359/2 Les mécanismes de l'autosélection dans les formations d'excellence : Les parcours scolaires des élèves-ingénieures issues de milieux modestes.

Delphine Caillaud, doctorante au CREN EA 266 (Centre de Recherche en Éducation de Nantes)

ED CEI École doctorale 504- Cognition, Éducation, Interactions (CEI)

UFR Lettres, chemin de la Censive du Tertre BP 81227

44312 Nantes Cedex

 

Mots-clefs: écoles d'ingénieurs, trajectoires singulières, genre, milieux modestes.

 

 

Résumé:

A l'heure des grands discours sur l'ouverture à la diversité sociale l'égalité des chances et d'accès de tous les élèves à toutes les strates du système scolaire français pose toujours question. Selon les chiffres de l'OVE (2009), seulement : « 24,3% des élèves ingénieurs issus des classes populaires inscrits en cycle ingénieur sont des filles. Elles sont 27,4 % issues des classes supérieures..» (OVE, 2009, p.3). Cette étude prend appui sur la socialisation primaire pour expliquer ces trajectoires singulières vis-à-vis du genre et de la classe sociale d'appartenance. Les premières questions relatives à ce sujet mettent en avant ce « double paradoxe », même si nous interrogerons ce terme de « dualité » ou « cumul » des « handicaps » des parcours scolaires de filles issues de milieux populaires. Nous nous demanderons ce qui a pu permettre à ces filles de transgresser la « norme » : comment sont-elles parvenues à passer outre la distillation sociale, en s'insérant dans un parcours plus largement réservé aux classes sociales favorisées, et à dépasser l'auto-sélection, en s'autorisant un parcours scolaire caractérisé comme plutôt masculin ? Cette étude prend elle aussi appui sur la socialisation des filles en regardant, à la loupe, la structure familiale en mettant aussi en relief tous les acteurs de la socialisation et de la scolarisation (famille élargie, pairs, personnels enseignants, éducatifs). Les hypothèses mettent en avant un modèle parental « méritocrate », basé sur le souhait de donner envie de réussir scolairement et professionnellement à leurs enfants et en insistant sur la valeur du travail. L'enquête de terrain porte sur les écoles d'ingénieurs de Nantes (École des Mines, Centrale, Polytechnique, ICAM) et de Rouen (ESIGELEC, INSA) afin d'offrir un panel large de l'offre de formation d'ingénieurs à Nantes et de les corréler aux offres d'autres écoles d'ingénieurs de province. Les entretiens biographiques permettront de comprendre tous les détails et moments clefs des parcours scolaires de nos élèves-ingénieures boursières. Tous ces éléments nous permettront de comprendre les modalités explicatives de leur réussite scolaire de la maternelle jusqu'à leur intégration en écoles d'ingénieurs.

 

1. INTRODUCTION

 

L’institution scolaire joue un rôle important pour que l'égalité des chances entre les hommes et les femmes puisse s'exercer. En Europe, en 2000, le processus de Lisbonne s'est fixé l'objectif de l'excellence scientifique et technologique. Selon ce processus l'accès des femmes dans les métiers de la science et de la technique est un des moyens pour parvenir à une certaine mixité au sein de ces professions. En France, depuis peu, l'égalité professionnelle des hommes et des femmes est remis en premier plan au niveau ministériel. La convention interministérielle 2012-2018 réaffirme la nécessité de développer et de promouvoir une certaine mixité dans toutes les filières de formation. Cette convention a été renforcée grâce au vote de la convention du 7 février 2013 sur l'égalité hommes-femmes dans le système éducatif. Aujourd'hui, la plupart des métiers traditionnellement considérés comme « masculins » se sont très largement ouverts aux femmes. Ainsi, comme le montre Caillé & Rosenwald (2006), le regard de ces dernières sur certaines filières, comme celle de la filière scientifique montre que les filles ont modifié, au cours des vingt dernières année, leurs choix d'orientation au sein des séries générales, en délaissant la filière Littéraire au profit des filières scientifiques et économiques et sociales. Dans cette mouvance, les formations d'excellence, telles que les classes préparatoires scientifiques, attire dorénavant de plus en plus de filles. Cependant, des inégalités subsistent ; le rapport de Salima Saa (2012) montre que la France reste en effet l'un des pays où les destins scolaires sont le plus fortement corrélés aux origines sociales et au statut culturel des familles : « tout se passe comme si le système éducatif français fonctionnait comme une « colonne à distiller » avec des mécanismes d'élimination plus ou moins implicites qui sont à lœuvre très en amont de l'entrée dans le supérieur, dès l'école primaire. » (Salima Saa, 2012, p.7).  Cette étude sur les parcours de jeunes femmes issues de milieux modestes met en exergue l'élitisme social qui réside au sein des formations dites d'excellence : « 24,3% des élèves ingénieurs issus des classes populaires inscrits en cycle ingénieur sont des filles. Elles sont 27,4 % issues des classes supérieures.» (OVE, 2009, p.3). Nous nous focaliserons plus particulièrement sur la théorie de l'intersectionnalité qui remet en cause le « double handicap » que suppose à première vue ces parcours scolaires de jeunes femmes issues de milieux modestes.

 

 

2. QUESTIONS DE DEPART ET PROBLÉMATIQUE

 

Dans ce travail de recherche sur les parcours scolaires selon le genre et le milieu social d'origine, nous essayons de donner des pistes d'interprétation afin de comprendre pourquoi les choix d'orientation vers des études d'ingénieurs restent éminemment genrés et dominés par la classe sociale d'appartenance. Les chercheurs en sciences de l'éducation (Baudelot C. et Establet 1992, Duru-Bellat M. 1990, Marry C. 2004) qui se sont intéressés, à différents degrés, aux carrières féminines, font état de ce paradoxe sur ces parcours féminins et font état de ce paradoxe : les résultats au baccalauréat des filles égalent, voire même dépassent, ceux des garçons, cependant elles font moins le choix d'une classe préparatoire scientifique ; puis, d'une école d'ingénieurs. Ainsi, selon l'étude de Lemaire (2008), on remarque qu'elles sont deux fois moins nombreuses à s'orienter vers une classe préparatoire scientifique à résultats comparables et, parfois, même supérieurs aux garçons. Mais alors, comment certaines de ces filles issues de milieux modestes ont-elles réussi à passer ces différents « barrages » de l'orientation- s'inscrivant dans un parcours caractérisé comme plus largement « masculin » et réservé à une certaine élite sociale  ?

 

3. MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE

Des entretiens qualitatifs ont été menés sur la période de janvier à mai 2013 sur les 6 écoles d'ingénieurs de Nantes et de Rouen (4 écoles d'ingénieurs à Nantes et 2 à Rouen). Il sera question dans cette recherche de croiser les données qualitatives et quantitatives avec l'élaboration d'un questionnaire. Le croisement de ces deux recueils de données- qualitatif et quantitatif- servira, par ailleurs, à vérifier à une plus grande échelle les différentes tendances apparues lors des entretiens. A Nantes, afin de m'entretenir avec des filles en écoles d'ingénieurs issues de milieux modestes, je me suis adressée aux directeurs/trices de communication des écoles ainsi qu'aux différents membres des Bureaux des élèves (BDE). La figure de « boursière » ne nous intéresse que pour atteindre une catégorie d'étudiants considérés comme appartenant aux milieux populaires. Cependant, et ; comme le souligne O. Schwartz (2011) , ce terme de « classes populaires » revêt un ensemble de groupes et de situations qui peuvent être très hétérogènes. Ce dernier définit les classes populaires comme un : « ensemble de groupes sociaux caractérisés par une position matériellement et culturellement dominée dans lespace social et partageant des chances de vie et des conditions de vie marquée par un espace des possibles relativement restreint. » (Scharwtz, 2011, p.7). Nous retiendrons ici cette définition large mais non stygmatisante de ce que l'on entend par milieux populaires dans cette recherche. Les entretiens biographiques approfondis, d'une durée d'1h-1h30 environ, ont permis de déceler des singularités, ce qui nous permettra a posteriori d'avoir des profils d'élèves-ingénieur-e-s très diversifiés en ce qui concerne, entre autres, la mobilisation de l'acteur et la mobilisation familiale pour la réussite scolaire, les stratégies mises en œuvre, les valeurs familiales etc.

 

  1.  Les différentes étapes de la ségrégation filles-garçons dans l'appareil scolaire.

 

  • La première ségrégation : le choix des filières au baccalauréat général.

 

Les deux sociologues Christian Baudelot et Roger Establet (1992) sont parvenus à démontrer que les filles ont de meilleurs parcours scolaires et ce, depuis l'école primaire : « depuis les années 1960, les filles redoublent moins que les garçons à l'école primaire ( et les écarts n'ont cessé de s'accroître), elles traversent le collège dans de meilleures conditions (1 garçon sur 3 n'accède pas en classe de quatrième contre seulement une fille sur 5), elles sont plus nombreuses que les garçons au lycée -c'est en 1971 que s'effectue le rattrapage et le dépassement des filles- obtiennent des résultats légèrement supérieurs au baccalauréat et sont plus nombreuses à l'obtenir. Enfin, les filles connaissent un taux d'accès plus élevé à l'enseignement supérieur. » ( Baudelot et Establet, 1992, p.1049). Ces chiffres se confirment à une époque plus récente, en 2007, Jean-Louis Auduc, fait état lui-aussi d'une meilleure réussite des filles dans le système éducatif français. Les filles réussissent plus que les garçons à obtenir des diplômes et elles sont plus nombreuses à obtenir des diplômes du supérieur : « Le taux d'accès au baccalauréat des filles est largement supérieur à celui des garçons (76,6% pour les filles contre 66,8% pour les garçons), elles sont 56% à obtenir un baccalauréat général et les bachelières représentent 52,6% des lauréats de la session scientifique. » (DEPP, 2012, p.13) Cependant, elles deviennent minoritaires dans les filières scientifiques du supérieur. De ce fait, dans leurs choix d'orientation, les filles et les garçons continuent à se conformer à ce qui est reconnu comme leur domaine respectif de compétences dans les schémas socioprofessionnels : ils anticipent des rôles en fonction de représentations stéréotypées. En effet : « quand ils se jugent très bons en mathématiques, 8 garçons sur 10 vont en filière scientifique alors que quand elles se jugent très bonnes en mathématiques, 6 filles sur 10 vont en filière scientifique. » (MEN, 2012, p.3). Le premier palier de la différenciation des orientations filles-garçons commence, manifestement, lors de cette étape. Selon, la théorie de Catherine Marry (2004) - l' « insoumission discrète des filles- les filles s'orientent majoritairement vers les filières littéraires non pas parce qu'elles s'orienteraient « mal » mais par refus du diktat et de la suprématie des filières scientifiques et feraient des choix d'orientation en fonction de leurs goûts et préférences. Catherine Marry (2004) plaide pour des choix d'orientation des filles basés sur un refus actif du diktat du « tout mathématiques » et d'une seule voie de « réussite ». Cette approche diffère complètement des autres chercheurs de l'éducation qui mettent plus en avant une approche différenciée de l'orientation qui incombe aux filles et aux garçons (Baudelot et Establet, 1992). Ainsi, selon Catherine Marry, les filles en choisissant des études scientifiques s'affranchiraient du « diktat » des mathématiques pour choisir une voie moins « conventionnelle ».

 

  •  Les écoles d'ingénieurs: des bastions qui peinent encore à s'ouvrir aux femmes...

 

Malgré le bond fulgurant du nombre de filles entrées en écoles d'ingénieurs dans les années 80-90, l'augmentation du taux de filles dans les écoles d'ingénieurs augmentent timidement. Les filles représentaient : « 24,7% des élèves en écoles d'ingénieurs en 2003, et elles représentent 27,3 % de filles en écoles d'ingénieurs en 2011-2012. »  (DEPP, 2011, p.153). Les écoles d'ingénieurs et les grandes écoles restent les derniers bastions où la permanence d'un public massivement masculin est de rigueur. Ce qu'il est important de noter c'est que cette faible féminisation est inédit et n'a lieu nulle part ailleurs dans le système scolaire : « même si le nombre de femmes en école d’ingénieurs de type Maths-physique – technologie est en progression constante, elles connaissent le taux de féminisation le plus faible de l’enseignement supérieur. » (Fontanini, 2011, p.  3).   Cependant, ces filles, qui ont franchi les différentes « barrières » de l'auto-sélection en s'orientant vers une écoles d'ingénieurs, privilégient des formations où les filles sont plus représentées, comme la chimie, l'agronomie et sont sous-représentées dans le génie civil, la mécanique et l'informatique. Selon les chiffres de Claudine Schmuck (2010), en 2009, la proportion de femmes par filière de spécialisation en école d'ingénieurs montre une division sexuée des choix d'orientation : « 41% et 32% des femmes optent respectivement pour le secteur agroalimentaire et celui de la chimie sur l'ensemble des effectifs identifiés dans chaque filière. En revanche, elles sont très largement minoritaires dans les sciences et techniques de l'information et de la communication (STIC) elles sont 11% de femmes, de même en mécanique et production elles représentent 9% de l'ensemble des effectifs et, enfin, elle ne sont plus que 7% dans le secteur de l'automatique et de l'électricité sur l'ensemble des effectifs identifiés. » (Schmuck, 2010, p.13). Mais alors pourquoi cette sectorisation des orientations existe-t-elle au sein-même des écoles d'ingénieurs ?


 

  •  Les représentations : un frein à une orientation sortant des sentiers battus...

 

Les choix d'orientation – et plus encore les choix qui sont faits pour elles – demeurent très traditionnels et trop souvent restreints à quelques secteurs d'activité. Pour Jean-Louis Auduc (2007), il y a une différence d'identification des femmes aux métiers « visibles » et « invisibles ».

 

Extrait 1 : « Je voulais être chanteuse, coiffeuse, je voulais être médecin comme tout le monde, tu vois... » Mylene, 1ère année d'école d'ingénieurs, boursière échelon 5, 20 ans, père ouvrier du BTP, mère au foyer, deux petits frères, aînée.

 

De ce fait, on observe que: « les jeunes vont rencontrer pour travailler avec eux que des femmes : professeurs (80,3% de femmes dans le premier degré : 57, 2% de femmes dans le second degré, BTS et classes prépas inclus), chefs détablissements, assistantes sociales, infirmières, médecins généralistes, employées de préfecture ou de mairie, voire juges, tous ces métiers sont très majoritairement féminins. Enseignants, assistants sociales, médecins, infirmières sont des métiers vus pendant la scolarité auxquels les filles peuvent sidentifier et qui peuvent donner pour y parvenir du sens à leurs études et jouer un rôle important dans leur motivation. » ( Auduc, 2012, p.76). Les choix d'orientation des filles restent très fortement sexués. L'enquête PISA de 2012 montre : «  qu'en moyenne dans l'OCDE, moins de 5% des filles mais 18% des garçons, souhaitaient exercer le métier d'ingénieur ou d'informaticien.» (PISA, 2012, p.2). Les rapports de sexe demeurent, dans nos sociétés, caractérisés par une profonde asymétrie. Selon l'étude De Bihr et Pfefferkorn (2002) de nombreux indicateurs socio-économiques comme l’occupation de postes décisionnaires, le salaire ou la représentation politique montrent que les postes en haut de la hiérarchie professionnelle restent beaucoup moins accessibles aux femmes qu'aux hommes (Bihr et Pfefferkorn, 2002). Cet état de fait se répercute, dès lors, sur les représentations stygmatisantes vis-à-vis des rôles sexués (Diekman et Eagly, 2000 ; Lorenzi-Cioldi, 2002).

 

Extrait 2 : «  il y a des écoles l'on nous dit... évitez... après c'est selon les cas, il y a des filles on leur dira « allez-y, il n'y a pas de soucis ». Moi, je sais que je suis assez sensible au niveau humain et je n'aurais pas été bien et... si je ne suis pas bien.... je ne travaille plus... » Virginie, 19 ans, 2ème année d'école d'ingénieurs, boursière échelon 0, deux sœurs.

 

 

De plus, comme nous le montre cette citation, des études académiques prouvent qu'il y aurait plus de pression pour les filles pour maintenir leur identité de genre dans les écoles où les garçons sont présents que pour les garçons quand les filles sont présentes (Maccoby, 1990, Brutsaert, 1999).

 

2.  GENRE ET CLASSE SOCIALE : LA TRANSVERSALITÉ PLUTÔT QUE L'ADDITION DES HANDICAPS LIÉS AU GENRE ET À LA CLASSE SOCIALE...

 

  •  L'excellence scolaire reste une affaire de classe sociale...

 

En ce qui concerne la réussite des filles en écoles d'ingénieurs, Catherine Marry (2004) nous montre que celles qui réussissent le mieux à briser le « ciel de plomb » qui pèse sur le destin scolaire des filles restent celles qui proviennent des classes sociales dominantes (Marry C., 2004). Ces institutions- que constituent les grandes écoles- transformant l’élite scolaire en élite sociale demeurent la chasse gardée des élèves issus des catégories sociales supérieures. En 2008-2009, toutes formations du supérieur confondues : « 10,7% des étudiants étaient des enfants douvriers contre 30% denfants de cadres. » (PASQUALI, 2010, p.6). Déjà, à ce niveau global, les enfants douvriers sont sous-représentés : « ils pèsent environ deux fois moins dans la population étudiante que le groupe ouvrier dans la population active, tandis que la part des étudiants enfants de cadres est environ deux fois et demi plus élevée que le groupe cadres dans la population active. » (PASQUALI , 2010, p.6). Cependant, l'addition de ces variables- genre et milieu social d'appartenance- se voit aujourd'hui contestée.

 

  •  Le « double handicap » remis en cause

 

Afin d'interroger la théorie du « double handicap» que suppose à première vue la juxtaposition de la variable du genre et de la classe sociale- notamment ici à travers l'analyse des parcours scolaires de femmes issues de milieux modestes- il apparaît judicieux de mettre ces deux variables interprétatives à la lueur de la théorie de l'intersectionnalité (Crenshaw, 1991). Cette approche valorise l'intersection des variables plutôt qu'une approche systémique. En effet, cette théorie basée sur une approche multidimensionnelle vise à identifier et à comparer les spécificités des différents croisements et se démarque d'une approche additionnelle, basée sur une accumulation des variables. Selon Squires (2008), l'intérêt de cette approche repose sur le postulat que les expériences faites de sa classe, de son sexe, de son origine, etc. ne peuvent être comprises isolément les unes des autres. L'intérêt de cette approche est de déterminer les différents niveaux d'intersection entre genre et milieu social d'appartenance. Ainsi, Jaunait (2012), montre l'incidence de la classe sociale sur les parcours scolaires masculins et sur la relative position désavantageuse des garçons : « dans le système scolaire : plus le statut socio-économique de ceux-ci sont élevés, moins la culture du conflit avec l'école semble valorisée. » (JAUNAIT, 2012, p.15). Catherine Marry (2004) montre, quant à elle, l'intérêt d'articuler les analyses des inégalités sexuées avec celles des inégalités sociales  : «  entre le sexe et l'origine sociale on observe aujourd'hui des interactions qui ne se réduisent pas à de simples additions. La supériorité des fille s'observe dans toutes les classes sociales.» (MARRY, 2001, p.252). Autrement dit, être une fille et provenir d'un milieu social modeste ne provoquerait pas une accumulation de handicaps liés au genre et à la classe sociale d'appartenance mais viendrait corroborer l'hypothèse d'un avantage relatif des parcours scolaires féminins dans l'appareil scolaire, à tous les niveaux, quelque soit l'appartenance sociale de ces dernières.

 

CONCLUSION :

 

Les questionnements sur l'ouverture à la diversité sociale et sur la diversification des parcours scolaires des femmes dans les formations d'ingénieurs posent un véritable problème de fond sur les « choix » d'orientation des élèves et ici, des filles issues de milieux modestes, dans le système scolaire. Ainsi, les filles s'auto-sélectionnent des filières d'excellence après le baccalauréat en choisissant moins souvent une CPGE scientifique- l'éventail des choix d'orientation vers des métiers vers la sciences et la technique se referme à partir de ce moment par le jeu des options et des filières choisis dès le collège et le lycée. L'effet pervers est que l'on laisse l'orientation aux prises avec les déterminants sociaux et de la représentation des métiers considérés comme « masculins » et « féminins ». L’accès des femmes à des professions jusqu'alors exclusivement masculines est peut-être l'une des grandes transformations du siècle dernier. Cependant, il subsiste des métiers qui sont difficilement envisageables lorsque l'on est un garçon ou une fille, à résultats et compétences comparables, tel que nous le montre ici l'ingéniorat. Les profils de jeunes femmes qui sont parvenues à intégrer ces études sont diverses et nous montre que ces parcours scolaires « singuliers » sont, certes de plus en plus fréquent, mais difficilement catégorisables. La progression de l'accès des femmes au titre d'ingénieur permet d'élargir le champ des possibles et permet à d'autres filles de poursuivre la voie qui a été ouverte par leurs prédécesseur-e-s. Finalement, il est difficile de faire sauter tous les verrous de l'auto-sélection selon la classe et le genre. Les représentations et les stéréotypes restent prégnants dans l'inconscient collectif et il est difficile de véritablement les remettre en question tant les imaginaires sociaux sont en proie avec l'environnement social et les héritages sociaux.

 

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