489 - Approcher le re-vécu d'une expérience calligraphique

Sylviane Martin

CNAM-CRF, France

 

Mots Clés : Expérience, re-vécu, trace, simulation de l'action.

 

Tracer un trait est un geste simple, anodin. Pourtant, l'écriture est un apprentissage parfois difficile. En calligraphie, le trait de pinceau n’admet pas de repentir. Nous nous intéressons à la construction de l’expérience au travers d'une activité graphique impliquant une prise de risque. Notre recherche, située dans une formation destinée aux enseignants, vise à comprendre comment le sujet perçoit la constitution de son tracé, non seulement en tant qu’objet exposé à la vue, mais aussi en tant qu’acte posé (Didi-Huberman, 2003).

Pour Derrida, le dessin, en tant qu’acte, marque le différentiel entre vues “au dehors” et “au dedans”, à la fois « invu » et expérience de la trace. A. Berthoz propose d’aborder la prise de décision comme un différentiel, non seulement entre deux vues, mais entre deux corps : entre le corps de “chair sensible” et le corps “interne”, “virtuel” émulé par notre cerveau. Entre « invu » et présence virtuelle, la trace n’est pas qu’un objet visible exposé à soi-même comme à autrui, et la comprendre suppose d’embrasser l’ensemble du processus de production du tracé. C. Romano distingue l' expérience en tant que « vécu » qui rend compte des savoir-faire et de la technicité, de l' « ex-pér-ience » en tant qu'épreuve. « Un deuil, une rencontre, [...], mais aussi une décision » sont autant d'épreuves qui fondent « l’ expérience de l’événement » et c’est seulement dans « l’après-coup » que le sujet peut reconstituer un sens et une signification nouvelle attribuée à ses actes.

L’entretien d’aide à l’explicitation mis au point par P. Vermersch a été utilisé pour recueillir de l’information du point de vue du sujet et accéder au « vécu de l’expérience ». L’interviewé revit la situation comme s’il y était à nouveau. Il est centré non plus sur une efficience de son action, mais sur ce qui a présidé à l'efficience de cette action de référence et que P. Vermersch appelle le « pré-réfléchi » de l’action. Le processus d’explicitation vise plus particulièrement l’expression en première personne. C’est pourquoi, nous sommes allés aux marges du processus d’explicitation pour nous intéresser à l’expression en troisième personne. Nous proposons une reconstitution de l’élaboration de l’expérience. Il s’agit de comprendre et de reconstituer ce qui est imperceptible dans les « non-dit » (Ducrot, 2008), comme une description en creux de ce qu' « expériencie » le sujet (Creswell).

La description de l’action vécue rend compte de microdécisions en amont du tracé calligraphique, qui participent d’un savoir-faire subtil, par lequel les sujets mettent en con-form-ité différents champs de perception. Un sentiment d’étrangeté a accompagné ce processus. Il marque la rencontre avec la perception d'événements intimes antérieurs à la formation, re-vécus à l'occasion de l'acte graphique. La calligraphie est alors regardée comme con-forme au tracé pré-vu et aux perceptions actualisées, liées à ces événements passés (« c’est ça »).

 

Références bibliographiques :

Berthoz, A., (2003), La décision, Paris: O. Jacob.

Creswell, J.W (2007), Qualitative inquiry & research design, Thousand Oaks, London, New delhi: SAGE Publications.

Derrida, J. (1990), Mémoires d’aveugles. L’autoportrait et autres ruines, Paris: Réunion des musées nationaux.

Despraz N.,Varela F.J., Vermersch P.,( 2011), A l’épreuve de l’expérience, pour une pratique phénoménologique, Bucarest : Zeta Books.

Didi-Huberman, G. (2003), Images malgré tout, Paris: Minuit.

Ducrot, O. (Ed.).(2008), Le dire et le dit, Paris: Minuit.

Romano, C. (1999), L’évènement et le monde, Paris: P.U.F.

Romano, C. (2003), Il y a, Paris: P.U.F..

Vermersch, P. (2003), L’entretien d’explicitation, Paris: ESF.