444 / 1 - Écrire pour rendre compte des « résultats » des recherches cliniques d’orientation psychanalytique

 

Claudine Blanchard-Laville

Professeur émérite en sciences de l’éducation

Université Paris Ouest Nanterre La Défense

Équipe Clinique du rapport au savoir

Centre de Recherche Éducation et Formation (CREF), EA 1589
France

 

Mots-Clés : Écriture, phénomènes psychiques, psychanalyse, contre-transfert du chercheur

 

Dans cette communication, je souhaite proposer des éléments de réflexion sur les difficultés rencontrées dans le processus d’écriture, lorsque l’on souhaite exposer les « résultats » de recherches menées selon une approche clinique d’orientation psychanalytique. Pour ce faire, je m’appuierai, d’une part, sur l’expérience de mon propre travail de recherche qui m’a conduite à de nombreuses publications et, d’autre part, sur ma pratique de l’accompagnement à l’écriture d’autres chercheurs, qu’il s’agisse de la production de leurs thèses, de leurs mémoires universitaires, ou encore, de retravailler leurs propositions d’articles ou d’ouvrages.

Dans un premier temps, j’évoquerai quelques unes des difficultés découlant du processus même de l’écriture ; dans un deuxième temps, je montrerai que des difficultés supplémentaires surgissent, dès lors que nos recherches relèvent d’une forme de rigueur scientifique qui ne procède pas selon les critères traditionnels de scientificité, et qu’il existe des difficultés spécifiques tenant au fait que cette approche soit référée à la psychanalyse.

À partir de ces hypothèses, se pose la question de rendre compte par l’écriture de ces phénomènes en tentant d’éviter certains écueils ; du côté de la description du fonctionnement des sujets étudiés, il s’agit de ne pas se laisser aller à une forme d’écriture stigmatisante, et, du côté du chercheur, il s’agit de rendre publiques certaines des élaborations nécessaires pour faire avancer le procès de connaissance sans « tomber » dans un récit biographique déguisé (Costantini, 2008).

Je proposerai l’idée que, sans renoncer à se montrer convaincant par rapport aux résultats de recherche présentés, il est possible de construire une écriture (Anzieu, 1977) qui passe par des phases plus orientées par des procédés narratifs proches d’une écriture littéraire (Chiantaretto, 2011 ; Bréant, 2013), à même de transmettre l’intensité émotionnelle liée aux découvertes cliniques évoquées (Blanchard-Laville, 2013 ; Ogden, 2012), et par d’autres phases où l’écriture soit plus classiquement démonstrative ou plus théorisante.

 

 

Comme indiqué dans le résumé ci-dessus, je souhaite développer quelques considérations sur les difficultés rencontrées dans le processus d’écriture, lorsque l’on souhaite exposer par écrit les « résultats » de recherches menées selon une approche clinique d’orientation psychanalytique. Pour construire ces réflexions, j’ai pris appui sur l’expérience de mon propre travail de recherche qui m’a conduite à de nombreux écrits publiés sous forme d’articles, de chapitres d’ouvrages collectifs ou d’ouvrages que j’ai soit le plus souvent dirigés soit signés seule pour deux d’entre eux ; une expérience qui m’a obligée, à plusieurs reprises, pour pouvoir réaliser ces productions, à me pencher sur mon propre processus de travail et notamment sur mon processus d’écriture. Par ailleurs, j’ai aussi pris appui sur l’expérience de nombreux accompagnements à l’écriture que j’ai conduits pour d’autres chercheurs ; qu’il s’agisse de la production de thèses, de mémoires universitaires de recherche – plusieurs extraits de ces mémoires ont été rassemblés après ré-écriture dans un ouvrage que j’ai coordonné avec Patrick Geffard (2009) sous l’intitulé Processus inconscients et pratiques enseignantes — ou de mémoires professionnels dans le master clinique (dit master Fiap à Nanterre[1]) pour lequel j’ai fait soutenir ving-cinq mémoires, ou encore, qu’il s’agisse plus récemment de retravailler des propositions d’articles pour la revue Cliopsy[2] dont je suis directrice de publication, ou d’ouvrages que j’ai publiés dans la série Psychanalyse et éducation que je dirige au sein de la collection Savoir et formation chez L’Harmattan ou bien encore les séances d’atelier d’écriture que j’ai co-animées et que j’anime aujourd’hui avec des étudiants du parcours clinique dans le master de sciences de l’éducation à Nanterre[3].

 

Dans un premier temps, j’évoquerai quelques-unes des difficultés découlant du processus lui-même de l’écriture pour des chercheurs qui ne sont pas forcément des écrivains, et qui de ce fait, n’ont pas choisi, pour la plupart d’entre eux, l’écriture comme premier mode d’expression[4].

Dans un deuxième temps, je montrerai que des difficultés supplémentaires, ou plutôt spécifiques surgissent, dès lors que nos recherches relèvent d’une forme de rigueur scientifique qui ne procède pas selon les critères traditionnels de scientificité, dans la mesure où notre approche est référée à une clinique psychanalytique.

 

Premier temps : Écrire

Tous les chercheurs qui souhaitent rendre visibles leurs démarches et leurs résultats de recherche en passent par cet exercice de l’écriture à des fins de publication ; différents niveaux d’écriture sont requis : entre celui qui est nécessaire pour un mémoire ou une thèse, qui seront lus par un tout petit nombre de personnes et évalués pour l’obtention d’un diplôme, et celui qui est nécessaire à la publication d’un article dans une revue, les exigences ne sont pas tout à fait les mêmes. Pensons aux revues référencées par l’AERES dont les articles sont expertisés en double aveugle, mais pensons aussi à l’autre bout du gradient à la publication d’ouvrages de plus grande diffusion, sinon de vulgarisation, qui ne s’adressent pas forcément à un public de chercheurs spécialisés. Il est clair que des distinctions fines entre tous ces genres d’écriture seraient à établir. Je n’entrerai pas ici dans ces considérations qui seraient l’enjeu d’un autre travail.

Je veux juste dire, dans un premier temps, que l’écriture confronte tous les chercheurs à des traversées, comme l’écrit J. B Pontalis (2012) pour ce qui concerne l’analyse. De quelques idées, hypothèses, résultats obtenus au cours d’une recherche à leur traduction dans un écrit qui oblige à les prolonger, à les penser plus avant et à les rendre lisibles pour un lecteur extérieur, il y a loin… Plusieurs franchissements sont nécessaires pour surmonter les obstacles psychiques qui s’interposent facilement pour chacun-e de nous entre notre volonté consciente d’écrire ces résultats de nos investigations et cette écriture singulière que nous avons à produire et à rendre publique.

Pour moi, j’écrivais au début de la rédaction de ma note de synthèse pour l’habilitation à diriger des recherches, il y a plus de 20 ans, face à la difficulté de l’écriture de ce texte : « pour que chaque mot voie le jour, non seulement il s'agit de lutter contre toutes les petites voix intérieures censurantes et persécutrices qui font le tri avant même que l'idée ait pu émerger jusqu'à la conscience […], mais en plus, aussitôt après, l'oubli s'abat à nouveau sur le texte. […] L'écriture est une lutte permanente ; avant d'écrire, une lutte contre la censure intérieure prête en permanence à disqualifier d'avance sa propre pensée et l'empêcher ainsi de traverser jusqu'au plan conscient ; après avoir écrit, une lutte avec soi-même pour assumer cette pensée publiquement sous les regards extérieurs qui ont toutes les raisons pour n'avoir pas envie de se laisser convaincre. Ces regards sont alors souvent ressentis comme des persécuteurs externes qui, hélas, rejoignent les persécuteurs internes précédemment évoqués. » J’ai alors dû trouver pour mon propre compte comment négocier avec cette tendance qui se répète à chaque texte, et arriver à vaincre ce qui se présente toujours à moi et, encore aujourd’hui, comme un combat.

J’ai découvert aussi que l’on ne savait pas ce qu’on avait soi-même écrit. Il est utile de retravailler ses propres écrits dans l’après-coup pour pouvoir avancer : « Comme si toute écriture était à chaque instant transgressive et devait dans son mouvement même laisser s'abattre sur son passage le couvercle du refoulement. Car, à chaque instant, les mots dépassent notre propre pensée et viennent exprimer quelque chose que l'on n'a pas soi-même tout à fait compris, au moment même où pourtant on est en train de l'exprimer. Certainement aussi, le discours contient tout autre chose que ce que l'on y avait mis consciemment, et que seul, le recul, la mise à distance qui permet de relire le texte comme s'il était d'un autre, autorisent à y lire et à y découvrir. »

J’ai appris aussi que, dans l’exercice particulier de l’écriture de la note de synthèse à partir de ses propres travaux écrits, on est amené à se confronter à notre propre rapport au temps. Il faut travailler sur nos textes anciens et, pour moi, j’ai découvert que, quand j’ai un texte ou une conférence à écrire, j’ai toujours envie de « faire du nouveau ». Cette confrontation avec l’ancien de nos propres textes n’est pas toujours agréable. Quelquefois elle l’est néanmoins, et l’on s’y reconnaît avec plaisir du moins dans un premier temps : j’ai souvent entendu des collègues me dire de manière assez jubilatoire « ah, j’ai été heureusement surprise en me relisant, c’est bien moi qui ai écrit cela ».

Cette confrontation indique, à mon sens, que la visibilisation publique des textes suit un ordre chronologique qui ne rend pas justice à la temporalité de la recherche ni à la temporalité nécessaire à son écriture. Car l’aventure de la recherche de la création du sens suit un tout autre mouvement qui, en tant qu’« il est psychique, émerge au temps, suivant des lois parfois déroutantes, combinant synchronie, diachronie et anachronisme en des trajets qui peuvent être ceux de la régression ou de l'après-coup, c'est-à-dire du sens différé », comme l'exprime Henri Bianchi dans son ouvrage Le Moi et le temps.

Par rapport à la forme de l'écriture proprement dite, en ce qui me concerne, j'aurais aimé constater, en me relisant, par exemple, que j'utilisais un vocabulaire plus recherché que celui que je découvre dans mes textes et pourtant, paradoxalement, je souhaite aussi écrire avec simplicité. Je m'efforce de trouver le mot juste, adéquat à ma pensée et beaucoup de travail m'est nécessaire pour atteindre ce but. J'ai entendu souvent ce compliment à double tranchant : « ce que vous écrivez est très clair ». Or, comme l'exprime Frances Tustin dans le récit de son itinéraire analytique avec le docteur Bion : « j’ai parfois l'impression que, lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il écrit bien, c'est lui faire un compliment empoisonné. C'est comme si ce quelqu'un n'était pas capable de penser ». Elle s'efforce de montrer, dans la suite de l'article, que c'est au contraire la capacité à penser qui permet une écriture lucide.

Cependant, la question demeure : une écriture qui donne au lecteur la sensation de clarté peut, de ce fait même, l'illusionner et lui faire accroire qu'il a parfaitement pénétré le sens des propos alors même qu'il peut être passé complètement à côté des idées à saisir. Par ailleurs, une écriture qui donne au lecteur la sensation de difficultés de compréhension l'oblige peut-être à un effort d'attention salutaire.

En fait, je crois bien que nous n'avons pas le choix réellement de notre mode d'écriture. En revanche, le re-travail peut aider à lutter contre nos penchants naturels et pour cela il vaut mieux apprendre à les connaître. Pour ma part, je ne peux que constater que mon souci globalement didactique m’a fait aller vers toujours plus d'explicitation des articulations de la pensée, vers toujours plus de cohérence dans la construction de mes textes, avec le risque de fermeture que cette entreprise peut entraîner. J’ai actuellement le sentiment que, depuis quelques années, le rapport à mon écriture se modifie et que j’acquiers une plus grande liberté créative dans ce mode d’expression mais ceci est une autre histoire que j’essaierai d’exposer dans le texte que je prépare pour le symposium clinique du REF qui se tient prochainement à Genève.

En réfléchissant à ces questions d’écriture, j'ai encore appris, au cours de ces années, que, pour moi, l'écriture est indissociable de la pensée ; le travail de l'écriture est celui-là même de la pensée. Il m'est, par exemple, pratiquement impossible d'aligner des intitulés de chapitres et de paragraphes, constituant une architecture détaillée préalable à un texte qu'il s'agirait de fabriquer à partir de ce plan, en développant chaque point. J'ai dû me rendre à l'évidence que l'idée nouvelle se forge, le réseau des pensées se tisse, tout en écrivant et surtout tout en travaillant l'écriture, pour saisir si les mots choisis sont adéquats, pour resserrer les liens ou encore lutter contre le mécanisme de condensation qui entremêle plusieurs idées.

En ce qui concerne le travail d'écriture proprement dit, je vois de plus en plus clairement combien il est facile de laisser s'agrandir l'écart entre ce que l'on aurait souhaité avoir dit et ce que l'on a réellement écrit. Et qu'à ce stade, un travail d'aller et retour entre la pensée et le contrôle de l'écrit dans l'après-coup d'une première version du texte, s'avère d'une absolue nécessité. Le re-travail de l'écriture permet de débusquer des expressions impropres à traduire l'idée, des associations de mots inadéquates aussi bien que des faux-sens. La présence de l'outil traitement de textes peut être de quelque secours, en mettant aussitôt le texte en extériorité et en nous donnant ainsi quelques chances supplémentaires de pouvoir le relire véritablement, et non pas de le lire comme si on était encore en train de l'écrire pour la première fois ; cet outil permet de créer une distance pour sortir du registre de l'adhésion.

Ce travail sur l'écriture amène certains d’entre nous à lutter contre des penchants quasi-autistiques, où l'écriture servirait paradoxalement à ne pas se faire comprendre, ou encore à lutter contre le mécanisme de condensation dont j'ai réalisé la prégnance dans l'écriture de chercheurs débutants auxquels je dis souvent : « oui très bien mais il faudrait déplier un peu ». À noter que ce terme « déplier » m’est désormais renvoyé comme une plaisanterie par mes anciens doctorants ou mes collègues chercheurs qui connaissent mon exigence un peu obsessionnelle à ce niveau.

J’ai appris encore, comme l’écrit Didier Anzieu (1994), que « L'écrivant d'un article, d'un livre (c'est-à-dire celui qui a le projet d'écrire mais qui est loin d'être un écrivain) peut avoir une idée directrice solide, en parler d'une façon vivante, intelligente. Mais [que] le passage de la parole à l'écriture présente pour lui une difficulté souvent insurmontable. En dix lignes il “condense” sa pensée : à quoi bon développer ? Il a tout dit. » Cependant que, pour d’autres chercheurs, il s’agira de lutter contre la banalisation de la pensée par une écriture « plate » qui fait le jeu de sa disqualification. Pour d’autres chercheurs encore, j’ai souvent identifié une difficulté que Didier Anzieu a bien repérée (dans ce même texte) en disant qu’ils sont en quelque sorte « victimes d'une hallucination : ils ont la vision de leur ouvrage écrit, achevé, qui se dresse devant eux comme une montagne de glace infranchissable. La vision de l'œuvre est si parfaite qu'elle est impossible à transcrire. Vision si complète dans l'instant que la dérouler dans le temps ne pourrait que la décomposer, la vider de sa force et de son sens. Ce rêve éveillé d'un avant-texte imaginaire épargne le travail long et aride de la composition en l'imaginant déjà accompli (c'est le bénéfice secondaire) et il satisfait, toujours imaginairement, le besoin créateur (c'est le bénéfice primaire). L'illusion de perfection immédiate repose sur une confusion de la lecture et de l'écriture : un texte facile à lire est supposé avoir été facile à écrire : supposition tout aussi arbitraire que de penser qu'un texte difficile à lire a été difficile à écrire. » Pour D. Anzieu, si cette phase un peu visionnaire est nécessaire pour s’engager dans une œuvre, il est non moins nécessaire d’en passer par un entraînement prolongé de travail. Car, si l’avant-texte imaginaire correspond pour lui aux deux premières phases du travail créateur parmi les cinq qu’il a identifiées et contient ainsi en germe le texte réel, « il constitue néanmoins une résistance à la composition d'un texte réel et fini. »

On pourrait aussi parler de la difficulté à pouvoir arrêter l’écriture d’un texte pour accepter de le livrer à la lecture publique, alors même que nous ne nous en sentons pas satisfait. Cet équilibre à trouver est aussi un apprentissage. Car, l’insatisfaction est toujours présente et on peut ne jamais arriver à s’arrêter de travailler : dans ce cas, le texte ne verra pas le jour publiquement.

Pour résumer, je dirais que j'ai appris dans ce domaine à écouter mes mouvements intérieurs, liés au fonctionnement qu'exige l'activité d’écriture de la recherche, à les différencier de plus en plus finement et surtout à les respecter, à faire avec eux et non contre eux. Certainement le travail psychique que nécessite la position de patient en analyse donne un bon entraînement dans ce sens. D’ailleurs, pour moi, sans le soutien du travail analytique qui m’a permis, à un moment donné, de négocier de manière satisfaisante avec la culpabilité déclenchée par un début de réussite, ou de travailler les conflits inconscients imbriqués dans l'activité intellectuelle, mes efforts conscients n'auraient pas pu aboutir.

C'est cet apprentissage sur ma propre écriture qui m’a conduite à prétendre pouvoir apporter quelque aide à des chercheurs moins avancés. La conscience de la façon dont j'ai réussi à dépasser mes difficultés, blocages et résistances, me soutient pour pouvoir les accompagner lorsque je les vois en butte à des difficultés que je suis en mesure de reconnaître intimement.

 

Deuxième temps : les spécificités d’une écriture clinique

Nous avons déjà énoncé, dans un certain nombre de publications (Blanchard-Laville, Chaussecourte, Hatchuel, Pechberty, 2005 ; Blanchard-Laville, 2007), les caractéristiques que nous avons repérées comme inhérentes à une démarche clinique de recherche orientée par la psychanalyse. Nous avons identifié notamment le fait que, si l’on s’attache à étudier dans nos recherches le fonctionnement de sujets traversés par des mouvements psychiques, pour la plupart insus d’eux-mêmes, nous sommes conduits à mettre en œuvre des dispositifs méthodologiques particuliers permettant d’appréhender les phénomènes relevant de ce registre. Ceci entraîne des difficultés éthiques particulières et a aussi pour conséquence que nous ne pouvons pas considérer le discours des acteurs à son seul niveau de discours manifeste dès lors que l’on postule l’existence d’instances inconscientes chez ces sujets-acteurs.

De plus, nous avons insisté sur le fait que la volonté de faire droit à l’inconscient des sujets étudiés nous conduit à tenir compte en priorité, en tant que sujets-chercheurs, de nos propres motions inconscientes ; si nous voulons rester congruents avec notre approche, nous-mêmes, en tant que chercheurs, ne sommes pas exemptés d’être le siège de processus psychiques inconscients, y compris dans notre travail, dans notre lien aux questions de recherche, dans nos choix théoriques et méthodologiques. Autrement dit, à la suite des propositions de Georges Devereux, nous soutenons l’hypothèse que notre contre-transfert de chercheur constitue la pierre angulaire de ce type de recherches. Je note que nous ne sommes pas les seuls à prendre compte cette dimension : Boris Cyrulnik, dans le chapitre de conclusion de son livre Sous le signe du lien, lorsqu'il fait le tour de tous les points de butée actuels que rencontre la recherche en éthologie, évoque ce qu'il appelle la « butée biographique » et écrit : « C'est pourquoi je propose toujours aux chercheurs et étudiants qui viennent travailler avec moi, de faire un petit travail de réflexion sur le contre-transfert de l'objet de science ».

À partir de ces constats, se pose alors la question de comment rendre compte par l’écriture de ces phénomènes lorsqu’on veut rendre publics nos résultats de recherche.

Il s’agira, à mon sens, de tenter d’éviter certains écueils dans cette écriture ; du côté de la description du fonctionnement des sujets étudiés, lorsque nous rapportons des analyses d’entretiens ou des analyses d’observations, il s’agit de ne pas se laisser aller à une forme d’écriture stigmatisante. Dans ma communication, je ferai référence à des travaux de recherche que j’ai réalisés notamment pour écrire les textes qui figurent dans le livre Variations sur une leçon de mathématiques (1997) et surtout au travail d’accompagnement réalisé auprès de Benoît pour qu’il puisse lire notre étude clinique de l’analyse de plusieurs de ses cours filmés (Bossard, Blanchard-Laville, à paraître 2014), ainsi qu’à l’écriture des séquences cliniques qui figurent dans mon ouvrage publié en 2013.

Par ailleurs, de notre côté, comme chercheur, j’estime, pour ma part, qu’il est nécessaire de rendre publiques certaines des élaborations qui nous ont été utiles pour faire avancer le procès de connaissance, pour montrer comment nous avons trouvé ce que nous avons trouvé pour paraphraser Fethi Ben Slama (1989), sans pour autant « tomber » dans un récit biographique déguisé (Costantini, 2008). Chantal Costantini s’est longuement interrogée dans sa thèse sur cette question, comment parler de ses élaborations contre-transférentielles en lien avec certaines données autobiographiques. Elle a montré, à la suite de l’interprétation proposée par le psychanalyste Gérard Wajcman à propos de l’ouvrage de Georges Perec La disparition que, si la recherche clinique ne pouvait se confondre avec le genre autobiographique, elle avait emprunté pour elle, « parfois, la voie d’une “autobiographie oblique” ou celle d’une “autobiographie élidée” ». Dans l’extrait suivant, elle témoigne de ses interrogations, tâtonnements et décisions. Elle commence par questionner longuement l’affirmation de Boris Cyrulnik selon laquelle « l’objet de science est un aveu autobiographique » (Cyrulnik, 2001). Elle écrit : « L’aveu tel que l’énonce B. Cyrulnik contiendrait cette part du chercheur qu’il tient cachée, à l’écart de sa recherche, comme si en effet il s’agissait d’un acte “blâmable” donc répréhensible. Par conséquent, il y aurait à ce titre une crainte à rendre visible cette part de soi tenue secrète. Cette partie secrète qui ne saurait être “avouée”, comporterait donc un risque si elle était dévoilée. Des questions se posent : En quoi consiste ce risque à prendre ? Quels sont les éléments qui constituent cette part “inavouable” ? Quels sont les “mobiles” qui maintiennent cet aveu dans le secret ? L’objet de l’aveu n’est-il pas par définition, “inavouable” ? Mais en quoi cet “aveu” du choix de l’objet de science tel que l’énonce B. Cyrulnik pourrait être qualifié d’« autobiographique » ?

Chantal Costantini, en prenant très au sérieux ces questions pour elle-même dans le cours de l’écriture de sa thèse, a ainsi été conduite à explorer très finement les travaux de B. Cyrulnik ainsi que ceux de G. Devereux. C’est ainsi qu’elle écrit : « le recours aux données autobiographiques auxquelles le chercheur se réfère pour rendre compte du cheminement qui l’a conduit, comme le dit Devereux, à prendre la décision : “cela veut dire que... ”, la rend proche, par ces aspects-là précisément, de cet écrit littéraire de l’autobiographie. […][5] J’ai pour ma part, rencontré cette question lorsque j’ai évoqué, dans une sorte de prologue, comme un texte avant le texte, le conte de La Petite Sirène ; à travers la métaphore qu’a représentée ce conte associé aux souvenirs scolaires que j’en avais gardés, j’ai tenté de dire une part “inavouable” de moi. La recherche clinique m’a incitée à mettre au jour certains de ces éléments-là dans la perspective d’une plus grande intelligibilité des mises en sens que j’ai proposées au cours de la recherche ; cependant, j’ai parfois été “embarrassée” à l’idée de rendre publique cette part intime de moi. La métaphore a été pour moi, une voie qui a atténué les effets de cet embarras. »

C’est en étudiant l’écriture du roman autobiographique de Georges Perec W ou le souvenir d’enfance[6], qu’elle a trouvé un compromis pour elle-même. Elle note : « Dans cet ouvrage, se croisent deux récits : un récit fictionnel de la vie sur l’île de W, semblable aux pays soumis au fascisme ou au nazisme et métaphore de l’univers concentrationnaire, et un récit autobiographique constitué de quelques souvenirs que l’auteur décrit avec une précision méticuleuse, alors que la plupart lui furent racontés. Le récit fictionnel est écrit en italiques, comme pour se distinguer du “vrai” texte rassemblant, lui, les éléments autobiographiques. C’est dans l’entrecroisement de ces deux récits que G. Perec essaie de dégager une compréhension de sa vie. Ce récit se distingue d’une autobiographie classique, mais comme le précisait P. Lejeune, l’autobiographie classique ne convient qu’aux vies accomplies, “à vie brisée, autobiographie oblique” »[7].

C’est au bout de plusieurs mois d’élaboration que Chantal Costantini décide d’écrire dans sa thèse : « J’ai moi-même été tentée de différencier, par la forme ou la couleur dans l’écriture de la thèse, les éléments se rapportant aux manifestations contre-transférentielles ou aux données biographiques, du texte rendant compte des investigations théoriques, que j’ai appréhendées, dans un premier temps, comme appartenant au texte “officiel”. Finalement, en choisissant d’intégrer ces différentes données dans le “corps” du texte sans les distinguer, je m’aperçois que je tenais à accorder autant de valeur à ces éléments, en les mettant sur le même plan par la forme scripturale. De la même manière que certains éléments de mon travail n’ont pu se dire “qu’autrement”, d’autres, bien que mis au jour par ailleurs, n’ont pas été révélés. Malgré cette retenue volontaire d’informations personnelles, celles-ci apparaissent sous une autre forme à certains endroits, notamment à travers les propos des enseignantes interviewées auxquels j’attribue du sens, en relation avec des éléments que j’ai pu élaborer pour moi-même, sans forcément les dévoiler. » C’est en s’appuyant sur l’écriture atypique d’un autre roman de G. Perec, La Disparition[8], qu’elle a saisi cette idée de dévoilement « en creux » de données difficiles à révéler.

Et Chantal Costantini de conclure (provisoirement) en ce qui concerne sa propre recherche : « Les éléments personnels que j’ai rendu visibles ont été pour ma part, comme des outils au service d’une plus grande compréhension des phénomènes étudiés. La démarche dans laquelle j’ai choisi de m’inscrire m’a incitée à porter au jour des données personnelles qui ont émergé à la suite de la confrontation avec certaines questions que j’ai traversées afin d’étayer le cheminement de mon processus de mises en sens. Aussi, je me suis posé la question de savoir si le chercheur en clinique pouvait se passer de communiquer ces éléments-là ; car si parfois, certains d’entre eux me furent difficiles à exprimer en tant que tels, c’est néanmoins la “méthode” que j’ai choisi d’adopter […]». Ainsi, pour moi, cette démarche ne consistait pas tant à “avouer” les raisons du choix de mon objet de recherche que de rendre compte d’un processus de recherche, à l’intérieur duquel certains éléments personnels ont trouvé leur place, dans un souci d’adéquation avec les différents objets d’investigation que j’ai explorés. »

Si j’ai tenu à rapporter un peu longuement cet exemple de travail d’une doctorante, c’est pour montrer que chacun-e pour son propre compte doit parcourir ce chemin d’élaboration pour trouver sa manière d’écrire ce qui lui paraîtra utile de rendre public in fine dans un but heuristique au service de sa recherche.

Peut-être faut-il, en conclusion, souligner le soin qu’il est indispensable d’apporter à l’écriture dans notre domaine des recherches cliniques, dans la mesure où j’estime, avec d’autres auteurs, que l’écriture de séquences cliniques est un en-plus pour l’élaboration théorico-clinique. Ce n’est pas seulement un moyen de communication de nos résultats, c’est aussi le lieu de l’avancée de la pensée théorico-clinique. Je souscris ici aux propos de Bernard Chouvier (2009) qui remarque que « L’écriture va dans le sens de l’enrichissement de la pratique clinique, mais une écriture authentique, pas une écriture qui serait une sorte d’évaluation systématique conduisant à un assèchement de la pensée. » Cet auteur souligne que, pour en avoir fait l’expérience lui-même et pour l’avoir vu avec les étudiants ou les stagiaires qu’il a eus sous sa responsabilité, « le moment de l’écriture est vraiment un moment d’élaboration théorico-clinique. Après celui-ci, on ne va plus revoir la clinique de la même manière et ce temps de l’écrit permet de maturer une situation et d’en approfondir tous les aspects. » Cet auteur note que cela ne peut cependant pas « remplacer une supervision ou une analyse de la position transférentielle qui va se faire dans l’échange oral avec un autre, la confrontation à une altérité » mais que « l’écriture va permettre une élaboration d’une situation clinique » et qu’il croit que « si l’on ne passe pas par ça, on ne peut saisir toute la profondeur du fonctionnement psychique étudié et le confronter aux théories existantes ». Je crois avoir moi-même à plusieurs reprises insisté sur des éléments de cet ordre, lorsque j’ai parlé du travail que j’ai pensé utile pour former nos étudiants-professionnels dans le master Fiap (Blanchard-Laville, 2009 ; Colloque Cliopsy, 2013).

Ainsi, je propose l’idée que, sans renoncer à se montrer convaincant par rapport aux résultats de recherche présentés, emporter la conviction est essentiel pour nous dans la mesure où nous ne pouvons témoigner de résultats « prouvés » selon les normes classiques de l’administration de la preuve, il est possible de construire une écriture qui passe par différentes phases : des phases plus orientées par des procédés narratifs proches d’une écriture littéraire (Chiantaretto, 2011, Bréant, 2012), à même de transmettre l’intensité émotionnelle liée aux découvertes cliniques évoquées (Ogden, 2012), et aussi par d’autres phases où l’écriture est plus classiquement démonstrative ou plus théorisante, ainsi que par des phases indiquant les traces du processus lui-même de recherche. Ce qui rejoint certaines propositions de Didier Anzieu concernant l’écriture du psychanalyste (1977, 126) : « Ainsi écrire, c’est achever de penser, ou du moins ce peut l’être, à condition que l’écriture en question soit non pas universitaire, ou dogmatique ou vulgarisatrice (c’est-à-dire qui expose sur le mode didactique des idées déjà existantes), mais une étape dans ce processus soit de découverte de notions nouvelles, soit de développements nouveaux de notions dont la fécondité n’est pas encore épuisée. Dans ce cas, l’écriture, tout en visant pour l’essentiel à être informative, explicative, démonstrative, comporte assez naturellement des emprunts spontanés au style narratif (pour rendre la notion aussi présente qu’elle l’est pour celui qui l’élabore) et au style poétique (qui permet de faire sentir l’affect du patient, et par résonance du psychanalyse, qui a préparé, accompagné et peut-être produit le processus de découverte). »

 En acceptant néanmoins que chacun puisse trouver son « style » : car, de même qu’il y a un « style clinique » (Ogden, 2005), il y a un style d’écriture à trouver pour chacun dans le rendu compte d’une recherche clinique, à condition que ce style ne nous fasse pas renoncer ni à la précision ni à la rigueur. Cette proposition rejoint à nouveau des remarques de Bernard Chouvier (2009) à propos de l’écriture du psychologue clinicien : « la question du style dans l’écriture de cas est intéressante. Je crois que si le clinicien se contentait de retranscrire ses “notes“ ce serait incompréhensible. Il faut bien une mise en forme et c’est là où peut venir se manifester le contre-transfert du clinicien qui écrit son texte dans un style qui lui est personnel : chacun a “sa” manière de retranscrire un cas sans que cela soit une trahison de ce qui se joue dans les séances. Nous avons là une traduction qui témoigne d’un certain style, c’est vrai, mais ce n’est pas une trahison, c’est simplement la relecture dans l’après-coup des enjeux relationnels des séances telles qu’elles se sont déroulées dans la rencontre ». Et, en effet, pour ce qui concerne les mémoires qu’il a eus à accompagner, B. Chouvier note que : « Chaque cas clinique est singulier dans ce qu’il présente une rencontre entre l’étudiant, éventuellement son maître de stage et le patient. Cette rencontre va être ensuite retranscrite dans une étude et là forcément, l’étudiant doit mettre sa propre part de créativité. Parce que c’est de cette rencontre-là dont il est question. Cela aurait été un autre clinicien, ce ne se serait pas du tout passé de la même manière. » Ainsi le style « témoigne de la manière [pour chacun] de retraduire à [sa] façon la réalité de l’expérience vécue. »

 

Références

Anzieu, D. (1977). L’image, le texte et la pensée. Nouvelle Revue de Psychanalyse, Écrire la psychanalyse, 16, 119-134.

Anzieu, D. (1994). Le Penser. Du Moi-peau au Moi-pensant. Paris : Dunod.

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[1] On peut lire à ce sujet : Blanchard-Laville (2012) De la transmission à la professionnalisation : le

pari de la clinique psychanalytique dans une formation d’analyste de pratiques à l’université, In M. Cifali et T. Périlleux (Eds), Les métiers de la relation malmenés. Répliques cliniques (p. 85-100). Paris : L’Harmattan.

[2] Revue électronique semestrielle en accès libre à l’adresse suivante : www.revue.cliopsy.fr

[3] Je les ai co-animées pendant quelques années avec Camille de Lagausie, puis avec Frédéric Teillard et aujourd’hui depuis trois ans, je me sens en capacité de les animer moi-même avec la collaboration du référent du séminaire dans lequel elles prennent place.

[4] Un travail intéressant et complémentaire serait utile pour parler des quelques accompagnements dont j’ai l’expérience de chercheurs dont le premier mode d’expression était la poésie.

[5] P. Lejeune rappelle « le pacte » qui lie l’auteur de ce type de récit au lecteur, en évoquant la notion de « vérité », vérité de soi, sur soi. Or, cette notion impliquerait une connaissance de « soi », connaissance illusoire, ainsi que l’a révélé la psychanalyse par exemple. » « Les souvenirs auxquels le chercheur fait appel seraient-ils plus proches du “roman de soi” » ?

[6] Perec G., 1993. W ou le souvenir d’enfance. Paris : Gallimard.

[7] Lejeune P. « Une autobiographie sous contrainte », in Magazine Littéraire, n° 316, décembre 1993, p. 18- 21.

[8] Perec G., 1969. La disparition, Paris : Ed. Gallimard.