313 - Anciens élèves de l’école nouvelle La Source : vécu scolaire, parcours de vie et représentations

Isabelle Pawlotsky

Université Paris-Ouest Nanterre, CREF EA 1589, Ecole Doctorale 139, France

 

Mots-clés : La Source-Ecole Nouvelle- anciens élèves- récits de vie

 

Résumé : L’objet de cette communication s’appuie sur les premiers résultats d’une enquête par entretiens non directifs menée auprès d’anciens élèves de l’Ecole Nouvelle La Source à Meudon. La  recherche, menée dans le cadre d’une thèse en cours en sciences de l’éducation, à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, vise à saisir ce que deviennent des enfants exposés pendant plusieurs années à une pédagogie différente.

Etablissement créé en 1946 par Roger Cousinet et François Châtelain, la Source s’inscrit en effet dans le mouvement de l’éducation nouvelle. Fidèles aux idées énoncées par Roger Cousinet, les enseignants de l’établissement développent des principes fondés sur les besoins spécifiques de l’enfant, les rythmes, l’autonomie, l’approche globale des apprentissages, les méthodes actives, la vie des élèves au sein de l’établissement, favorisant une approche démocratique et responsable. Ces principes sont mis en œuvre tout au long d’un cursus scolaire, allant de la grande section de maternelle jusqu’au baccalauréat. Les enfants grandissent ainsi dans un environnement spécifique, distinct par de nombreux traits de l’école standard. Passée leur scolarité, que deviennent  les anciens élèves de la Source ?

Les études existantes sur le devenir des élèves issus d’écoles nouvelles s’intéressent aux effets des pédagogies nouvelles en termes de  performances scolaires ou professionnelle (Bosse, 1989),  ou à l’insertion des anciens élèves dans l’enseignement supérieur (Shankland, 2007) . Notre travail de recherche s’inscrit dans une autre perspective et s’appuie sur les travaux de Peyronie : Il s’agit d’identifier, sur le long terme, les traces d’une scolarité différente laissées dans la mémoire des individus, et de comprendre les liens éventuels entre ces traces et le devenir ultérieur des anciens élèves. Notre choix de l’histoire orale et plus particulièrement du récit de vie s’est imposé comme moyen privilégié pour recueillir  de la part des anciens élèves le récit de leur vécu dans l’établissement puis de leur itinéraire scolaire et professionnel. Nous nous appuyons dans notre démarche sur la définition du récit de vie donnée par D.Bertaux,  résultant d’une interaction entre le narrateur et son interlocuteur et correspondant à un récit personnel dont la dimension subjective est prépondérante.

Notre objectif est de mettre en lumière, à travers l’étude et l’analyse croisée de ces récits de vie, la singularité des parcours de vie, et d’identifier des processus communs, mais aussi des valeurs, des représentations constitutives d’une culture  et d’une identité propres à la population interviewée.

Cette communication se propose donc de présenter les premiers résultats de l’enquête conduite par entretiens non préstructurés auprès  d’anciens élèves nés entre 1972 et 1977 et ayant accompli toute ou une partie de leur scolarité à la Source entre 1978 et 1995.

 

 

Introduction

L’objet de cette communication s’appuie sur les premiers résultats d’une enquête par entretiens non directifs menée auprès d’anciens élèves de l’Ecole Nouvelle La Source à Meudon et vise à saisir ce qu’ils deviennent après avoir été exposés pendant plusieurs années à une pédagogie différente.

Créée en 1946 par Roger Cousinet et François Chatelain, la Source est un établissement privé mixte et non confessionnel qui s’inscrit dans le mouvement de l’éducation nouvelle et propose un cursus scolaire complet, de la grande section de maternelle jusqu’au baccalauréat. L’établissement, qui  s’affirme comme  l’héritier du Mouvement d’Education nouvelle, a pour principe fondamental de mobiliser l’activité de l’élève tout en favorisant son épanouissement individuel et social.   Dans cette perspective, l’établissement privilégie un certain nombre de compétences telles l’apprentissage de la vie sociale (notamment la responsabilisation et la mise en place de projets en équipe), l’acquisition de l’autonomie, l’ouverture vers l’extérieur, le développement de l’expression et de la créativité par des activités diverses (sport, théâtre, musique, arts plastiques, audio-visuel, informatique). Ces valeurs et compétences sont développées à tous les niveaux d’enseignement, en fonction de l’âge des élèves et des projets de l’équipe éducative. Plusieurs générations d’élèves, ainsi placées au centre du système éducatif et au cœur de la réflexion des enseignants, ont grandi dans un environnement spécifique, distinct par de nombreux traits de l’école standard.

 Passée leur scolarité, que deviennent-ils ?  La formation a-t-elle une influence sur leur parcours ultérieur, sur leurs choix de vie, sur leurs représentations ?

 

Les études existantes sur le devenir des élèves issus d’écoles nouvelles s’intéressent aux effets des pédagogies nouvelles en termes de  performances scolaires ou professionnelles[1],  ou à l’insertion des anciens élèves dans l’enseignement supérieur[2].  Notre travail de recherche s’inscrit dans une autre perspective et s’appuie sur les travaux de Peyronie[3] : Il s’agit d’identifier, sur le long terme, les traces d’une scolarité différente laissées dans la mémoire des individus, et de comprendre les liens éventuels entre ces traces et le devenir ultérieur des anciens élèves.

Cette communication présentant les premiers résultats de l’enquête  propose de mettre en lumière, à travers l’étude et l’analyse croisée des entretiens, les éléments marquants d’une scolarité différente, quelques spécificités des parcours ultérieurs ainsi que  les premiers éléments constitutifs d’une identité « sourcière ».

 

 

1- Démarche et méthodologie de l’enquête :

1.1-Définition du corpus et méthode de recueil des entretiens :

La population interrogée est composée d’anciens élèves nés entre 1972 et 1977 et ayant accompli toute ou une partie de leur scolarité à la Source entre 1978 et 1995. Il s’agit donc de personnes interrogées quinze à vingt ans après la fin de leurs études secondaires. Cet intervalle nous semble bien correspondre aux différentes phases de la vie : le temps des études, l’entrée dans la vie active, les premières expériences professionnelles, la stabilisation et l’intégration sociale.

Les anciens élèves ont été contactés par deux moyens :

  • L’annuaire des anciens élèves constitué par l’association des anciens élèves en 2005-2006 ;
  • Le réseau d’interconnaissances.

L’enquête en cours a permis de mener 25 entretiens sur plus d’une trentaine prévus. Notre choix de l’histoire orale et plus particulièrement du récit de vie s’est imposé comme moyen privilégié pour recueillir  de la part des anciens élèves le récit de leur vécu dans l’établissement puis de leur itinéraire scolaire et professionnel. Nous nous appuyons dans notre démarche sur la définition du récit de vie donnée par D.Bertaux[4],  résultant d’une interaction entre le narrateur et son interlocuteur et correspondant à un récit personnel dont la dimension subjective est prépondérante. La consigne de départ[5]  donne la direction générale du récit, l’initiative des thèmes développés et de la logique du discours revenant aux enquêtés.

 

            1.2- Méthode d’analyse des entretiens :

L’analyse des récits de vie, s’appuyant sur la méthode de la théorie ancrée, porte sur une étude comparative des données dans une interaction continuelle entre la collecte des données et l’analyse. Plusieurs analyses comparatives des récits de vie sont menées en parallèle :

  • La comparaison des traces du vécu scolaire laissées dans la mémoire des anciens élèves afin de dégager les éléments marquants de leur scolarité.
  • La comparaison des différents parcours de vie dans leur dimension diachronique visant à rechercher des récurrences, des logiques d’action communes. Il s’agit de mettre en valeur les similitudes dans des parcours à priori différents[6].
  • La comparaison entre les différents récits analysés dans leur forme et leur contenu[7] permet de dégager  les représentations des enquêtés susceptibles de nous renseigner sur les éléments communs constitutifs d’une identité sourcière.

 

    2-Analyse des entretiens :

          2.1-Un vécu scolaire différent

2.1.1-Deux types de scolarités, deux visions opposées

Parmi les personnes interviewées, deux catégories d’anciens élèves peuvent être distinguées : les  uns ayant accompli leur scolarité complète à la Source, de la maternelle ou du CP à la terminale, les autres ayant accompli une scolarité partielle à la Source, le plus souvent la deuxième partie de leur scolarité, collège et/ou lycée. Les motivations d’entrée dans l’établissement sont le plus souvent corrélées à la nature de la scolarité effectuée : Si le choix de la Source correspond à un choix idéologique de la part des parents pour les élèves ayant accompli leur scolarité complète,  la 2ème catégorie d’élèves arrive à la Source après une expérience douloureuse dans un établissement public ou pour des raisons d’échec ou de difficultés scolaires. La différence entre ces deux types cursus a une incidence non négligeable sur la perception de la scolarité par les anciens élèves : Bien que tous définissent  l’établissement comme un « petit univers », « une grande famille », « un cocon », « une petite bulle », « un monde à part », ce ressenti pèse davantage sur les élèves entrés à la Source dans leur petite enfance, en maternelle ou au CP : En effet, parmi les élèves ayant accompli leur scolarité complète, un certain nombre ont souhaité, au cours de leur cursus, quitter l’établissement. Cette rupture se passe en fin de 4ème ou fin de 3ème et est motivée par le désir « de voir autre chose », « d’aller voir dehors ». Les personnes interviewées justifient ce départ de la Source en évoquant le côté  « un peu sclérosant »  de cet « univers un peu fermé ». Mais ces élèves, après avoir fait pendant une année scolaire l’expérience du collège ou du lycée classique, choisissent finalement  de rejoindre l’année suivante leur établissement d’origine, la Source. Cette incursion dans le système classique leur permet de prendre conscience des spécificités de leur scolarité.

A la différence des élèves ayant accompli leur cursus complet à la Source, les élèves arrivant au collège ou au lycée après une expérience plus ou moins longue et douloureuse dans le système classique considèrent qu’être dans cet établissement représente une chance, voire un changement dans leur destin scolaire. Alexia, après une année difficile au collège, souligne cette différence de ressenti entre anciens et nouveaux élèves : « moi qui venais d’un autre milieu, d’un autre vécu, je leur disais mais… c’est parce que vous êtes là depuis trop longtemps, vous ne vous rendez pas compte de ce que la Source vous offre (…) ».

Si le vécu scolaire impose deux visions différentes, la grande majorité des anciens élèves a connu au cours de sa scolarité les deux types scolarités, traditionnelle et différente. Cela explique certainement l’analyse  qu’ils font de leur vécu scolaire par le prisme de la comparaison établissement public classique/La Source :

 

2.1.2- Une analyse du vécu scolaire par le prisme de la comparaison établissement public classique- école nouvelle

Les personnes interrogées insistent sur la structure de l’établissement en opposant la « grosse machine », « l’usine » du système classique aux petits effectifs et à l’ambiance familiale de la Source, ainsi que sur la place de l’élève dans l’établissement et ses relations avec les professeurs : Considéré dans le système classique comme un numéro, un nom, défini avant tout par ses notes, l’élève est pris en compte à la Source en tant qu’ « individu vu dans sa globalité, avec les divers aspects de sa personnalité ». Le droit à la différence, la prise en compte de la valeur de chacun, le non formatage sont, selon les personnes interviewées, ce qui différencie les deux systèmes.

L’image du professeur en est modifiée : Considérée comme une figure d’autorité déversant son savoir dans le système classique, il apparaît aux yeux des anciens élèves de la Source davantage comme un accompagnateur dans les apprentissages, dont la parole peut être remise en question par les élèves : Le droit à l’expression, le droit de s’opposer, d’argumenter, considérés comme des droits naturels dans un établissement différent, sont vécus comme une forme d’insolence dans le système classique. La relation entre élèves et professeurs est de ce fait de nature différente, définie par les anciens élèves comme une relation adulte, responsable, à l’opposé de la relation de subordination considérée par certains comme infantilisante, imposée dans un établissement traditionnel.

Les questions de l’évaluation et de la gestion des difficultés scolaires occupent également une place différente dans le discours des témoins qui opposent la « course aux notes », la  pression scolaire, le  « rythme infernal », le jugement (« tu es nulle ») dans le système classique, à une volonté de dédramatiser l’enjeu des résultats scolaires et d’apporter des réponses aux difficultés des élèves par la recherche des causes et par l’organisation pédagogique de groupes de niveaux.

Ainsi, ce sont, d’après les personnes interviewées, les finalités mêmes de l’école qui diffèrent, relevant de deux logiques différentes et opposant l’épanouissement de l’élève au souci d’achever les programmes coûte que coûte, au risque de laisser de côté des élèves en difficultés.

 

2.1.3- Au-delà de l’analyse strictement comparative qu’en font les anciens élèves, quelles autres traces reste-t-il de ce vécu scolaire à la Source ?

Les personnes interviewées évoquent leur attachement aux lieux, « un cadre agréable », « une maison familiale », « l’impression de se sentir chez soi », la cour non bétonnée, spacieuse avec ses arbres et ses différents espaces, le terrain de volley-ball, la pelouse sur laquelle avaient lieux les cours aux beaux jours. L’établissement apparait ainsi pour les anciens élèves comme un espace de travail, et plus largement comme un espace de vie collective, dont la dimension affective est non négligeable. Si certains se remémorent leur scolarité primaire par l’évocation  des lieux, d’autres évoquent leur scolarité  en insistant davantage sur le souvenir particulier d’un enseignant   dans le cycle primaire, ou encore sur le rôle déterminant d’un professeur ou d’un membre de l’équipe éducative dans leur parcours scolaire ultérieur : Eric, issu d’un milieu très modeste,  après avoir été orienté en 4ème  puis 3ème technologique, considère ainsi que son destin scolaire a changé après la rencontre de la directrice de l’établissement qui lui a fait confiance et l’a admis au lycée, ce qui lui a permis de poursuivre sa scolarité jusqu’au bac puis de poursuivre des études supérieures pour devenir ingénieur : «c’est la personne que j’ai croisée un jour dans un bureau, et tout s’est joué sur son ouverture d’esprit, et… et voilà. Après le destin, ça se joue à pas grand-chose ». De même,  Valérie, en échec scolaire dans l’établissement, insiste sur le rôle d’une enseignante  qui lui a proposé de faire un stage dans le domaine social, ce qui lui a permis de découvrir ce qu’elle voulait faire de sa vie.

Quelle que soit la manière dont les anciens élèves restituent les traces de cette scolarité différente, tous évoquent avec insistance les valeurs et compétences acquises au cours de leur cursus : L’autonomie, la responsabilisation, la liberté de choix, de parole, la confiance, l’ouverture aux autres, la tolérance, le respect et le droit à la différence, la connaissance de soi, favorisés par des pratiques pédagogiques reposant sur le travail autonome, le travail de groupes, des échanges linguistiques, des séances de méthodologie, l’autoévaluation.

Passée leur scolarité, que deviennent ces élèves ? Existe-t-il un lien entre ce vécu scolaire différent et leur devenir ultérieur ?

 

2.2-Les transitions : Un moment souvent délicat

L’analyse comparative des différents parcours d’anciens élèves met souvent en évidence une certaine difficulté à appréhender les transitions scolaires ou professionnelles. Les résultats provisoires issus de l’analyse des premiers entretiens permettent d’évoquer trois types de transitions auxquelles les anciens élèves ont pu être confrontés :

 

2.2.1-Le passage de l’école nouvelle La Source à un établissement scolaire traditionnel :

Le départ d’un certain nombre d’ élèves de la Source au cours de leur cursus scolaire répond à deux motivations essentielles : l’une émanant des parents qui souhaitent, après le cursus primaire ou plus souvent après le collège, voir leur enfant rejoindre l’enseignement traditionnel afin de leur donner toutes les chances d’intégrer un bon lycée permettant d’envisager la possibilité d’être admis dans une bonne école voire une classe préparatoire après le baccalauréat ; l’autre motivation émane des élèves eux-mêmes, qui, après avoir passé plusieurs années à l’école la Source, nous disent-ils, ont envie, au moment de l’adolescence, d’aller « voir  à l’extérieur », ont besoin de « respirer, de voir d’autres gens ».

Quelle que soit la motivation de départ, la transition est difficile pour les élèves.

Juliette, partie de la Source à la fin de l’école primaire évoque sa difficulté d’adaptation au collège traditionnel : « j’étais dans un rapport complètement d’égalité, je suis arrivée dans un monde où la hiérarchie était très importante (…) je me suis pris vraiment une grande claque… ». Habituée à une certaine liberté d’expression, au tutoiement avec ses enseignants, elle se souvient d’avoir été considérée comme irrespectueuse dans ses relations avec les professeurs du collège. Marie quitte le collège en 3ème et se souvient de son arrivée au lycée : « j’ai été propulsée dans un monde où rien ne me paraissait justifié (…)  un système de valeurs contraires à celles de la Source ». Enfin Caroline, qui a quitté le collège la Source en 4ème, évoque son malaise et préfère finalement revenir à la Source l’année suivante : « voilà, ça m’a fait drôle, puisque je ne me suis pas sentie finalement si bien que ça, c’était très anonyme (…) j’ai pas chuté dans les notes, mais c’est vrai que j’ai découvert en tous cas ce que ça… ce que ça apportait d’être à la Source, à l’âge que j’avais ».

Ainsi, si les anciens élèves n’évoquent pas de difficulté particulière en termes d’adaptation scolaire[8], en revanche il semble que l’adaptation soit plus difficile du point de vue relationnel et éthique, certains évoquant même, après leur intégration dans un établissement classique, une difficulté à retrouver de l’énergie, une rupture dans l’élan scolaire.

 

2.2.2- La deuxième transition à laquelle tous les élèves sont confrontés est le passage de l’établissement La Source à l’enseignement supérieur.

Ce passage est ressenti différemment selon la durée de la scolarité antérieure et semble être paradoxalement plus facile pour les élèves ayant effectué un cursus long à la Source : Les anciens élèves déclarent s’être adaptés sans difficulté à l’enseignement supérieur[9], grâce à la méthodologie développée à la Source, qu’ils considèrent comme une aide pour le travail universitaire. La capacité d’adaptation ainsi qu’une bonne connaissance de soi sont  des atouts : « on nous apprend à nous adapter à la Source »… « on connaît ses points faibles et ses points forts grâce à la Source », affirment  Eric et Caroline. D’un point de vue plus général, l’arrivée à l’université est vécue par la plupart des élèves ayant suivi une scolarité longue à la Source comme une libération, « une grande bouffée d’oxygène », ces derniers étant contents de quitter l’établissement, « un tout petit univers où tout le monde se connaissait », et de retourner ainsi à l’anonymat.

Plus difficile semble l’adaptation des élèves ayant accompli une scolarité partielle à la Source, après les années de collège et/ou lycée,  pour qui les grands amphis de l’université, l’anonymat et des professeurs  considérés comme inaccessibles sont difficiles à vivre. Cette difficulté d’adaptation, si elle n’est pas surmontée, a pour conséquence le décrochage scolaire à l’université.

 Comment expliquer le fait paradoxal que ces élèves, issus d’un cursus court dans une école différente vivent cette transition vers l’enseignement supérieur de façon plus difficile que les autres élèves ayant accompli toute leur scolarité à la Source ?  Nous pouvons émettre l’hypothèse que les problèmes d’adaptation scolaire, le sentiment de ne pas s’épanouir dans un établissement classique, le désir de rejoindre une petite structure au moment de l’entrée à la Source sont à l’origine des difficultés d’adaptation quelques années plus tard, à l’université. Après l’expérience d’une scolarité différente considérée comme une chance pour ces élèves, la rupture est d’autant plus douloureuse qu’ils retrouvent finalement à l’université ce qu’ils dénonçaient dans l’enseignement traditionnel : de gros effectifs, des relations moins étroites avec les enseignants, l’anonymat.

 

2.2.3-La découverte douloureuse du monde professionnel

Passé le temps de la vie étudiante, les anciens élèves découvrent le monde du travail qualifié de « monde brutal » dont les valeurs leur semblent opposées à celles de la Source :

Corinne évoque « les coups durs », « la bagarre », et regrette l’univers de la Source où « les gens étaient à l’écoute, ouverts ». Eric explique sa difficulté à suivre des ordres « pas forcément intelligents » alors que les années passées à la Source lui ont permis d’apprendre à réfléchir, à discuter, argumenter, remettre en question et prendre des responsabilités. A travers l’évocation de l’expérience souvent douloureuse de l’entrée dans la vie active, la majorité des personnes interviewées expriment une critique à l’égard de l’établissement qu’ils considèrent comme une « petite bulle », « un monde à part » qui ne prépare pas à la « vraie vie » : « le défaut de la Source c’est de presque un peu trop bien s’adapter à nous », exprime une ancienne lycéenne, « on est un peu trop protégé » (…) les gens à la Source… ils sont mieux que dans la vie réelle (…) la vie c’est la jungle ».  Ainsi, la majorité des anciens élèves estime ne pas avoir été préparé à la vie réelle, exprimant le sentiment d’avoir été pendant les années de leur scolarité dans un univers trop protégé, un « cocon », « un petit monde parfait » disent-ils, dont les valeurs ne se retrouvent pas dans la vraie vie.

Existe-t-il alors un lien entre ces valeurs et compétences acquises au cours de leur scolarité et leur manière d’être dans le travail et plus généralement dans la vie ? 

 

            2.3-Manières d’être dans le travail et dans la vie : Autonomie et confiance.

S’il est difficile de faire la part de l’héritage  « sourcien » et de l’héritage familial dans la construction de la personnalité des anciens élèves, nombre d’entre eux expriment le sentiment d’avoir été construit en partie grâce à la Source : « ça fait partie de moi, de ma personnalité, je me suis construit autour… », dit Eric.   « La Source n’a rien fait, mais (…) elle m’a confortée, elle m’a fait comprendre que j’avais raison d’être comme j’étais », explique Corinne. C’est le sentiment partagé par un grand nombre d’anciens élèves qui considèrent que le passage par cette école nouvelle les a surtout aidés à bien se connaître et à s’accepter dans leur différence, à ne pas « rentrer dans le moule » et à développer leur propre potentiel. Ils pensent que cette scolarité différente, quel que soit le nombre d’années passées dans l’établissement, leur a donné confiance, les a rendus autonomes, et leur a apporté une ouverture d’esprit, y compris dans le rapport à autrui. Beaucoup revendiquent une manière d’être dans la vie liée à la confiance et à l’autonomie qu’ils ont acquise pendant leur scolarité :

 

2.3.1- Etre acteur de sa vie

Ainsi, chacun exprime le sentiment de prendre en mains sa vie, de la construire en fonction de ses choix propres et non du regard ou du jugement des autres, en s’opposant à un quelconque conditionnement ou formatage : « je sens que je choisis ce que je veux faire (…) les gens de la Source que je connais sont comme ça (…) on prend très tôt les choses en mains (…)  ils construisent leur vie (…) c’est pas une direction tracée ». Tracer son chemin, prendre sa vie en mains, construire les choses, faire ce que l’on a envie et non répondre à une image idéale sont  les points de vue exprimés le plus souvent au cours des entretiens. Cette volonté de conduire sa vie en fonction de ses désirs conduit à des remises en questions fréquentes  sur les choix de vie, en particulier professionnels : L’analyse des parcours montre que les réorientations sont nombreuses et le plus souvent motivées par l’exigence d’une adéquation entre désirs, valeurs personnelles et choix professionnel. Ainsi  Eric quitte son premier emploi dans une compagnie d’assurance pour des raisons éthiques ; Pascal, ancien élève d’une école de commerce, après plusieurs expériences professionnelles, fait le choix d’une activité  privilégiant l’intérêt personnel, bien que cela soit « moins vendeur sur un CV », explique-t-il. Et Juliette, après avoir travaillé en tant que salariée pendant plusieurs années, préfère inventer sa propre activité artistique : « moi j’avais un peu l’idée que ce que je ferais comme travail, j’inventerais comment je le ferais… », dit-elle, exprimant le sentiment d’une libération après avoir quitté le salariat, d’une « bouffée d’air frais ». D’autres n’hésitent pas, lorsque leur activité ne leur apporte pas une satisfaction complète, à reprendre des études après plusieurs années d’expérience professionnelle pour envisager une reconversion.

 Si ces changements sont motivés par la recherche d’une adéquation entre valeurs personnelles, réalisation professionnelle et épanouissement personnel, ceux-ci sont facilités par la confiance acquise au cours de la scolarité  qui  permet à ces anciens élèves d’envisager un champ de possibilités très large dans leurs choix.

 

2.3.2-Ouvrir  « le champ des possibles » :

Beaucoup témoignent du sentiment de pouvoir tout faire, voire de changer les choses, grâce à la confiance acquise au cours de leur scolarité : « je pouvais faire ce que je voulais (…), je pouvais aller dans n’importe quelle direction  (…) La Source m’avait donné les possibilités, après de choisir le chemin que je voulais », témoigne Marie, qui, après une formation scientifique au lycée, explique qu’elle a finalement choisi après le bac une formation dans l’audiovisuel, domaine qu’elle n’avait pas du tout abordé pendant sa scolarité. Juliette, qui a créé sa propre activité dans le domaine artistique, dit s’être autorisée à ce que cela soit possible également grâce à la confiance acquise à la Source.  Savoir prendre des risques, provoquer les choses, ne pas avoir peur, sont souvent revendiqués par les personnes interviewées. Ainsi, certains vont même jusqu’au bout de leur rêve, tel ce groupe d’anciens élèves qui ont mené à terme leur projet d’adolescent  en montant une communauté dans le sud-ouest. « Les gens de la Source ont tous des rêves et les mettent tous en pratique », résume Anne.

Ainsi, cette aptitude à croire au possible, à envisager des choix très différents sans s’imposer d’obstacle, liée à une autonomie et une confiance sans limite,  ces parcours souvent en décalage avec des trajectoires classiques d’anciens élèves issus de milieu socio-culturel privilégié  constituent, à l’issue de l’analyse des récits de vie, les premiers traits constitutifs d’une identité « sourcière ».

 

Bibliographie sélective :

  • Aron-Schnapper D., Hanet D. (1978). : Archives orales et histoire des institutions sociales, Revue française de sociologie, XIX-2, Avril-juin 1978, 261-275.
  • Bergeron P.(2005) : Quelles traces de leur scolarité chez les anciens élèves sortis du lycée pilote innovant de Jaunay-Clan entre 1990 et 2005 ? Mémoire de master sous la direction de MA. Hugon; Université Paris-Ouest-Nanterre.
  • Bertaux D. (2010) : Le récit de vie. Paris : Armand Colin.
  • Bertaux D. et  Bertaux-Wiame I. (1980) : Une enquête sur la boulangerie artisanale en France, Rapport au CORDES. En ligne sur http://www.daniel-bertaux.comBosse F. (1989) : Etude statistique auprès des anciens élèves des lycées expérimentaux de Saint-Nazaire et d’Oléron, Mémoire de DEA de sociologie, Université de Nantes.
  • Bosse F. (1989) : Étude statistique auprès des anciens élèves des lycées expérimentaux,  Mémoire de DEA de sociologie, Université de Nantes.
  • Brito O., Pain J. [dir] (2009) : Le devenir des anciens élèves de l’école publique des Bourseaux. CERIC «Centre d’études, de recherches, et d’interventions de crise», Université Paris Ouest Nanterre la Défense.
  • Demazière D., Dubar C. (2009) : Analyser les entretiens biographiques : l’exemple des récits d’insertion.  Les Presses de l’Université Laval.
  • Finkelmeyer J. : L’école Waldorf en France vue et vécue par ses anciens élèves : devenir social et professionnel des anciens élèves Waldorf, Mémoire de maîtrise sous la direction de G. Pigault (2001)  pour l’obtention du diplôme des Hautes Etudes des Pratiques sociales, Université Marc Bloch de Strasbourg.
  • Houlon J. et Cibois P. (2007) : La Source, école de la confiance. Paris : Fabert.
  • Joutard P. (1983) : Ces voix qui nous viennent du passé, Paris : Hachette.
  • Peyronie H. (1998) : Quelles traces de leur scolarité chez d'anciens élèves de classes Freinet ?  Freinet 70 ans après, Presses universitaires de Caen.
  • Raillon L. (2008) : Roger Cousinet, une pédagogie de la liberté. Paris : Fabert.
  • Shankland R. (2007) : Adaptation des jeunes à l’enseignement supérieur - Les pédagogies nouvelles : Aide à l’adaptation ou facteur de marginalisation ?, Thèse de Doctorat de Psychologie clinique et de Psychopathologie sous la direction de M. Ionescu, Université Paris VIII.

 

Ressource électronique :

 

 


[1] Bosse F. (1989) : Étude statistique auprès des anciens élèves des lycées expérimentaux,  Mémoire de DEA de sociologie. Université de Nantes.

[2] Shankland R. (2007) : Adaptation des jeunes à l’enseignement supérieur - Les pédagogies nouvelles : Aide à l’adaptation ou facteur de marginalisation ?, Thèse de Doctorat de Psychologie clinique et de Psychopathologie sous la direction de M. Ionescu, Université Paris VIII.

[3]Peyronie H. (1998) : Quelles traces de leur scolarité chez d'anciens élèves de classes Freinet ?  Freinet 70 ans après, Presses universitaires de Caen.

[4] Bertaux D. (2010) : Le récit de vie. Paris : Armand Colin.

[5] Nous demandons aux enquêtés de raconter leur vécu scolaire dans l’établissement puis leur parcours ultérieur, depuis leur sortie de l’établissement jusqu’à aujourd’hui.

[6] Bertaux D. et  Bertaux-Wiame I. (1980) : Une enquête sur la boulangerie artisanale en France, Rapport au CORDES. En ligne sur http://www.daniel-bertaux.com

[7] Demazière D., Dubar C. (2009) : Analyser les entretiens biographiques : l’exemple des récits d’insertion.  Les Presses de l’Université Laval.

[8] L’étude d’O. Brito a montré que les anciens élèves issus d’établissements différents n’ont pas de problèmes d’adaptation scolaire à leur arrivée dans un établissement traditionnel.

[9] L’étude de R. Shankland montre que les élèves issus d’établissements différents s’adaptent sans difficulté  dans l’enseignement supérieur.