328 - Formation des exclus

Régis Garrigues

Université Aix-Marseille, France

 

Mots clés : Milieu carcéral, personnes détenues, formation, empêchements, facilitateurs, mort psychique.

 

Résumé : Cette recherche s’intéresse aux facilités et aux difficultés que peuvent rencontrer des personnes qui souhaitent suivre une formation en milieu fermé. Établie par deux enquêtes, l’une en direction des personnes détenues, avant et après avoir suivi une formation, en comparaison avec des personnes libres, l’autre en direction des intervenants extérieurs travaillant en milieu fermé ou réputé difficile. Malgré la complexité du milieu carcéral où tous les évènements sont susceptibles de donner ou de modifier la polarité du sens, et qui impose d’interroger les différents aspects, les différentes dimensions de cet univers, il apparait trois empêchements à suivre une formation : l’atteinte à l’intégrité physique,  l’exclusion juridique et la dépréciation sociale.  A quoi répondent trois actions qui rendent performantes les formations : la réciprocité des échanges, la création d’un espace liberté, le partage des émotions. Pour l’instant, cet équilibre évite une trop grande désocialisation des individus synonyme de mort psychique.

 

 

 

Introduction

C’est à l’aide de deux enquêtes, très différentes, l’une portant sur les personnes détenues l’autre sur les formateurs, que les dispositifs de formation en milieu carcéral  sont décrits. Comment les personnes détenues vivent-elles la formation dans un milieu total (SYKES, 1958) ? Que leur apportent les diverses formations qu’elles suivent ? Dans l’autre : comment les formateurs agissent-ils pour attendre les buts qu’ils se fixent à atteindre ? Nous découvrirons alors la présence de processus qui permettent ou qui empêchent la transmission des apprentissages. Et qui seront autant de caractéristiques des dispositifs de formation de ce milieu mais aussi et surtout de ce public (stigmatisé, exclu).

 

1. Problématique

Pourquoi les personnes détenues arrivent-elles en formation, en règle générale, plutôt détendues, voire joyeuses et surtout manifestant un réel intérêt pour la formation ?

Une jeune professeure des écoles, début de carrière en milieu carcéral, au Centre pour Peines Aménagées, en réponse à la question de l’intérêt des personnes détenues pour ses cours de français et de mathématiques (illettrisme) :

            C’est vrai. Ils arrivent, ils posent pleins de questions. Ils veulent tout savoir. J’ai bien du mal à respecter le programme.

 

Mais en même temps que nous notions ce phénomène que l’on peut juger comme positif et encourageant, un certain malaise perçait, que nous traduisions sous cette forme : à quoi ce qu’ils font en tant qu’intervenants, sert-il aux personnes détenues ? Qu’en reste-il ? Est-ce que cela les aide à la sortie pour leur réinsertion ? Habituellement, la question de la finalité de la formation ne se pose que rarement au formé qui est capable de répondre à cette question. En milieu carcéral c’est différent. A la personne détenue est proposée une formation dont le titre renseigne sur le contenu (en règle générale, elle n’en sait guère plus) et depuis 2009, elle ne peut qu’accepter de suivre cette formation. A la question posée, ‘’à quoi servent les formations en milieux carcéral ?’’, les réponses données par les formateurs extérieurs en activité dans ce milieu et les acteurs pénitentiaires, issus de l‘Ecole Nationale de l’Administration Pénitentiaire (ENAP), sont très explicites : « cela sert à éviter la récidive », « cela favorise la réinsertion », « cela leur permet de trouver du travail à la sortie » ; il n’est jamais question du contenu de la formation. Les réponses des enseignants, mathématiques, français, anglais sont plus nuancées, « cela leur servira toujours, que ce soit dedans ou dehors ». Certains pénitentiaires sont plus directs, « ça les occupe, cela évite une trop grande désocialisation ».  La question de la socialisation se pose constamment, ainsi que celle de la construction du sujet ou de l’identité. Certains formateurs déclarent que la formation peut-être une socialisation de type secondaire : une formatrice, des années d’expérience en milieu carcéral, en charge de l’atelier  ‘mise en scène de la vie quotidienne’ précise :

  • « Il faut tout leur réapprendre, ne pas gesticuler dans un bureau, ne pas crier, ne pas se replier sur soi lorsqu’on parle … »

Certains autres estiment que les personnes détenues ne sont pas structurées, qu’elles n’ont pas de personnalité, qu’il faut les aider pour qu’elles puissent dire non. Un formateur en second œuvre dans le bâtiment, 22 ans d’expérience en milieu carcéral :

  • « Quand ils ont un métier, ils sont valorisés car ils savent faire quelque chose de leurs mains, ils ne retombent plus dans les petits trafics… »

 Mais nous ne savons pas ce que les personnes détenues pensent des formations qu’elles suivent. Il était simplement question d’améliorer nos analyses des situations afin de mieux répondre à ce qui nous semblait être, une demande. Non pas seulement une demande de l’administration pénitentiaire, et de la société, mais, peut-être, aussi et surtout, une demande de la part de personnes détenues, usagers de la formation. Nous ne savions pas ce qu’elles avaient comme idées autour du lieu de leur détention, ni autour d’un lieu qui serait à elles pour y vivre, ni même ce que pourrait être leurs représentations d’un facteur de vie dans la société comme le travail. La question de la recherche s’est imposée à nous : poser des questions sur la représentation qu’elles avaient sur des objets dont elles disposaient dans le système de formations auxquelles elles participaient. La recherche d’un travail avec le Pôle Emploi, la Mission Locale, la recherche d’un logement avec des associations habilitées à aider à faire ce type de recherche et enfin une question sur leur lieu de vie actuel, la prison.

Les systèmes de formation en milieu carcéral pallient quels empêchements ?

 

2. Première partie : les enquêtes.

La première des enquêtes a été effectuée en direction des personnes détenues. Elle visait, entre autre, à connaître le degré de prégnance d’un dispositif de formation en milieu carcéral dans un lieu de détention particulier, créé en 2002. C’est une structure d’accueil de personnes détenues résolument tournée vers une fin de peine accompagnée afin de favoriser l’insertion et éviter la récidive. A l’ouverture du centre, le dispositif de formation comportait vingt quatre intervenants. Et durant six semaines, les personnes détenues suivaient entre quatre à six heures de cours par jour. Nous nous sommes entretenus avec dix personnes détenus qui n’avaient pas suivi le dispositif de formation et cinq personnes qui avaient suivi le dispositif. Nous nous sommes entretenus aussi avec cinq personnes qui n’avaient aucune relation avec le monde  de la détention. Les entretiens semi-directifs portaient sur trois objets, choisis en fonction de leur forte relation avec ce centre d’accueil, ses buts et son organisation, ses moyens autant budgétaires qu’architecturaux. Il s’agit des mots ‘prison’,  ‘travail’ et ‘avenir’.

La deuxième enquête s’adresse aux formateurs exerçant en détention. Le mot ‘’formateur’’ est à entendre au sens large et comprend les enseignants, les animateurs, les moniteurs et les formateurs quel que soit la discipline. Il y a eu huit entretiens sur le mode semi-directif avec des intervenants formés par l’Administration pénitentiaires, et des intervenants extérieurs au cadre pénitentiaire. Puis un questionnaire de trente six questions, au niveau national, adressé aux formateurs intervenants en prison, bénévoles et professionnels, où était questionné leurs attitudes (pédagogiques) et leurs ressentis lors  des séances d’activité.

 

3. Deuxième partie : les résultats

3.1.1 La première enquête

Dans la première enquête les données recueillis ont été traité à l’aide de la théorie des représentations sociales (ABRIC 2003). Les résultats font apercevoir ceci : le dispositif de formation de ce lieu, disposé en système, modifie la représentation de la personne détenue et la fait changer de groupe d’appartenance, et de représentation de son environnement immédiat. Entre autres informations, cette enquête donne celle-ci : pour les personnes détenues qui n’ont pas suivi de dispositif de formation  ‘’la prison détruit’’. Pour celles qui ont suivi un dispositif de formation, ‘’la prison nous aide’’.

 

3.1.2 Analyse de l’objet « prison »

Pour le groupe n°1 : Composé de dix personnes détenues n’ayant jamais assisté aux ateliers du centre de Peines aménagées, la prison est un lieu de destruction de la personne humaine. Les détenus donnent des exemples, « c’est sale », « on mange mal », « on n’est pas aidé ». Les peines au Centre pour Peines Aménagées ne dépassent pas un an. Deux détenus sur les dix ont eu à l’origine, une peine inférieure à un an, 4 et 8 mois. Deux détenus ont 40 et 42 ans. L’âge des autres détenus s’étage de 19 à 24 ans. Trois détenus se déclarent célibataires.

Représentation centrale : La prison est un lieu de destruction de la personne humaine

 Pour le groupe n°2 : Composé de cinq personnes détenues ayant assisté aux ateliers, la prison est le lieu de la punition qui permet l’amélioration et l’insertion. Dans ce groupe, les détenus donnent aussi des exemples, racontent des anecdotes, « ici, c’est propre », « on peut parler », « on nous aide », on peut téléphoner, ça va plus vite ». Les cinq détenus déclarent des peines de moins d’un an. Les entretiens de ce groupe de détenus se sont déroulés durant un mois, immédiatement après la fin de la durée du stage.

 Représentation centrale : La prison est le lieu de la punition qui permet l’amélioration et l’insertion.

Pour le groupe n°3 : Composé de cinq personnes n’ayant jamais été incarcérées la prison est un lieu d’enfermement, de punition qui permettra aux détenus de s’améliorer et de s’insérer dans la société parce qu’ils seront devenus conformes à la société. Cette représentation de la prison est soutenue par un discours qui se justifie lui-même : la prison est faite pour punir les délinquants et les remettre dans le droit chemin. La punition elle-même améliore le détenu et le rend conforme à la société. Les personnes qui ont été interrogées sont toutes des hommes, en âge correspondant à ceux de la population carcérale étudiée et vivant dans des lieux similaire (sauf en caravane).

Représentation centrale : La prison est faite pour punir les délinquants et les remettre dans le droit chemin.

 

Pour les trois groupes, ce qui est énoncé, c’est ce qu’ils savent, qui forme ou qui aide à la construction de leur identité, qui oriente leur discours et justifie leurs actions. Ce sont de véritables représentations qui sont le moteur d’une partie de leur vie. Cet écart entre les groupes, surtout entre le groupe 1 et le groupe 2, très important, quasiment l’opposé, est basé sur une différence essentielle, l’accès à la parole, à l’altérité : « on peut parler », « on peut téléphoner », « on nous aide ». Ce fut un choc d’entendre, dans le groupe 1, que les lieux de détention étaient des lieux de destruction. Sept personnes des dix personnes détenues du groupe 1 soutiennent cette assertion. Entre le groupe 2 et le groupe 3, la différence est là aussi très fortement marquée. Le groupe 2 énonce une amélioration importante de leur milieu. Pour le groupe 3, leur extériorité à l’univers carcéral fait qu’ils ont une représentation de la prison qui est une opinion communément admise. C’est une ‘’cognition sociale’’ (MOSCOVICI, 1961).

 

3.1.3. Analyse de l’objet « travail »

Pour le groupe 1 : En ce qui concerne les dix personnes détenues n’ayant jamais assisté aux ateliers, le travail est un mot magique. Pour six d’entre eux, « trouver du travail, avoir du travail, c’est vivre. C’est être riche. C’est vivre avec une femme dans une maison, avoir des enfants… ». Pour une forte majorité, les trois quarts d’entre eux, c’est intégrer la société, avoir de l’argent et pour un peu moins de la moitié, c’est vivre pleinement.

Représentation centrale : Le travail fait intégrer la société

Dans leur discours, il n’est jamais évoqué les notions d’efforts, de réflexions, d’étapes ou de construction. Il ne nous semble pas que leur volonté s’inscrive dans une réalité sociale, commune, partagée. Ils semblent passifs, pour eux, il suffit d’avoir du travail et ils sont intégrés à la société (« Si le travail est là, je suis honnête ». Annexe, Sujet n°9, p.12). A la question : quel travail ?  La réponse : ‘’n’importe lequel’’, n’indique pas une réflexion poussée très loin sur eux-mêmes, leurs capacités, leurs ressources. Il est possible que vivant dans un lieu formidable, dans lequel, elle n’a aucune autonomie et dont elle se fait une représentation terrifiante (la prison détruit), la personne détenue ne puisse pas avoir une vision du travail, de la réalité extérieure, au dehors de la prison, autre que passive.  Nous retrouverons cette problématique de la passivité dans les réponses de l’objet « avenir ». Certains détenus évoquent la fatalité à revenir en prison, à ne pas trouver de travail.

Pour le groupe 2 : Constitué des cinq personnes détenues ayant assisté aux ateliers, le travail est un but qu’il leur faut atteindre s’ils veulent s’en sortir. Ils se font aider pour faire un projet cohérent, frapper aux bonnes portes, pour avoir un travail à la sortie.

Représentation centrale : Le travail est leur but

En opposition avec le groupe 1, le discours colle à la réalité, il est pragmatique. C’est déjà une démarche d’insertion. Pourtant, pour eux aussi, le travail est synonyme de vivre pleinement, tout autant que le Groupe 1 : le score est le même, un tiers des personnes. Nous pouvons émettre l’hypothèse que le pragmatisme du groupe 2, est dû à l’ouverture à l’altérité.

 

Pour le groupe 3, des cinq personnes qui n’ont jamais été incarcéré, l’objet « travail » est nettement moins « chargé » d’affects. Pour ceux-là, le travail n’est pas un but mais un moyen. Ils ne sont pas préoccupés par la recherche de la formule magique permettant de trouver du travail ou par leur insertion mais par eux-mêmes et leur bien-être. Pourtant, pour eux aussi, à une très forte majorité, le travail est le moyen, non pas d’intégrer la société, mais d’être en société. Le travail est le moyen de s’épanouir, de gagner de l’argent, de démonter leurs capacités, d’être utile à la société ou d’avoir des congés.

Représentation centrale : Le travail est le moyen d’être en société.

 

3.1.4. Analyse de l’objet « avenir » 

 Pour le groupe des dix personnes détenues n’ayant jamais assisté aux ateliers (G1), l’objet « avenir » a une représentation d’être incertain. 0n ne peut pas savoir, il est indécis. La peur, la menace de la prison pèse sur eux pour établir un projet qui leur appartienne réellement. Pour cinq d’entre eux, l’avenir c’est vivre mieux : d’avoir du travail, d’avoir du respect, de profiter de la vie. Pour quatre d’entre eux, l’avenir est défini par le fait d’avoir une famille.

Représentation centrale : Vivre mieux.

 

Pour le groupe 2, constitué de cinq personnes détenues ayant assisté aux ateliers, l’objet « avenir » se résume par, « avant tout, travailler ». Faire tout ce qu’il faut pour trouver du travail à la fin de l’incarcération. Ils ont intégré le discours du centre pour peines aménagées, travail égale insertion. Au-delà de l’incantation, on trouve, à cet endroit, une prise en charge de l’avenir, la volonté de construire à partir de sa volonté, un avenir. Le sujet apparaît.

Représentation centrale : Trouver du travail

 

Pour le groupe des cinq personnes n’ayant jamais été incarcéré (G3), l’objet « avenir «  évoque avant tout une démarche volontaire faite en accord avec leurs désirs. Pour eux, l’avenir est une construction. Ils se servent des structures que la société met à leur disposition pour construire leur avenir. Il n’y a aucun accablement, ils sont libres. Ils ne mettent pas en doute cette liberté, elle va de soi.

 Représentation centrale : L’avenir est une construction.

La représentation du Groupe 2 et du Groupe 3 est très proche. Les deux groupes partagent cette représentation que l’avenir se construit et que chacun est l’artisan de son propre avenir. La différence se situe dans le fait que dans le groupe 2, la volonté de construire se projette uniquement dans la volonté de travailler. Alors que pour le groupe 3, la volonté de construire touche tous les secteurs de la vie (fonder une famille, finir leurs études, acheter un appartement).

 

3.1.5. Les informations recueillies

De nombreuses informations découlent de cette étude. Il semblerait qu’il y ait des représentations sociales en action par rapport aux trois « objets »  proposés aussi bien dans le groupe des personnes détenues n’ayant jamais participé aux ateliers que dans le groupe des personnes détenues ayant participé aux ateliers ainsi que dans le groupe extérieur à l’univers carcéral. Tout d’abord, le choc d’entendre cette représentation de la prison comme une machine qui tente de détruire systématiquement, mécaniquement, les personnes qu’elle détient. Si nous posons comme base de la théorie des représentations qu’il n’y a pas de coupure entre l’univers extérieur et l’univers intérieur de l’individu (ou du groupe), que le sujet et l’objet ne sont pas foncièrement distincts (MOSCOVICI, 1961), il n’est pas difficile de dire à quel niveau se trouve la tentative de destruction. GOFFMAN (1968) a décrit les rituels de mortification des nouveaux arrivants qui renoncent à tout ce qu’ils étaient auparavant et notamment en rompant avec toutes les formes de relations sociales existant avant. Ils sont privés de la possibilité de maintenir et d’actualiser les principaux traits de leurs comportements et de leur identité sociale (GRAS, 2003). Les contenus des représentations se retrouvent dans le groupe des personnes n’ayant jamais été incarcérées mais avec des contenus conformes aux représentations généralement admises dans notre société et qui, nous le supposons, expriment de la part de ces personnes, la présence d’un sujet ayant des relations à autrui, expriment une identité sociale.

Les contenus des représentations semblent être modifiés par la participation des personnes détenues aux ateliers du dispositif de formation déployé au centre pour peines aménagées. Ces modifications se rapprochent des contenus des représentations énoncées par les personnes n’ayant jamais été incarcérées, c’est à dire théoriquement normalement socialisées. A voir les différences de contenu des représentations produites par les différents groupes sur les « objets » proposés, il semble qu’il y ait une réelle action des ateliers sur la représentation qu’ont les personnes détenues de leur environnement. L’écart de l’ensemble des contenus des représentations des « objets » est assez important et gradué dans le sens d’une socialisation théoriquement normale. Ainsi l’écart pour l’objet prison entre le groupe 1 (les personnes détenues) et le groupe 3 (les personnes n’ayant pas de relations avec l’univers carcéral) n’est pas mesurable, ce n’est pas le même univers. Pour le premier, la prison représente la destruction, pour le second, la prison représente la punition et l’amendement de la personne punie. Pour l’objet travail, l’écart entre les deux groupes, 1 et 3, est aussi d’ordre qualitatif, pour le groupe 1, le travail fait intégrer la société, pour le groupe 3, le travail est un moyen d’être en société. Pour l’objet avenir, la graduation entre les trois groupes, est expressive. Cela va de ‘pas de prise en charge de son avenir’ dans le groupe 1, à une ‘prise en charge par étape’, trouver du travail, dans le groupe 2, et à une ‘totale prise en charge de son avenir’, construire son avenir dans tous ses aspects, pour le groupe 3. Il est possible que ces écarts soient dus au suivi d’ateliers composant le dispositif de formation du centre pour peines aménagée.

Il semble qu’il existe, d’un groupe à l’autre, des modifications non radicales mais qui indiquent une prise de conscience de soi dans la société, plus ou moins importante. Ces modifications vont dans le sens des contenus des représentations énoncées par les personnes n’ayant jamais été incarcérées, théoriquement normalement socialisées et dont le sentiment d’identité est normalement construit.

 

3.2. La deuxième enquête

La deuxième enquête s’adresse aux formateurs exerçant en détention. Le mot ‘’formateur’’ est à entendre au sens large et comprend les enseignants, les animateurs, les moniteurs et les formateurs quel que soit la discipline. Il y a eu huit entretiens sur le mode semi-directif avec des intervenants formés par l’Administration pénitentiaires.

3.2.1  Entretiens semi directifs des intervenants

3.2.1.1 Entretiens du personnel pénitentiaire(ENAP) ou assimilé (non ENAP) :

  • Entretien n°3. Conseiller d’Insertion et de Probation. 5 ans d’exercice (1 an Fleury-Mérogis, 2 ans Maison D’Arrêt des BAUMETTES, 2 ans, Centre pour Peines Aménagées.
  • Entretien n° 4. Directeur du département « sport ». Direction interrégionale PACAC (non pénitentiaire). 1 an d’exercice.
  • Entretien n°6. Surveillant au Centre pour Peines Aménagées. 32 ans de pénitentiaire. 8 ans au Centre pour Peine Aménagées.
  • Entretien n°8. Attaché à la fonction de Conseiller d’insertion et de Probation (Non pénitentiaire).

3.2.1.2 Entretiens avec des intervenants extérieurs, non pénitentiaire :

  • Entretien n°1. Formatrice théâtre. Co-directrice de Théâtre. 10 ans d’intervention en milieu carcéral.
  • Entretien n°2. Formatrice communication. Co Directrice d’une association de formation. 8 ans d’intervention au Centre pour Peine aménagées.
  • Entretien n°5. Educateur Spécialisé, Moniteur de sport. 2 ans d’exercice au Centre pour Peines Aménagées.
  • Entretien n°7. Ingénieur, Formateur seconde œuvre du bâtiment. 20 ans d’intervention en milieu carcéral. Maison d’Arrêt des BAUMETTES, Maison d’Arrêt de Luynes.

 

3.2.1.3. Mémoire professionnel, enseignant, non pénitentiaire, non intervenant en milieu carcéral.

Professeure d’anglais de sixième en collège « Ambition Réussite ».  

Titre du mémoire : « Gestion de classe : Question de lois ou d’activités ? »

 

 

3.3 Questionnaire

 

 Puis un questionnaire de trente six questions, au niveau national, adressé aux formateurs intervenants en prison, bénévoles et professionnels, où était questionné leurs attitudes (pédagogiques) et leurs ressentis lors  des séances d’activité.

 

1 Quel est  le lieu géographique de vos activités  de formation en milieu carcéral ?

2 Dans quel type de  structure d'incarcération exercez vous vos activités ?

Maison centrale. Centre de détention. Centre pour peines aménagées. Etablissement pour mineurs. Maison d'Arrêt.

3 Autres (Préciser)

4 Avez-vous plusieurs activités de formation en milieu carcéral ?

5 Une, Plusieurs, lesquelles :

6 Combien d’heures par jour/semaine/ mois, ces activités de formation ont elles lieu ?

7 Depuis quelle date exercez vous ces activités  en milieu carcéral ?

8 Ces activités réunissent combien de participants ? Nombre par cession d’activité :

9 Ces activités réunissent combien de participants ? Nombre par séquences (séances) d’activité.

10 Quels est la durée d’une session ? En jour ou semaines ou mois :

11 Lors des séances, y a-t-il des absences ? Oui         Non

12 Quelles en sont les raisons ?

13 Avez-vous besoin d’un matériel particulier pour exercer vos différentes activités ?

14 Si oui, lequel ?

15 Avez-vous besoin d’un lieu particulier dans les lieux de détention pour exercer vos différentes activités ?

16 Si oui, lequel ?

17 Y a-t-il une sélection pour participer aux sessions d’activité ?

18 Si oui, selon quels critères ?

19 A quelles demandes de l’Administration Pénitentiaire vos activités répondent-elles ?

 20 Quels sont les facteurs d’homogénéité de vos publics (âge, délit, durée de la peine, niveau d’étude, autres…) ?

21 Quels sont les facteurs d’hétérogénéité de vos publics (âge, délit, durée de la peine, niveau d’études, autres) ?

22 A quels niveaux d’études  vos publics se situent-ils avant vos activités ?

Illettré. VI. V et V bis. III. II. I

23 Quels sont les objectifs pour chacune de vos activités ?

24 Pour chacune de vos activités : est-elle diplômante ? Qualifiante ?

Quel diplôme ? Quelle qualification ?

25 Pouvez-vous mesurer l’effet de votre activité ?

26 Si oui, comment ?

27 Quels sont les motivations des personnes détenues qui viennent à l’activité ?

28 Avez-vous une pédagogie spécifique au lieu dans lequel vous exercez ?

29 D’après votre expérience, vous direz que :

Les personnes détenues qui acceptent leur peine ont une meilleure acquisition des apprentissages.

Les personnes détenues qui reconnaissent leurs actes ont une meilleure acquisition des apprentissages.

Les personnes détenues qui acceptent leur peine et reconnaissent leurs actes ont une meilleure acquisition des apprentissages.

30 Quels sont les éléments qui aident à l’acquisition des apprentissages ?

31 Quels sont les éléments qui gênent  l’acquisition des apprentissages ?

32 D’après votre expérience, vos activités :

Aident les personnes détenues à reconnaitre leurs actes ?

Aident les personnes détenues à accepter leur peine ?

Donnent de l’espoir aux personnes détenues qui les suivent :

Facilitent l’expression des émotions ?

Contribuent à développer des capacités à se réinsérer ?

33 Lors de séances d’une vos activités, une ou des personnes détenues ont exprimé une de ces émotions : La joie (plaisir, excitation…). La peur (l’appréhension, l’anxiété…). La tristesse. La colère (l’injustice, le mépris…)

34 En relation avec quelle situation ces expressions se placent-elles ?

35 Quels sont les éléments qui vous ont conduit à faire de la formation en milieu carcéral ?

36 Vous pouvez compléter ce questionnaire par un commentaire.

 

3.4 Procédés d’analyses

Dans la deuxième enquête a été utilisée pour le traitement des données, l’analyse  thématique et l’analyse par ‘’saillance’’ (LANDRAGIN, 2004). Les résultats font apparaitre une spécificité des techniques pédagogique utilisées permettant la transmission des savoirs.  A la question 28 : ‘’Avez-vous une approche pédagogique spécifique au lieu où vous exercer ?’’ La réponse est, pour la quasi-totalité des intervenant, oui.  Cette spécificité s’exprime par l’appropriation des lieux de l’exercice du formateur, la création d’outils et  le partage des émotions. La mise en confiance des personnes détenues par le formateur parachève la mise en place d’un espace liberté.

L’empêchement majeur est la non-reconnaissance de la personne détenue comme étant un sujet et un acteur social (GOFFMAN, 1968). A la question 31 : ’’Quels sont les éléments qui gênent à l’acquisition des apprentissages ?’’, les réponses s’organisent ainsi : les thèmes de l’arbitraire, du manque d’espace viennent en terme d’occurrence pour moitié. Les deux derniers thèmes, la violence et l’insécurité ont une forte occurrence. Ces thèmes sont confortés par les sous-thèmes. Le manque de personnel,  pour le thème de l’arbitraire. La promiscuité pour le thème manque d’espace. Un des sous thèmes du manque d’espace, problème avec l’environnement, se lie avec le thème de la violence.

 

Discussion

La spécificité des réponses pédagogiques des intervenants extérieurs à l’empêchement majeur est la création d’un espace de liberté, très proche de l’espace potentiel de Winnicott (Tr. Fr. 1975), c'est-à-dire, la zone intermédiaire d’expérience, en tant que processus, qui est construite par la relation de l’intériorité du sujet et la vie extérieure. Cet espace de liberté est co-construit par l’intervenant qui s’approprie l’espace où il exerce, par la confiance qu’il accorde aux personnes détenues, la possibilité qu’elles ont d’avoir une communication, une interaction avec l’intervenant, représentant le monde extérieur, basée sur la réciprocité des échanges. La possibilité de partager les émotions vécues semble être un facteur nécessaire à la co-création d’un espace de liberté.  La co-création de cet espace permet la création ou la reconnaissance, chez la personne détenue, d’un espace psychique disponible de sorte que ces personnes puissent y déposer ce qu’elles trouvent, acquérir des savoirs, des savoirs faire, des savoirs être. La situation de groupe, par ses transferts et ses contre-transferts se prête bien à la création d’un espace potentiel.  Dans les espaces de liberté, co-créés par les formateurs et les personnes détenues, les transferts et les contre transfert existent, mais ils sont tus en tant qu’affleurement de l’inconscient, et surtout pas interprétés, pour devenir des liens affectifs, gouverné par le mécanisme inconscient de déplacement et destiné à promouvoir l’adaptation sociale. Cet espace liberté semble être, le temps du cours et dans l’espace du cours, coupé du temps de la peine et du lieu carcéral. C’est dans ce hors temps et cet hors espace de la prison que le groupe de l’activité de formation crée la réalité, celle au-delà des murs, de la liberté, de la réciprocité des échanges, de la reconnaissance, de l’altérité, ergo, de la subjectivisation et de la socialisation.

 

Conclusion

Si les conditions sont respectées et notamment, la création d’un espace de liberté où le sujet puisse être, c'est-à-dire un lieu où la personne détenue puisse poser ce qu’elle trouve pour continuer à se construire et à édifier une réalité commune, les systèmes de formation en milieu carcéral, permettent aux personnes détenues de résister à l’abrasion du système carcéral, de se maintenir ou de se construire comme sujet et comme acteur social. Dans les lieux de formation, au sens  large du terme, réputé difficile, la co-création par le formateur d’un espace de liberté,  ordonné par l’utilisation d’habiletés pédagogiques propres au formateur et à la classe où il exerce, rend possible les apprentissages, même aux élèves les plus en difficultés. La diversité des propositions de formation, leurs disparités, sont sous-tendues par les mêmes processus. Dés lors qu’un intervenant revendique une position de formateur dans un dispositif, il met en fonction les caractéristiques précédemment décrites. Les cadres qui entourent la formation, le formateur, le dispositif de formation sont multiples, très divers, et sont en règle générale, comme par exemple, en milieu carcéral, emboités. Nous avons évoqué succinctement le cadre dans cette recherche. Un cadre différent ne modifie pas les caractéristiques d’une formation ou d’un dispositif, mais sa présentation.

 

 

 

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