511 - Les traces de l'ennui au collège

Matthieu FRISON

Doctorant, Université Bordeaux Segalen, LACES EA 4140

 

Mots-clés : ennui – forme scolaire - trace

 

     Le thème de l’ennui scolaire suscite un intérêt croissant au sein du monde scientifique qui fait notamment écho aux nombreuses interpellations des médias sur ce sujet (Ferrière, 2009). Si ces derniers ont tendances à véhiculer la représentation implicite d’un ennui « transitif » dans les seuls registres des conséquences (d’une pédagogie ou d’un système inadapté)  et des causes (de comportements plus ou moins désocialisés), il est nécessaire de s’interroger sur la nature et la consistance de l’objet « ennui scolaire ». L’évidence de l’existence de l’ennui ordinaire n’a en effet d’égal que l’opacité et l’ambiguïté des expériences auxquelles il renvoie (Grappe, 1995).

L’étude des « formes concrètes » de l’ennui, et de ses supports, qui fait l’objet de cette communication, considère l’ennui comme un phénomène social lié à des pratiques et à une économie des pratiques (Bourdieu, 1980), plutôt que comme un état du sujet dont l’analyse court le risque de la spéculation, en accordant une importance douteuse aux raisons de s’ennuyer que se donnent les acteurs (Jankélévitch, 1963).  Afin d’élucider ce que nous nommerons la « forme scolaire de l’ennui » en référence à Vincent (1994), nous substituerons à l’intérêt pour l’ennui en soi, l’intérêt pour l’ennui « entre soi », en objectivant au mieux une dimension jusque-là relativement négligée par les recherches : son observabilité et son interprétation par les acteurs eux-mêmes, ici des élèves de collège.

Notre recherche prend appui sur une enquête ethnographique  consistant à étudier le phénomène de l’ennui scolaire par le biais des formes expressives qu’il suscite, c’est-à-dire par l’observation et la recension des productions d’élèves recueillies pendant une année scolaire dans un collège en zone urbaine sensible (Z.U.S.) de la banlieue bordelaise.

Parmi ces formes concrètes de l’ennui, nous retenons plus spécifiquement celles que nous avons appelé des « traces de l’ennui », qui vont du gribouillage au dessin plus élaboré. Nous entendons par là des productions graphiques et plastiques d’élèves qui répondent à la double interprétation suivante : une façon de ne rien faire, du point de vue d’un observateur neutre ; et une activité sans finalité extérieure  et sans autre explication que la déclaration d’ennui qui l’accompagne du point de vue des élèves. Nous avons ainsi recueilli environ 50 traces différentes qui font l’objet de notre corpus. Notre méthodologie, facilitée par une présence continue sur le terrain, allie l’observation et l’entretien « à chaud » avec les élèves qui nous ont cédés leurs productions. 

L’analyse de ces traces dégage à la fois la multidimensionnalité  de l’ennui scolaire et l’importance du geste dans la manifestation de l’ennui scolaire. Ce geste rétrospectivement « lisible » dans les traces étudiées, peut en effet s’interpréter comme la véritable  finalité de l’activité observée. En comptant parmi d’autres  façons de ne rien faire, qu’une « ethnographie de l’inaction » (Piette, 1996)  est en mesure d’identifier, les traces de l’ennui scolaire illustrent ce que nous considérons comme des pratiques de l’ « intervalle » (Jankélévitch, 1963)     

 

Références bibliographiques :

BOURDIEU, P. (1980). Le sens pratique. Paris : Les éditions de minuit.

FERRIERE, S. (2009). L’ennui en contexte scolaire : transmissions des représentations de l’ennui comme système d’explication. Carnets du GREPS , 1, 33-43.

JANKELEVITCH, V. (1963). L’aventure, l’ennui, le sérieux. in JANKELEVITCH, Philosophie morale. Paris : Flammarion.

NAHOUM GRAPPE, V. (1996). L’ennui ordinaire : essai de phénoménologie sociale. Paris : Austral.   

PIETTE, A. (1996). Ethnographie de l’action : l’observation des détails. Paris : Métailié.  

VINCENT, G. (1994). L’éducation prisonnière de la forme scolaire ? : scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles. Lyon : Presse universitaire de Lyon.