444 - Réflexions épistémologiques actuelles à propos des recherches cliniques d’orientation psychanalytique en sciences de l'éducation.

Bernard Pechberty

EDA, Université Paris Descartes

 

Ce symposium approfondira la réflexion sur les spécificités de la démarche de recherche clinique d’orientation psychanalytique en sciences de l’éducation. Cette démarche s’inscrit dans l’histoire, depuis l’époque où Freud et ses élèves ont rencontré la question de l’éducation. La discipline universitaire des sciences de l’éducation, postérieure à celle de la psychologie clinique d’orientation psychanalytique, renoue avec ce moment fondateur pour construire une démarche de recherche sur les questions de l’éducation et de la formation. Les corpus théoriques et cliniques disponibles (articles, actes de congrès, thèses, notes d’Hdr, mémoires), mais aussi les récits de pratiques d’intervention cliniques qui y sont liés, sont désormais abondants. En témoignent les travaux des chercheurs du réseau international Cliopsy qui publie depuis 2009 une revue qualifiante et organise depuis 2003 des colloques internationaux (www.cliopsy.fr). Un des éléments communs à ces travaux est de mettre au travail le contre-transfert du chercheur (Devereux, 1967), notion qui problématise les liens inconscients de l’expérience du chercheur avec son « objet », le conduisant à revisiter et réélaborer des éléments de son histoire professionnelle, scolaire ou familiale dans l’avancée de sa recherche. Le contre-transfert agit dans le choix de l’objet de recherche comme dans les choix méthodologiques et théoriques. Ainsi les séminaires entre chercheurs expérimentés ou avec des apprentis-chercheurs exigent un accompagnement approprié pour travailler ces questions, permettre les élaborations psychiques nécessaires et susciter des réflexions sur les questions éthiques et l’écriture des résultats de ces recherches. Les trois communications de ce symposium porteront sur certaines dimensions cruciales pour ce style de recherche, utiles à transmettre pour soutenir les accompagnements nécessaires aux chercheurs cliniciens.

La première communication précisera diverses temporalités psychiques à l'œuvre dans la construction d'une recherche : celle, linéaire des contraintes universitaires, qui rencontre d'autres temporalités liées au cadre des groupes de travail, et de l'accompagnement. Les mises en sens, les compréhensions d'après-coup, les remaniements d’une recherche s'effectuant selon des modalités complexes.

La seconde communication décrira le statut de l'écriture dans une recherche clinique. L'écriture, porteuse d'enjeux psychiques et de pensée, est un témoin privilégié des liens entre le dedans et le dehors, entre la singularité d’une recherche et sa transformation vers un document public adressé à la communauté scientifique.

La troisième communication interrogera le mode de scientificité de la recherche clinique qui travaille la tension entre la singularité d'une recherche et son objectif de transmission. Elle interrogera la question des savoirs produits par l'orientation clinique et leurs rapports avec les connaissances construites avec d'autres paradigmes, dans le champ de l'éducation.

 

Communication 1

Modalités de la prise en compte de l'implication du chercheur dans les recherches cliniques d'orientation psychanalytique en sciences de l'éducation.

 

Phillippe Chaussecourte

CREF, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

 

Mots clés : contre transfert du chercheur, approches cliniques en sciences de l'éducation, psychanalyse Résumé 2 Mots clés : contre-transfert-du-chercheur, après-coup, psychanalyse, visibilisation.

 

Cette communication se propose de revenir sur la notion d’implication dans une recherche clinique, notamment en lien avec la question de la prise en compte d’une temporalité spécifique pour les phénomènes psychiques inconscients, celle de l’après-coup (Chervet, 2008 ; Golse, 2007). La présence du trait d’union signe la signification psychanalytique de ce concept. En effet, cette implication du chercheur sera déclinée ici dans le sens que nous lui donnons dans les recherches cliniques où la référence théorique de modélisation des phénomènes inconscients est la psychanalyse (Blanchard-Laville, 1999), à savoir son sens de contre-transfert-du-chercheur (Devereux, 1967) - l’expression est pour moi un quasi-syntagme, d’où les traits d’union. Il semble opportun de revisiter cette question, huit années après la publication de la note de synthèse Recherches cliniques d’orientation psychanalytique dans le champ de l’éducation et de la formation proposée en 2005 dans la Revue Française de pédagogie, en mettant en perspective éléments théoriques et expériences acquises par l’enseignant-chercheur-clinicien que je suis. C’est en effet à la lumière d’expériences d’enseignement, de recherches et à celle de mes pratiques cliniques accumulées que je reprendrai l’examen de cette question, et notamment grâce à ce que j’ai pu acquérir par l’accompagnement de thèses et de mémoires cliniques. Je serai conduit à distinguer le travail d’élaboration psychique qui est nécessaire à l’avancée du chercheur dans son rapport global à son objet, de celui qui est nécessaire à la compréhension de cet objet, notamment à celle du matériel clinique récolté. A propos de ces deux modalités, évoquées dans ce résumé de façon trop binaire, se posera la question de la visibilisation de ce travail. Ma communication comprendra une partie théorique, notamment sur la question de la temporalité de l’après-coup. J’aborderai également la question du contre-transfert-du-chercheur en situant l’utilisation de ce concept par rapport à celle d’autres expressions dont nous disposons pour évoquer diverses modalités de ce type d’élaboration : ressentis contre-transférentiels, contre-attitude, contre-transfert-du-chercheur voire contre-transfert « tout court », et ceci à la lumière de textes très récents sur la question du contre-transfert qui, en psychanalyse, n’en finit pas de questionner les praticiens (par exemple Denis, 2010). Je ne me priverai pas non plus du recours à des textes sur ce sujet moins récents mais néanmoins fondamentaux. J’exemplifierai ces différentes « catégories » d’implication à partir d’une recherche doctorale où la notion d’après-coup prendra son sens.

 

Références bibliographiques :

Blanchard-Laville, C. (1999). Recherches cliniques d'inspiration psychanalytiques en éducation et formation. Revue française de pédagogie, 127, 5-8. Chervet, B. (2008). L'après-coup. La trace manquante et ses mises en abyme. Bulletin de la société psychanalytique de Paris, 90(Novembre-décembre), 103-196. Denis, P. (2010). Rives et dérives du contre-transfert. Paris : PUF. Devereux, G. (1967 (1980)). Le contre-transfert dans les sciences du comportement De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement (pp. 74-78). Paris: Flammarion. Golse, B. (2007). Y a-t-il une psychanalyse possible des bébés ? Réflexions sur les traumatismes hyperprécoces à la lumière de la théorie de l'après-coup. Psychiatrie de l'enfant, I(2), 327-364.

 

Communication 2

Des difficultés spécifiques à l’écriture des « résultats » des recherches cliniques d’orientation psychanalytique.

 

Claudine BLANCHARD-LAVILLE

CREF, Université Paris Ouest Nanterre, France

 

Mots-Clés : Écriture, phénomènes psychiques, psychanalyse, contre-transfert du chercheur

 

Dans cette communication, je souhaite proposer des éléments de réflexion sur les difficultés rencontrées dans le processus d’écriture, lorsque l’on souhaite exposer les « résultats » de recherches menées selon une approche clinique d’orientation psychanalytique. Pour ce faire, je m’appuierai, d’une part, sur l’expérience de mon propre travail de recherche qui m’a conduite à de nombreuses publications et, d’autre part, sur ma pratique de l’accompagnement à l’écriture d’autres chercheurs, qu’il s’agisse de la production de leurs thèses, de leurs mémoires universitaires, ou encore, de retravailler leurs propositions d’articles ou d’ouvrages.

Dans un premier temps, j’évoquerai quelques unes des difficultés découlant du processus même de l’écriture ; dans un deuxième temps, je montrerai que des difficultés supplémentaires surgissent, dès lors que nos recherches relèvent d’une forme de rigueur scientifique qui ne procède pas selon les critères traditionnels de scientificité, et qu’il existe des difficultés spécifiques tenant au fait que cette approche soit référée à la psychanalyse. Nous avons déjà énoncé un certain nombre de caractéristiques d’une démarche clinique de connaissance orientée par la psychanalyse et nous avons identifié notamment le fait que, si l’on s’attache à étudier le fonctionnement de sujets traversés par des mouvements psychiques, pour la plupart insus d’eux-mêmes, nous sommes conduits à mettre en œuvre des dispositifs méthodologiques particuliers permettant d’appréhender les phénomènes relevant de ce registre. De plus, nous avons insisté sur le fait que la volonté de faire droit à l’inconscient des sujets étudiés nous conduit à tenir compte en priorité, en tant que sujets-chercheurs, de nos propres motions inconscientes ; autrement dit, nous soutenons l’hypothèse que notre contre-transfert de chercheur constitue la pierre angulaire de ce type de recherches (Blanchard-Laville, 2007).

À partir de ces hypothèses, se pose la question de rendre compte par l’écriture de ces phénomènes en tentant d’éviter certains écueils ; du côté de la description du fonctionnement des sujets étudiés, il s’agit de ne pas se laisser aller à une forme d’écriture stigmatisante, et, du côté du chercheur, il s’agit de rendre publiques certaines des élaborations nécessaires pour faire avancer le procès de connaissance sans « tomber » dans un récit biographique déguisé (Costantini, 2008).

Je proposerai l’idée que, sans renoncer à se montrer convaincant par rapport aux résultats de recherche présentés, il est possible de construire une écriture (Anzieu, 1977) qui passe par des phases plus orientées par des procédés narratifs proches d’une écriture littéraire (Chiantaretto, 2011 ; Bréant, 2013), à même de transmettre l’intensité émotionnelle liée aux découvertes cliniques évoquées (Blanchard-Laville, 2013 ; Ogden, 2012), et par d’autres phases où l’écriture soit plus classiquement démonstrative ou plus théorisante.

 

Références bibliographiques :

Anzieu, D. (1977). L’image, le texte et la pensée. Nouvelle Revue de Psychanalyse, Ecrire la psychanalyse, 16, 119-134.

Bréant, F. (2013). Le sujet en formation. Écriture réflexive et approche clinique. Note d’Habilitation à diriger des recherches, Paris 8.

Blanchard-Laville, C. (2007). Pour une clinique d’orientation psychanalytique en sciences de l’éducation, Revue Chemins de formation au fil du temps, 10-11, 83-95. 

Blanchard-Laville, C. (2013). Au risque d’enseigner. Paris : Puf.

Costantini, C. (2008). Comment des enseignantes d’école maternelle « entendent » le silence de l’élève ? Étude clinique : des questions du chercheur aux questions de recherche.Thèse Paris Ouest Nanterre.

Chiantaretto, J.-F. (2011). Trouver en soi la force d’exister. Clinique et écriture, Paris : Éditions Campagne Première.

Ogden, T. H. (2012). Cet art qu’est la psychanalyse. Rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus… (2005), Paris : Ithaque.

 

Communication 3

Les approches cliniques d’orientation psychanalytique : défense et illustration du « plein emploi de la subjectivité » (Morin, 1984) et de la singularité dans les recherches en Sciences de l’Education

 

Laurence GAVARINI

CIRCEFT, Paris 8

 

Mots-clés : approches cliniques d’orientation psychanalytique en sciences de l’éducation, processus inconscients, subjectivité, contre-transfert du chercheur

 

Il peut être reproché aux approches cliniques d’orientation psychanalytique en sciences de l’éducation la qualité intrinsèquement singulière de leurs résultats. De même, il peut leur être imputé de cantonner ceux-ci dans le registre d’expression de la subjectivité des individus, sans considération pour les faits objectifs et collectifs ou pour les dimensions sociales historiques. Enfin, elles peuvent être aussi critiquées de viser avant tout la production de sens et d’intelligibilité hic et nunc dans la coprésence chercheurs cliniciens/ sujets d’étude ou d’observation. Et ce ne sont là que quelques éléments de ce qui peut faire aujourd’hui controverse à l’endroit de ces approches (Rochex, 2010).

Le propos de ma communication sera de répondre à ces objections en m’appuyant sur différentes recherches que j’ai coordonnées (l’une sur les professionnels de l’éducation et l’enfance maltraitée, l’autre sur la construction identitaire adolescente, enfin, une troisième, en cours, sur les adolescents dits décrocheurs scolaires). J’exposerai comment peut s’opérer le passage du singulier des investigations et des dispositifs (groupes de parole, observations, entretiens) à des significations de portée plus générale que je nommerai provisoirement « clinique du social contemporain ». Pour le dire autrement, il s’agira ici de montrer l’articulation du singulier pluriel (Kaës, 2007) et les résonances possibles entre les processus individuels et groupaux inconscients et singuliers, objets privilégiés de la clinique, avec la scène sociale et collective sur laquelle ils se produisent. Il s’agira donc de mieux cerner le passage d’un point de vue micro, pris dans une temporalité où s’entrecroisent le synchronique et l’historicité (le présent des situations et les récits recueillis) à l’œuvre sur le terrain de recherche, à la réflexion méta, qui suppose le diachronique, ou si l’on veut, selon le champ lexical de la psychanalyse, l’après-coup de la recherche.

Mon propos s’inscrit dans le débat scientifique sur le statut du singulier et des subjectivités dans la production de sens et de connaissances (Devereux, 1967, Favret-Saada, 1977, Lourau, 1988, Memmi, 1999). L’éclairage spécifique qu’apporte la prise en compte de la subjectivité et des processus inconscients chez le chercheur et chez les sujets concernés par la recherche, la nécessité de les mettre à l’épreuve du travail sur le contre-transfert du chercheur, permettent à notre sens de renouveler les termes de ce débat.

Références bibliographiques :

Blanchard-Laville C., Chaussecourte P., Hatchuel F., Pechberty B. (2005). Recherches cliniques d’orientation psychanalytique dans le champ de l’éducation et de la formation. Revue française de pédagogie, 151, 111-162. Cifali, M. & Giust-Desprairies, F. (2006). De la clinique : un engagement pour la recherche et la formation. Bruxelles : De Boeck Supérieur. Devereux, G. (1967 (1980)). Le contre-transfert dans les sciences du comportement De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement. Paris: Flammarion. Favret-Saada, J. (1977). Les mots, la mort, les sorts: la sorcellerie dans le bocage. Paris : Gallimard. Kaës, R. (2007), Un singulier pluriel. Paris : Dunod Lourau, R. (1988). Le journal de recherche. Matériaux d’une théorie de l’implication. Paris : Méridiens Klincksieck. Memmi, D. (1999). L’enquêteur enquêté. De la connaissance par corps dans l’entretien sociologique », Genèses, 35, 131-145. Monceau, G. (Ed.), (2012). L’analyse institutionnelle des pratiques. Une socio-clinique des tourments institutionnels au Brésil et en France. Paris : L’Harmattan. Morin, E. (1984). Sociologie. Paris : Fayard. Rochex, J-Y. (2010). Approche clinique et recherche en éducation : questions théoriques et considérations sociales. Recherche et Formation, 65, 111-122.

 

Discutants

Françoise BREANT (CREAD,Université Rennes 2,

Leandro de La Jonquière (CERSE, Université de Caen)