non négligeable de ces élèves de troisième envisage ces 3 professions aussi pour les deux sexes :

 

·         Maçon-ne : 23,7 % filles et 19,3 % garçons

 

·         Pilote d’avion : 31,6 % filles et 25,3 % garçons

 

·         Pompier-e : 30,1 % filles et 40,8 % garçons.

 

 

 

Pour maçon-ne et pilote d’avion, les filles sont un peu plus nombreuses que les garçons à envisager ces professions pour les deux sexes. La principale raison évoquée est l’égalité entre les hommes et les femmes mais ce sont plus les filles qui la mentionnent.

 

Pour pompier-e, c’est le contraire. La part des garçons estimant cette profession pour les deux sexes est supérieure à celle des filles (écart de 10,7 points), de même pour la justification au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes.

 

 

 

Par conséquent, même si ces professions conservent leur caractère masculin par la majorité des filles et des garçons de troisième, un vent d’ouverture souffle à cette tranche d’âge.

 

 

 

 

 

Des métiers plutôt pour les femmes et pour les deux sexes :

 

Pour les professions d’infirmier-e et de moniteur/trice d’équitation, les élèves de troisième sont partagés entre l’idée que ces professions puissent être occupées par les hommes et les femmes ou plutôt par les femmes.

 

Pour infirmier-e, la moitié des filles (43,4 %) et des garçons (48,2 %) considère que c’est plutôt un métier pour les femmes et l’autre moitié pour les deux sexes (56,6 % de filles et 50,6% de garçons). Cette ouverture vers l’exercice des hommes de cette profession est expliquée en partie, une fois de plus, par « l’égalité entre les hommes et les femmes » et comme pour les autres métiers, un peu plus par les filles (26,3 %) que par les garçons (15,7%).

 

Pour moniteur/trice d’équitation, filles et garçons n’ont pas les mêmes points de vue. Les filles (59,2 %) sont plus nombreuses proportionnellement aux garçons (36,1 %) à penser que c’est un métier plutôt pour les femmes. Aucun des deux sexes ne l’envisage particulièrement pour les hommes.  Nous faisons l’hypothèse que les filles ont davantage une représentation féminine de cette profession car elles fréquentent plus que les garçons les centres équestres (Tourre Malen, 2006) et ont constaté la présence dominante actuelle des femmes dans cette profession.

 

 

 

 

 

Conclusion

 

 

 

La majorité des professions (13) sur les 18 proposées sont perçues par les filles et les garçons de troisième comme pouvant être exercées autant par les femmes que par les hommes. De plus, seulement trois sont encore considérées comme convenant plutôt aux hommes. Pour deux professions, infirmier-e et moniteur/trice d’équitation, les avis sont partagés mais selon ces élèves, elles ne sont pas particulièrement « destinées » aux hommes.

 

 

 

Les filles semblent réceptives au principe d’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes ce qui est moins le cas des garçons.

 

Toutefois, ce principe d’égalité entre les deux sexes ou d’ouverture des professions pour les hommes et les femmes est peut être seulement « théorique » car lorsqu’on observe les orientations réelles des élèves après la seconde et après le baccalauréat, on se rend compte que les orientations restent encore bien différenciées entre les filles et les garçons (MEN, 2011). Nous posons l’hypothèse que les élèves à ces paliers d’orientation sont convaincu-e-s d’être ouvert-e-s à toute orientation scolaire et professionnelle pour les élèves des deux sexes mais lorsque chacun-e doit choisir pour soi, il/elle le fait, probablement inconsciemment, selon les stéréotypes de genre.

 

D’ailleurs, en examinant les projets de métiers des élèves, nous relevons que très peu de filles et de garçons se projettent dans les professions où leur propre sexe est encore minoritaire.

 

Les idées d’ouvertures des possibles pour les professions semblent acquises chez ces jeunes, pas encore la mise en pratique personnelle mais peut-être sommes-nous à une étape de transition…

 

 

 

Enfin, les résultats de cette recherche mettent en évidence que des professions historiquement masculines mais investies de plus en plus par les femmes actuellement sont désormais considérées comme convenant aux deux sexes. Certaines sont estimées, notamment par les garçons, comme ne convenant pas particulièrement aux hommes, par exemple vétérinaire et moniteur d’équitation.

 

Nous faisons l’hypothèse que ces garçons se détournent de ces professions devenues « non conformes à leur sexe » et les filles s’y engouffrent considérant que ces professions leur sont « destinées ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Baudelot C. & Establet R. (1992). Allez les filles, Paris : Seuil.

 

Baudelot C. & Establet R. (2007). Quoi de neuf chez les filles ? Entre stéréotypes et libertés, Paris : Nathan.

 

Dumora, B. & Lannegrand, L. (1996). Les mécanismes implicites dans la décision d’orientation. Les cahiers internationaux de psychologie sociale, n°30, 37-57.

 

Duru-Bellat, M. (1990). L’école des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ? Paris : L’Harmattan.

 

EACEA (2009). Différence entre les genres en matière de réussite scolaire : étude sur les mesures prises et la situation actuelle en Europe – France. Commission européenne.

 

MEN (2012). Filles et garçons sur le chemin de l’égalité de l’école à l’enseignement supérieur. http://www.education.gouv.fr/cid57113/filles-et-garcons-sur-le-chemin-de-l-egalite-de-l-ecole-a-l-enseignement-superieur.html

 

Mosconi, N. (1994). Femmes et savoir - La société, l’école et la division sexuelle des savoirs, Paris : L’Harmattan.

 

Mosconi,N. & Stevanovic, B. (2007). Genre et Avenir. Les représentations des métiers chez les adolescents et les adolescentes. Paris : l’Harmattan.

 

Tourre-Malen C. (2006). Femmes à cheval. Paris : Belin.