73/0 – « La place de l’œuvre d’art dans les situations d’enseignement artistique », problématique du symposium

Actes du congrès de l’Actualité de la Recherche en Éducation et Formation (AREF - AECSE)

Laboratoire LIRDEF – EA 3749 - Universités de Montpellier, Août 2013

Numéro 073/0 –

« La place de l’œuvre d’art dans les situations d’enseignement artistique », problématique du symposium

 

Jean-Charles CHABANNE, Professeur des universités en sciences de l'éducation
(LLAL, Langue, littérature, art(s), langage(s), premiers apprentissages)

École Normale Supérieure de Lyon, Institut Français de l'Éducation
Rattaché au laboratoire ACTé (EA 4281), université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand
Associé au laboratoire LIRDEF (EA 3749), universités Montpellier 2 & 3

 

Mots-clefs : enseignements artistiques, situations didactiques, œuvre d’art

 

Introduction

La question de départ parait simple : il semble aller de soi que l’enseignement des arts donne une place à ce qu’il est convenu d’appeler les œuvres d’art. Mais cela est-il si clair ?

L’entrée choisie pour ce symposium est la place des œuvres dans l’activité réelle et les interactions dans toute situation à visée directement ou partiellement « didactique » (au sens où un médiateur/enseignant s’adresse à un public à former/informer en présence d’un objet particulier, l’oeuvre).

La problématique proposée s’inscrit dans le prolongement de journées d’études de 2009 ayant donné lieu à publication d’actes (Chabanne et al., 2012) et d’un numéro spécial de revue (Chabanne et Dufays, 2011).  Le symposium proposé constitue une étape de la construction d’un réseau de chercheurs qui, franchissant les cloisonnements disciplinaires et statutaires habituels, souhaitent travailler ensemble aux questions relatives à la formation des enseignants chargés des disciplines artistiques, en particulier lorsqu’il s’agit, d’une part, de former des non-spécialistes ; lorsqu’il s’agit de favoriser des approches pluri-, inter- ou transdisciplinaires des arts.

Une des caractéristiques de ce réseau est de souhaiter situer cette réflexion au croisement de quatre champs : les sciences de l’art, les sciences de l’éducation (autour de la notion d’éducation aux arts), les didactiques des enseignements artistiques (dans une perspective comparative) et les sciences de la formation. De telles recherches ne sont pas nécessairement finalisées, mais elles trouvent leur origine dans des questions très ordinaires de la pratique professionnelle , pour retrouver des questions théoriques fondamentales qui pourraient nourrir en retour les acteurs.

 

Quelques simples questions qui ne sont pas des questions simples

Pour engager les travaux du symposium, voici une liste de questions ouvertes, que les intervenants reprendront et retravailleront :

Pour commencer : quelle définition est donnée de l’œuvre d’art en situation didactique ? Ou plus indirectement : quelle théorie de l’œuvre d’art est implicitement engagée dans une pratique didactique donnée, surtout quand celle-ci se déclare étrangère ou hostile à tout positionnement théorique. Quelle esthétique de l’œuvre dans la manière de la présenter, de faire travailler les élèves, de constituer un « milieu », etc.

– Quels sont les modes de présence de l’œuvre, dans l’environnement de travail : œuvre matérielle authentique (par exemple : au musée, dans une expo... dans un concert... dans une audition...)... Exemple : dans un cours de littérature, où est l’œuvre ? Évoquée par ses entours (résumé de l’intrigue, biographie de l’auteur, histoire du contexte, échos de sa réception...) ou effectivement présente, et alors sous quelle forme : un texte photocopié, un vrai livre de bibliothèque (par exemple un poème dans son édition à larges marges), un texte lu par un comédien ?

– Quel est le mode de présence de l’œuvre d’art et celui-ci a-t-il quelque influence sur la manière dont le travail se déroule, sur les apprentissages en jeu ? Est-ce la même chose de travailler dans une salle d’exposition, dans un musée, devant l’œuvre physiquement présente devant les élèves ? Que devient l’œuvre à l’heure de sa reproduction mécanique, lorsqu’elle soit reproduite, réduite à deux dimensions, représentée par une photographie, réduite en illustration au coin d’une page ou au contraire infiniment agrandie par une vidéoprojection ?

– La place de l’œuvre est aussi définie par des paramètres chronologiques : le moment et la durée. quand est-elle présente ? Le texte est-il lu seulement au début, ou repris, relu, ressassé, lu solennellement en finale ? Telle pièce de musique, écoutée une fois ou plusieurs fois ? En un seul temps ou selon un découpage préparé ou pas ? Le temps consacré à l’exploration/l’expérience/l’usage/l’écoute/la perception... de l’œuvre en tant que telle, opposé au temps consacré à des tâches qui en éloignent... Quant à l’œuvre musicale, apparemment si facilement reproductible, quels effets ont sur sa présence et sa nature des paramètres comme la qualité de la reproduction, le cadre même de l’écoute, l’attention captée ou dispersée de l’auditoire ?

– La place de l’œuvre est aussi dépendante du type de tâche qu’on organise : s’agit-il de la regarder/de l’écouter, simplement. Est-ce que seulement « regarder » ou « écouter » sont des actions simples ? « rencontrer l’œuvre », est-ce seulement en avoir une appréhension physique, ou l’expérience esthétique est-elle spécifique ? Voir-écouter et ressentir-apprécier, est-ce la même chose ? Les usages qui sont faits de l’œuvre : simple point de départ ou d’aboutissement d’un temps de travail, ou au contraire au cœur d’une tentative de la rendre présente, de la faire expérimenter, et alors selon quelles modalités... L’œuvre illustration, prétexte ; objet d’analyse ; objet d’appréciation ; objet d’expérience...

– S’interroger sur la place de l’œuvre, c’est aussi l’interroger comme artefact lié à des conduites, à des événements, à des intentions : peut-on découper l’œuvre sans dommage hors de ces « entours » ? L’œuvre est-elle un objet indépendant de ses entours matériels ou discursifs ? A-t-elle une place sans les discours d’escorte qui en préparent, accompagnent ou prolongent la manifestation ? La « place de l’œuvre» est-elle aussi définie/déterminée par ces phénomènes de co-occurrence ?

– Dans un cours de musique ou d’art plastique, l’œuvre est-elle écoutée ou produite ? Quand quelque chose est produit par des élèves qui ne sont pas des artistes, le produit obtenu est-il un exercice scolaire ou, dans une mesure qui reste à définir, quelque chose qui prend statut d’œuvre ? Autrement dit, les problématiques éveillées par la question de la place de l’œuvre artistique « reconnue » sont-elles aussi valables pour les œuvres produites en réponse à des consignes scolaires ? Par exemple, comment un atelier de production permet ou ne permet pas, privilégie ou interdit un retour à l’œuvre, comment la pratique redouble/contraste/contredit le rapport à l’œuvre de référence, etc.

– Dans une séquence, quelles relations entretiennent les tâches de production avec les tâches de réception, et l’œuvre est-elle présente alors même qu’elle n’est qu’évoquée par des consignes de reproduction ? dans quelle mesure faut-il manipuler pour apprécier, comprendre, interpréter, et finalement faire exister une œuvre? La manière dont l’œuvre est « présentifiée », mais aussi sémiotisée, dans les différents usages qui en sont faits, à commencer par les trois typiques : la réception et l’appréciation, l’analyse et le commentaire, la production en regard ou en écho, etc.

– Autre exemple de co-occurrence et de contexte, l’œuvre est-elle nécessairement un singulier ou s’insère-t-elle dans un réseau de présences consécutives/simultanées, explicites/implicites ?

– L’œuvre a-t-elle une place de simple « support », de matériau autour de quoi se construit la séquence ou a-t-elle une place plus spécifiquement didactique ? Qu’apprend l’œuvre qui ne relève que de son seul apport ? Peut-on imaginer un enseignement qui donnerait une place exclusive à une œuvre, indépendamment de tout autre artefact ? L’œuvre comme constituant central du dispositif didactique. Sa place dans l’action même de médiation ou d’enseignement : l’œuvre comme médiateur, voire comme milieu didactique ?.

– Poser la question de la place de l’œuvre, on le voit, c’est à la fois poser des questions d’esthétique (qu’est-ce qu’une œuvre ?) et de didactique (quelle place peut-on/faut-il donner à l’œuvre dans une séance « réussie » ?), mais aussi de formation professionnelle (quelle place des œuvres dans la formation ?

– Paradoxe : L’œuvre peut-elle être présente alors même qu’elle est absente physique, visuellement, auditivement ?

– Quel type de contenu enseigné est lié à la présence de l’œuvre? Des savoirs sur, des savoirs de, des savoirs d’expérience (avoir vu une fois un Soulages au musée Favre de Montpellier), des savoirs d’ordre sensible et corporel ? Les types de « savoirs » qui seraient en jeu dans les situations de présentation, de médiation ou d’enseignement, et leurs relations intrinsèques à l’objet-œuvre ou à ses représentations : s’agit-il de connaissances sur l’objet, de modes d’expérience et d’appropriation spécifique (« apprendre à voir », « accompagner une écoute », rendre possible une expérience « sensible »...), de formes discursives, etc.

– Si, comme nous l’enseignent les approches institutionnelles et sociologiques, l’œuvre n’est pas autre chose qu’un système de relations et de formes d’actions, de conduites et de discours autour d’un objet que cet entour social définit,  quelle est alors la place du regardeur/auditeur/lecteur devant l’œuvre? Être devant l’œuvre comme un spectateur, amateur, éprouveur d’art (et c’est quoi la bonne place, alors ?) ou être devant l’œuvre  comme un analyste, un élève, un « qui est là pour apprendre ». comment on passe de l’une à l’autre ? le faut-il ?

 

Références

* Bamford, A. (dir.) (2006) :  The Wow Factor : Global research compendium on the impact of the arts in education. Münster : Waxmann.

* Chabanne, J.C. & Villagordo, É. (2008) : Dire l’expérience esthétique : le développement conjoint des compétences culturelles, identitaires et langagières. Dans J. Aden, Apprentissage des langues et pratiques artistiques (pp. 281-306). Paris : Le Manuscrit.

* Chabanne, J.-C., & Dufays, J.-L. (Éd.). (2011). Repères 43 : " Parler et écrire sur les œuvres : une approche interdidactique des enseignements artistiques et culturels". Lyon : Institut Français de l’Éducation.

* Chabanne, J.-C., Parayre, M., & Villagordo, E. (Éd.). (2012). La rencontre avec l’oeuvre : éprouver, pratiquer, enseigner les arts et la culture [Actes des journées d’études scientifiques JEPEAC, Perpignan, 29-31 octobre 2009]. Paris: L’Harmattan. 392 p.

* Esquenazy, J.P. (2007) : Sociologie des oeuvres, de la production à l'interprétation. Paris, Armand Colin.

* Mili, I. & Rickenmann, R. (2004) : La construction des objets culturels dans l'enseignement artistique. In Moro C. & Rickenmann R. (eds), Situations éducatives et significations (pp. 165-195). Bruxelles : De Boeck-Université.

* Ministère de l’Education Nationale (2006) : Décret n° 2006-830 du 11 juillet 2006 relatif au socle commun de connaissances et de compétences et modifiant le code de l’éducation, J.O n° 160 du 12 juillet 2006 page 10396 texte n° 10.

* Ministère de l’Education Nationale (2008) : Organisation de l’enseignement de l’histoire des arts, Bulletin officiel n° 32 du 28 août 2008.

* Rouhète, Marie, et al. (ed.) (2008) : Evaluer les effets de l'éducation artistique et culturelle. Actes du Symposium européen et international de recherche. Paris, Centre G. Pompidou, 10-12 janvier 2007. Paris, Documentation Franç./Centre G. Pompidou.

* Vaugeois, D. (dir.) (2005) : L'écrit sur l'art : un genre littéraire ? Figures de l'art 9, revue d'études esthétiques. Pau : Publications de l'univ. de Pau.