444 / 3 - A propos du symposium.

 

Françoise Bréant

Maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches

Université Rennes 2 – CREAD

Discutante 2

 

Bien qu’ayant lu auparavant les textes, je commencerai par faire part de la manière dont j’ai été saisie tant émotionnellement qu’intellectuellement, lors du symposium, par l’ensemble des trois communications. En effet, la qualité de présence des auteurs nous communiquant la richesse et la fécondité de leur réflexion me semble avoir contribué à l’émergence d’un moment clinique (Bréant, 2005) particulièrement propice à la transmission. Par exemple, j’ai pu percevoir à quel point la résonance avec mes propres travaux me confortait dans mes orientations épistémologiques, tout en  renforçant mon souci constant d’approfondir toujours davantage les points d’articulation entre la pratique et la recherche cliniques, ainsi que la tension inéluctable entre l’individuel, le collectif et le social. J’ai pu aussi percevoir, dans les prises de parole des personnes présentes à ce symposium, la manifestation d’une implication subjective, celle qui enrichit la pensée dirigée vers un travail d’objectivation et de théorisation.

Dix ans après le premier colloque de ce courant de recherche, ces trois communications insistent sur ce qui apparaît, à travers l’épaisseur de nombreux travaux, comme les principes qui éclairent la spécificité de la démarche clinique s’appuyant sur les apports de la psychanalyse. La subjectivité et l’intersubjectivité, notamment les phénomènes transférentiels et le contre-transfert du chercheur, la nécessaire inscription sociale du processus de recherche sont non seulement pris en compte, mais contribuent à enrichir l’objet de recherche et la production de savoirs.

A la fois pour comprendre la complexité de la réalité et pour en transmettre quelque chose, le sujet chercheur (et/ou le groupe de chercheurs) est convié à l’analyse des différentes temporalités : celle du sujet, celle de l’autre, celle des autres, celle de l’institution et celle de la civilisation que Freud n’avait pas hésité à explorer. Dans cette perspective, penser la temporalité de l’après-coup s’avère essentielle, au cœur des différents dispositifs de recherche et au cœur du travail de l’écriture censée transmettre des résultats.

A ce titre, Claudine Blanchard-Laville propose de considérer la « structure feuilletée » du texte de recherche qui devra combiner plusieurs systèmes : celui des résultats (lié à une analyse objectivante), celui de la relation de l’inventeur à son invention, celui de la relation de l’auteur au texte qu’il écrit.

Pour ma part, j’ajouterais que le système de la relation de l’auteur à l’écriture consiste en un processus dans lequel le travail psychique est marqué dès l’origine par la question de l’adresse. Ce feuilletage pourrait alors constituer l’essence même de la transmission, thème que j’ai développé en évoquant la notion de récit réflexif (Bréant, 2013). En ce sens, les résultats de la recherche ne se présentent pas comme des objets relevant de la notion de produit fini que le lecteur devrait s’approprier, mais s’apparentent davantage à un processus de construction de connaissance à la fois sur soi-même et sur les objets d’étude, processus qui concerne tout autant l’auteur que le lecteur. En effet, en décrivant son cheminement réflexif, l’auteur révèle les tensions psychiques liées au contre-transfert du chercheur, les oppositions et les renversements émotionnels qui fondent le travail du penser. Le lecteur peut alors percevoir quelqu’un au travail. Si l’écriture va parfois jusqu’à apprivoiser le sauvage, voire le non-civilisé, à la rencontre de l’étrangeté de l’autre, de l’inconnu, de l’inachevé, de l’imprévisible, le lecteur, touché émotionnellement, pourra percevoir, puis comprendre, quelquefois à son insu, le chemin du chercheur. Cela pourra lui donner à penser sur lui-même, notamment en associant sur des situations qu’il a lui-même vécues. Ainsi, à travers un jeu subtil entre implication et distanciation, le lecteur s’inscrit dans un mouvement, qui va de la prise de conscience à la réflexion, potentiellement favorable à l’analyse de sa pratique et à l’instauration d’une posture de chercheur. Ce qui se transmet ne relève pas seulement de la notion de résultat en tant qu’objet, ce qui importe concerne tout autant le chemin, le vivant, le style et la manière d’habiter les questions, la manière de reconnaître la négativité nécessaire, la vacuité, l’absence de réponse. L’écriture du récit consiste peut-être à mettre en forme cette non-réponse, invitant le lecteur à devenir désirant, afin qu’il comprenne tout en créant sa propre interprétation. Le récit réflexif pourrait alors  représenter un espace de transitionnalité,  espace de rencontre et de jeu entre les affects et les objets extérieurs, capable d’entretenir l’énigme de l’écriture et de la pensée et de produire, dans l’après-coup, des effets de transmission. Ne serait-ce pas dans cette dynamique de dévoilement que l’on pourrait penser la question de l’émancipation, comme résultant d’une profonde interaction entre l’enseignement et la recherche ?

Lorsque nous entendons les lecteurs de nos textes produits dans le courant clinique de la recherche en sciences de l’éducation, il apparaît que les textes qui relèvent de l’extrême singularité ne sont pas perçus comme des épiphénomènes, mais plutôt comme s’adressant directement à l’universel en chacun de nous. En effet, en s’aventurant dans les méandres de l’intelligibilité des processus de transformation qui instaurent la réflexion, nous cherchons à creuser, dans les interstices du discours manifeste, les petites lumières d’humanité qui nous permettent de ne pas être pris totalement dans la pensée gestionnaire et évaluatrice de la recherche.

En ce sens, je me permettrai d’insister avec Laurence Gavarini sur ce qu’elle appelle « la clinique du social contemporain » pour nommer l’interdépendance et les passages du singulier au pluriel. Ainsi, la compréhension complexe de l’intériorité s’avère indispensable pour analyser les phénomènes d’intersubjectivité constituant le socle des rapports sociaux, et réciproquement, la démarche clinique, tant dans la pratique que dans la recherche, est toujours profondément enracinée dans le social historique. Dans cette perspective, la singularité du chercheur fait inévitablement partie du terrain de la recherche et de la réalité transformée par la recherche. C’est pourquoi l’analyse du contre-transfert du chercheur demeure un point nodal de la démarche clinique.

Cependant, cette analyse, et le terme même de contre-transfert, n’aurait-elle pas tendance à masquer le désir, c’est à dire ce qui fonde notre posture ? Mais, avec ce désir, levier de la recherche, qui reste fondamentalement inanalysable, ne devrions-nous pas sans cesse nous montrer vigilant ? Si le contre-transfert se manifeste comme l’expression de ce désir, son analyse ne pourrait-elle pas apparaître alors comme l’après-coup du désir ?

Désir de chercher, désir de comprendre, désir de transmettre, comme un inlassable écho au désir de toute-puissance ? Toute réflexion sur la recherche implique un travail de deuil, cependant, ne sommes-nous pas là pour soutenir la part d’imaginaire et d’illusion nécessaire au processus de transmission ?

 

Bibliographie

Bréant, F. (2005). Ecrire et présenter son itinéraire de recherche : un moment clinique.  Education permanente n° 162, 101-113. « La (re) présentation de soi », coordonné par Rozenn Guibert et Dominique Samson.

Bréant, F. (2013). Le sujet en formation : écriture réflexive et approche clinique. Habilitation à diriger des recherches. Paris 8 – Vincennes – St-Denis.