31- Devenir un adulte hypermoderne: une injonction paradoxale à l'autonomie? Approche clinique de mobilités étudiantes en Argentine

Charlotte Gamundi

CREF, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, France

 

Mots clés : mobilité internationale - étudiant - devenir adulte - clinique - hypermodernité  

 

                                                              « L’exigence d’autonomie est fondamentalement paradoxale »

(De Gaulejac, 2011, p. 1001)

 

Alors, que dans la société actuelle, que nous qualifierons d’hypermoderne, le nombre d’étudiant en mobilité internationale (1) est en perpétuelle croissance à travers le monde, très peu de recherches se proposent de comprendre, au-delà des raisons clairement affichées par les jeunes, ce qui les pousse au plus profond d’eux même à faire le choix de partir étudier à l’étranger. Or, c’est précisément ce qui nous préoccupe dans ce travail. Cette communication présentera l’avancée d’une thèse de doctorat en science de l’éducation. Il s’agit d’une thèse en cotutelle franco-argentine (2). La démarche est clinique d’orientation psychanalytique (Blanchard-Laville et al. 2005), et c’est à travers l’analyse d’entretiens non-directifs (Yelnik, 2005), que nous aborderons la question du devenir adulte d’étudiants en mobilités internationales. Six étudiants ont été interviewés, trois Argentins et trois Français, les deux genres sont représentés à parts égales. Les jeunes ont été rencontrés deux fois chacun, une première fois avant leur départ ou dans la semaine qui a suivit leur arrivée, puis une seconde fois, à leur retour ou dans la semaine précédant leur départ. Il nous a semblé important que les entretiens se fassent dans la langue maternelle de chaque étudiant afin de laisser les associations libres de ce dernier s’exprimer, en évitant la barrière de la langue et en permettant le plus de choix possibles dans le vocabulaire. A partir de deux points de vue différents mais convergents, ceux de la psychanalyse et de la sociologie, nous tenterons de comprendre quel rôle joue la mobilité étudiante dans le devenir adulte du sujet.  Nous nous intéresserons donc à ce qui se joue psychiquement pour ce dernier tout en observant dans quel contexte social il s’inscrit. Cette communication présentera les premiers résultats de cette recherche, ceux issus de l’analyse des entretiens effectués avec les trois étudiants français.

 

1.      L’approche clinique au service du sujet hypermoderne

L’approche de cette recherche est clinique d’orientation psychanalytique (Blanchard-Laville & Al., 2005). Il s’agit en effet, ici, de saisir à travers des entretiens cliniques de recherche dits d’inspiration psychanalytique (Yelnik, 2005) un point de vue subjectif, un ressenti. La consigne suivante a été donnée aux interviewés « Vous vous préparez à partir en Argentine, pouvez-vous me dire, comme ça vous vient, comment vous le vivez ? ». Par libre association, les sujets s’expriment ensuite à leur guise.

Je proposerai ainsi tout au long de ce texte, des interprétations visant à comprendre les mouvements psychiques inconscients des sujets interviewés, issu d’une analyse plus minutieuse des mécanismes de transfert et de contre-transfert, présentée plus amplement dans ma thèse de doctorat.

C’est à partir de cet éclairage théorique, psychanalytique freudien, que nous allons nous intéresser aux sujets en présence dans cette recherche. Parallèlement à l’aspect psychique du sujet nous nous intéresserons à l’aspect social de l’individu. En effet, loin de s’opposer ces deux aspects d’une même personne se mêlent, conférant à cette dernière toute sa singularité. Nous tenterons donc -quand bien même sociologie et psychanalyse ont chacune leurs propres règles- de comprendre le sujet, l’individu dans toute sa complexité psychique et sociale.

Des entretiens ont été menés avec trois jeunes français, partant dans le cadre de leurs études durant un semestre à Buenos Aires: Marie-Charlotte, Margaux et Elias (3) âgés respectivement de 21, 20 et 23 ans. Je les ai rencontrés quelques semaines avant leur départ pour l’Argentine. D’autres entretiens, qui ne seront pas utilisés dans cet article, ont été effectués dans le cadre de cette recherche. En effet, pour cette recherche ont été interviewés plusieurs étudiants français et argentins. Les étudiants sont rencontrés une première fois, avant leur mobilité internationale (en France ou en Argentine), soit avant leur départ soit à leur arrivée dans le pays d’accueil. Puis, ils sont interviewés une seconde fois avant leur retour ou à leur retour dans leur pays d’origine. Les entretiens sont menés dans la langue d’origine de chaque interviewé. Nous ne présenterons ici, uniquement que ceux effectués, en France, avec des étudiants français avant leur départ.

Marie-Charlotte et Margaux sont amies, elles sont toutes les deux en bi-licence anglais-espagnol dans la même université et partent ensemble en Argentine. Elias est étudiant en 4ème année d’architecture. Tous trois sont parisiens.

Les sujets interviewés lors de cette recherche, l’ont été en 2011 et 2012, période  actuelle, que nous qualifierons d’hypermoderne.

A propos d’hypermodernité, une petite question de vocabulaire se pose. En effet, certains qualifient l’époque contemporaine de postmoderne  et d’autres d’ hypermoderne. Comme l’explique Nicole Aubert, la notion de postmodernité exprime « le constat d’une rupture avec les valeurs et les idées représentatives de la modernité » (Aubert, 2008, p.23) alors que la notion d’hypermodernité, renvoie à « l’exacerbation, la radicalisation […] de la modernité » (Aubert, 2008, p.24). C’est à cette seconde notion que nous ferons référence dans cet article. Nous parlerons donc, de société, d’époque et d’individu hypermoderne (Aubert, 2004a)  dans le sens d’une modernité à l’excès.

Une des caractéristiques de l’hypermodernité est un nouveau rapport au temps dans lequel rien ne dure. L’individu vit au présent sans se soucier du passé déjà obsolète et sans avoir le temps de se préoccuper du futur. Comme l’exprime Marie-Charlotte : « ça passe à une vitesse absolue » (ligne130).

Cet extrait du discours d’Elias, lorsqu’il parle de la façon dont il imagine Buenos Aires, est un belle illustration de ce nouveau rapport au temps induit par l’hypermodernité: « Je pense que c’est quand même une ville un peu plus speed///c’est une grande ville euh où les gens je pense qu’ils sont un peu plus// je pense que c’est une ville qui bouge beaucoup/ moi je viens de Paris j’aime bien ja j’adore Paris euh/ j’aime bien où c’est c’est une ville où les gens euh/// on nous dit que les gens sont stressés moi je pense qu’ils sont pas du tout stressés je pense que juste les gens ont euh/ vivent comme ça vivent rapidement quoi un monde de vitesse euh/ et moi je pense que c’est c’est vachement important je vis dans ce monde de vitesse et si je pouvais aller encore plus vite j’irai encore plus vite/ » (lignes 467-173).

Les nouvelles technologies ont contribué à ce nouveau rapport au temps des individus dans une société où l’on peut être partout à la fois. Il est frappant de constater, que bien qu’ayant des personnalités très variées, tous les jeunes interviewés, prévoient d’emmener leur ordinateur et leur téléphone portable. En ce qui concerne Elias, c’est même l’unique chose qu’il a pensé à préparer avant son départ, il affirme : « maintenant mon ordinateur c’est mon meilleur ami » (ligne 699).

Si l’individu peut être partout à la fois, il devrait gagner du temps, et pourtant, il n’a jamais eu aussi peu de temps pour penser et notamment pour penser à l’avenir.

Un des propos, qui m’a le plus touché lors de cette recherche est celui-ci : «Parce que c’est pour ça là là là c’est a première fois que je prends un peu de recul sur mon voyage à/ à Buenos Aires quoi donc euh/ donc toutes les questions que j’avais pas vraiment envie de me poser je me les pose maintenant […] mais en même temps je sais que je/ là je/ là je les oublierai là/ après avoir poussé cette porte […] j’ai-je vais mettre un peu de musique et je vais tout oublier/ […] donc c’est pas très/ c’est pas très important » (lignes 734-739). Elias y parle de l’entretien que j’étais à cet instant en train de mener avec lui. Le dispositif clinique lui permet de prendre le temps de penser, chose que la société ne l’autorise pas à faire, mais il résiste, conscient du temps et de l’implication que ce travail de mise en mot de ses pensées lui coûte.  

Parallèlement à ce changement de rapport au temps, nos rapports aux distances ont, eux aussi, changé puisqu’il est possible d’être présent virtuellement à un endroit dans la minute qui suit. Il est bien loin, pour nos étudiants ayant réservé leurs billets d’avion sur Internet qui les mènera en Amérique en à peine 13 heures, le temps des voyages en bateau de Christophe Colomb mettant plusieurs années pour découvrir l’Amérique.

Dans cette société où le passé est dépassé et où le présent est instable sont donc valorisées l’adaptabilité d’une part et  la différence d’autre part. C’est en réponse à cette double exigence que Margaux et Elias font le choix de partir en Argentine, destination à la fois « originale » et « lointaine ». Tous deux connaissent bien l’Espagne, ils recherchaient quelque chose de plus « dépaysant » qui restent tout de même rassurant et « occidentalisé ». Cette mobilité internationale en Argentine, permet donc à ces étudiants de se différencier par l’originalité de la destination mais aussi de prouver leur adaptabilité en ajoutant une ligne de plus en plus valorisée dans le monde de l’entreprise à leur CV.

Adaptable et singulier, l’individu se doit d’être autonome, libre de ses choix. Pourtant, comme l’explique Vincent de Gaulejac : « la conquête de l’autonomie passe par l’acceptation des cadres, l’incorporation d’habitus, l’intériorisation de façons de faire et de façon d’être.» (De Gaulejac, 2011, p. 1001).

L’autonomie ne perd-elle pas tout son sens sans la menace de l’hétéronomie ?

 

2.      Devenir autonome en prenant la liberté de se contraindre

Sans la menace de l’hétéronomie comment un jeune peut-il se construire en tant qu’adulte autonome ?

Nous pouvons supposer, qu’en l’absence ou que face à un manque d’hétéronomie, que c’est en se fixant leurs propres règles à transcender, que certains jeunes parviennent à s’autonomiser par eux-mêmes. Cette auto-nomisation, peut parfois les amener à fantasmer l’auto-engendrement. Le jeune, se serait créé lui-même en tant qu’adulte.

Il semblerait, que la mobilité internationale en Argentine, soit pour certains jeunes, une façon de s’imposer un cadre, une contrainte : celle de partir loin. Tous les étudiants interviewés témoignent dès les premières lignes des entretiens, de ce désir de partir loin, Elias dit par exemple : «je pense que j’avais besoin de partir loin » (lignes 70-71) et Marie-Charlotte pour sa part raconte « je me suis dit bah autant partir loin » (ligne 30). Ce voyage semble être, comme un défi qu’ils s’obligent à relever. En effet, tous les étudiants rencontrés, disent craindre de s’éloigner de la France, de s’isoler de leur famille et de leurs amis. Elias angoisse : «je quitte quand même tout ce que j’ai fait depuis maintenant euh/ des années des années » (lignes 212-213). Peut-être que ces jeunes, en faisant le choix de se plier à cette contrainte, se créent une certaine hétéronomie sur laquelle ils pourront s’appuyer pour s’autonomiser et s’émanciper. Margaux savoure « la liberté qu’on prend vis-à-vis de nos amis de pas donner de nouvelles/ » (ligne 923), tout comme Elias lorsqu’il explique « si il y a un pote qui veut venir me voir ça va être compliqué pour lui// […] Et moi ça ne me dérange pas que ce soit compliqué pour lui/ parce que si je pars loin/ c’est que/ c’est que j’ai pas forcément envie de voir mes potes débarquer là-bas/// alors ça peut paraître hyper méchant/ » (lignes 510-515).

En effet, notre société hypermoderne, défaillante en termes de cadres et de règles, ne peut leur servir de base, d’appui pour se démarquer. Ils se construiraient donc eux-mêmes un cadre, s’imposeraient des règles répondant inconsciemment aux nouvelles modalités imposées par l’hypermodernité.

Si notre société hypermoderne, en apparence, tend vers une exemption d’hétéronomie et laisse donc le sujet s’auto-nomiser, elle ne lui laisse d’autres choix que celui de s’auto-identifier, de s’auto-définir. Autrement dit, c’est sans repère que l’individu hypermoderne doit se définir, trouver sa propre identité, être lui-même sans les limites et sans les repères sociaux traditionnels. La mobilité internationale en Argentine, jouerait donc ici ce rôle de contrainte auto-imposée, les aidant donc à s’autonomiser et à devenir adulte.

Margaux témoigne « c’est un peu une contrainte qu’on s’est nous-même mise donc finalement qui n’en est pas une/qui est un peu une liberté/mais on a pris la liberté d’être bloquées là-bas/ enfin de// voilà de pour être pour nous obliger nous-même à être à fond dans/dans ce qu’on fait et/// et s’investir pleinement/// enfin là-bas/ » (lignes 906-909). Ce passage, semble témoigner d’un fantasme inconscient d’auto-engendrement. Le fait que Margaux affirme : « La liberté dans le sens où on/c’est bah c’est notre projet/c’est nous qui l’avons créée/ c’est pas nos parents/ nos professeurs qui nous ont/// […] Qui ont/ qui nous ont influencés/ je pense vraiment pas du tout » (lignes 916-919), corrobore cette idée. Elle fait abstraction de ses parents. Ce voyage et les règles qui y sont liées, elle fantasme de se les être elle-même imposée, sans la moindre influence sociale. Ce voyage en Argentine, jouerait donc un rôle fondamental dans l’autonomisation de Margaux. Il lui permettrait de faire face au manque d’hétéronomie en se construisant un cadre, tout en s’émancipant, en devenant plus indépendante vis-à-vis notamment de ses parents, à travers ce fantasme d’auto-engendrement. C’est donc par l’intermédiaire de ce projet de mobilité internationale que la jeune femme réussirait à s’autonomiser, contournant ainsi le paradoxe de l’injonction d’autonomie qui lui est fait par la société hypermoderne.

Elias aussi, fait partie de ces jeunes, sommés par la société de devenir des adultes autonomes, et, lui aussi, semble s’appuyer sur cette mobilité internationale en Argentine pour répondre à cette injonction sans se perdre dans ses paradoxes. Dans son discours, il parle très peu de sa famille, il dit ne pas vouloir que sa mère qui est déjà allée à Buenos Aires ne lui en parle : « à chaque fois qu’elle essaye de m’en parler/ je dis que ça sert à rien/ que je verrai tout seul// » (lignes 881-882). Si sa mère venait à lui en parler, nous pourrions imaginer que cela viendrait rompre le fantasme d’auto-engendrement du jeune homme. Il dit aussi : «m’éloigner de Paris c’est peut-être une bonne chose parce que/ je vais m’éloigner de mon entourage euh je vais découvrir une autre civilisation […] je vais m’attacher à d’autres choses aussi donc peut-être que ça peut être assez bénéfique pour moi// » (lignes 179-183), comme si il se devait, seul, de savoir ce qui est bon ou non pour lui. Il s’impose ce voyage, estimant que « ça peut être assez bénéfique » pour lui puisque aucune autorité extérieure ne lui impose quoi que ce soit, ne le guide vers ce qui peut être « bénéfique » pour lui. Il raconte, lors de l’entretien, qu’il n’a pas de limite, qu’il fait constamment la fête, qu’il ne dort que très peu et que si il a choisi cette école c’est parce que « l’enseignement est pas du tout académique » (ligne 290). Il s’était déjà, à peine majeur, dit qu’un enseignement académique ne lui conviendrait pas. Cette histoire, illustre le fait que notre société demande aux enfants de trouver par eux-mêmes qui ils sont, se devant à la fois d’être d’un grand sérieux, d’une grande maturité tout en s’amusant, en profitant « à fond » du moindre plaisir. Elias, compose donc avec ces injonctions paradoxales, et, se cherche lui-même à travers se voyage.

Avec l’hypermodernité, « l’enfance  apparaît comme un moment critique où l’attention et l’intervention des adultes doivent être mobilisées en permanence afin que l’auto-constitution de l’individualité se mette en route sans entrave» (Gauchet, 2004, p.38). L’enfant se doit d’être autonome, afin d’être soi-même, un soi-même à la hauteur de l’idéal  de ses parents et de la société hypermoderne. Dans sa singularité et en toute autonomie, comment l’enfant peut-il devenir l’adulte désiré par ses parents et par la société ?

 

3.      Une ambivalence à l’égard de l’âge adulte

Jusqu’à aujourd’hui, les critères qui définissaient l’adulte étaient l’exercice d’une activité professionnelle, le départ du foyer parental, la vie en couple et le premier enfant. Plus simplement, ce qui différenciait le jeune de l’adulte c’était l’indépendance et l’autonomie de ce dernier. Afin de devenir adulte, il s’agissait pour le jeune de se défaire de sa famille d’origine (celle construite par ses parents) pour construire sa propre famille et devenir ainsi un adulte indépendant et autonome.

Comme chacun le sait, l’allongement de la vie entraîne dans nos sociétés un allongement de la jeunesse. Les frontières entre ces deux âges de la vie, jeunesse et âge adulte, deviennent de plus en plus floues. Le jeune vit seul dans une chambre d’étudiant, payée par ses parents et rentre tous les week-ends pour laver son linge sale, il en profite pour voir sa copine qui, elle, travaille et gagne sa vie mais habite toujours chez ses parents.

Elias « fait de la musique », il fait de la techno dans des clubs en France, en Allemagne ou en Espagne. A Paris, ses week-ends sont rythmés par la fête, comme il l’explique, il dort peu. D’une grande maturité, comme nous l’avons vu précédemment lorsqu’il s’agit de ses études, Elias semble totalement régresser lorsqu’il s’agit de « sortir ». Ainsi, il garde un pied dans la jeunesse, un autre dans l’âge adulte. Il explique même qu’il a pris son billet d’avion de sorte d’arriver à Buenos Aires le vendredi pour « faire la fête/ à fond// et j’ai j’ai pile le week-end pour faire la fête » (lignes 607-608). Ce plaisir que lui procurent la musique, la fête, est irrésistible pour lui. Il tente bien de se ressaisir en disant que son voyage à Buenos Aires, « c’est peut être aussi une bonne occasion d’arrêter de// de faire trop la fête » (ligne 600). Inconsciemment, à travers ces derniers propos son surmoi semble s’exprimer, mais la société, loin d’appuyer ce surmoi poussant le sujet à contenir ses pulsions, l’incite à assouvir le moindre de ses désirs dans une quête perpétuelle du plaisir instantané. Avec ses mots, Elias témoigne de la force de cette pulsion, en parlant de Buenos Aires, il dit : « si là-bas je fais pas grand-chose vu que j’ai vraiment besoin de ça [de faire la fête] euh/ pour pour pour pour être content// bah je retournerai en Allemagne et dans ces cas là là je pourrais euh// m’amuser/ aussi en faisant de la musique/ » (lignes 219-221). Elias paraît avoir un sentiment ambivalent à l’égard de l’âge adulte, il désire à la fois y être et ne pas y être, autrement dit il désire continuer à jouir des plaisirs de la jeunesse tout en cherchant à s’autonomiser via son voyage en Argentine.

 

Dans une société hypermoderne où sont valorisées, comme nous le disions précédemment, l’adaptabilité, la singularité et l’autonomie « rester jeune, c’est essentiellement ne pas se fixer, ne pas s’aliéner dans le déjà réalisé » (Gauchet, 2004, p.42). En effet, la jeunesse est l’âge de la vie le plus valorisé par l’hypermodernité.

Cet âge est perçu comme celui de la liberté, où tout est encore possible comme les deux jeunes femmes interviewées en témoignent.  Marie-Charlotte explique en parlant de son voyage en Argentine : « c’est l’âge où on peut le faire […] on peut partir tant qu’on peut » (lignes 45-48) sous-entendant qu’après elle n’aura plus l’âge, à l’âge adulte, de partir en Argentine. Cette idée que l’âge adulte est l’âge de l’absence de liberté est aussi défendu par Margaux quand elle dit notamment : « j’ai mes parents qui voyagent énormément/ enfin qui aimaient beaucoup voyager (rires) maintenant avec leurs enfants c’est un peu plus dur » (lignes 555-556). En effet, pour elle ses parents étaient libres de voyager avant d’être adultes alors qu’aujourd’hui ils ne peuvent plus voyager. Au-delà de « ne plus pouvoir », la jeune fille emploie le verbe « aimer » au passé comme si ce n’était non pas de l’impossibilité matériel de voyager qu’il s’agissait mais plutôt du sentiment, du désir vis-à-vis de cette liberté de voyager qui avait changée. Cet emploi témoignerait d’un changement dans la relation à la liberté entre la jeunesse et l’âge adulte. Finalement sous cet aspect du discours des deux jeunes femmes, l’âge adulte ne semble pas les attirer, et pourtant par bien d’autres aspects, leurs discours paraissent témoigner du contraire. Margaux, par exemple, cherche à être autonome comme nous l’avons observé précédemment, de plus elle se plaint de sa dépendance financière et de la difficulté qu’elle rencontre face aux banques en tant que jeune : « j’ai pris rendez-vous avec la banque etcetera mais c’est vrai que trouver un/// une carte bleue euh///au/ aux moyens d’un étudiant c’est dur (rires) parce qu’ils peuvent ils nous proposent des cartes bleues euh/ où on retire sans frais euh//là-bas mais qui coûtent euh/ des centaines d’euros par mois/[…] Et c’est pas envisageable pour un étudiant//[…] il faut essayer de de marchander un peu avec la banque pour euh/ arriver à s’en tirer sans trop de frais » (ligne 717-726). Margaux éprouve des sentiments ambivalents, au sens psychanalytique, vis-à-vis de l’âge adulte et il semble que c’est aussi le cas de Marie-Charlotte. En effet, cette dernière n’envie pas le manque de liberté attribué à l’âge adulte mais elle désire parallèlement être une adulte indépendante comme nous l’observions précédemment. Elle estime que ce voyage en Argentine est sa dernière aventure en tant que jeune, elle dit « pour moi c’est un peu un truc de transition » (lignes 436-437) puis « l’Argentine aussi coupe un peu entre mes/ mes deux/ ces deux phases » (ligne 447) de plus elle dit être « vraiment pressée d’y aller » (lignes 600-601) ce qui corrobore l’idée qu’elle a envie de passer cette transition.

Cette ambivalence de sentiments à l’égard de l’âge adulte est en phase avec la façon dont l’individu hypermoderne perçoit cet âge. En effet, si le passage à l’âge adulte est un accès à l’autonomie et à l’indépendance, il implique aussi de se plier à des contraintes, de s’engager. Seulement, si ce paradoxe n’est pas nouveau, il est aujourd’hui remis en cause, l’adulte hypermoderne se voudrait libre sans contrepartie, autonome et affranchi de tout engagement. Mais une fois de plus que vaudrait la liberté d’un individu dans une société de chaos?

 

4.      Une indépendance à l’obsolescence programmée

Bien qu’ambivalents, comme nous venons de le voir, ces jeunes sur le départ pour l’Argentine semble désirer devenir adulte. Du moins, ils paraissent désirer l’indépendance qui caractérise cet âge de la vie. Dans ce sens, la mince frontière entre jeunesse et âge adulte les amène à basculer tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Comme nous allons pouvoir l’observer dans les témoignages de Marie-Charlotte et d’Elias, à peine ont-ils gagné un petit bout d’indépendance qu’ils craignent de se le voir retirer.

Marie-Charlotte est déjà partie en mobilité internationale en Irlande pendant un an. Une chose m’a frappée dans son discours, il s’agit de l’emploi du mot « trou » qu’elle fait à de nombreuses reprises au sens de « se faire son trou ». L’image du sexe de la femme qui est associée à ce mot dans la langue française me laisse penser que se faire « son petit trou » pour Marie-Charlotte correspond à se faire femme, voir à se faire mère. De plus, Marie-Charlotte est la cadette d’une famille nombreuse et semble avoir du mal à trouver sa place d’adulte dans cette famille où elle a toujours été considérée comme « la petite dernière » (ligne 498). Le père de Marie-Charlotte est absent de son discours mais nous n’avons pas abordé les raisons factuelles de cette absence. Toujours est-il que sa « maman » (mot qu’elle emploi à plusieurs reprises) y est, elle, très présente. C’est selon la jeune femme, elle qui leur a transmis, à Marie-Charlotte et à ses frères et sœurs le goût du voyage. Elle raconte : « maman nous a vachement poussé au voyage » (ligne 281) ou encore, «maman qui nous a beaucoup beaucoup boostés quand on était petits pour faire des voyages » (ligne 300). Il est donc d’autant plus difficile pour l’interviewée de se démarquer de sa mère et de ses frères et sœurs à travers ce voyage d’étude puisqu’ils ont déjà beaucoup voyagé à travers le monde. Mais Marie-Charlotte semble avoir trouvé sa place grâce à ce voyage en Argentine, puisque aucune personne de sa famille n’y est encore allée. Elle explique : « j’ai envie de vivre mon aventure […] comme ça je vais dans un continent qui n’a pas encore été exploré par la famille […] enfin si/ le Pérou il a déjà été exploré mais l’Argentine nan// donc euh ça je suis contente/ de faire mon petit truc/ perso » (lignes 306-309) ; elle ajoute : « c’est pour ça que j’attends l’Argentine/ c’est parce que enfin je vais avoir mon truc nouveau aussi à moi » (lignes 457-458). Cette aventure comme la nomme Marie-Charlotte semble être comme une conquête de sa différence, de son indépendance. On l’imagine aisément dans son discours nous raconter qu’elle va planter un drapeau en Argentine. En même temps qu’un chez elle distinct, « son petit trou », il semble que c’est la femme qui est en elle que Marie-Charlotte va chercher si loin, en Argentine.

De la même façon, le père est absent du discours d’Elias. Peut-être que lui aussi éprouve des difficultés à se faire une place au sein de la famille, à être lui-même. Comme nous l’avons vu précédemment, il fuit lorsque sa mère veut lui parler de l’Argentine, il me raconte même que des gens lui ont offert des guides de l’Argentine qu’il se refuse d’ouvrir (lignes 221-236). Il dit ne pas vouloir se faire une idée du voyage avant de partir, qu’il préfère voir par lui-même. S’il ne souhaite pas faire comme les autres, nous pouvons imaginer que c’est d’une part pour se différencier, pour trouver sa place et d’autre part pour ne pas dépendre des autres, pour gagner en indépendance. A ce moment de son discours, il ajoute : «  je sais pas préfère découvrir le truc après lire l’histoire plus tard […]/ je pense pas qu’il y ait vraiment d’ordre/// quand on voyage quoi/// » (lignes 231-233). Même si dans son cas, contrairement à Marie-Charlotte, des membres de sa famille sont déjà allés en Argentine, il se distingue de ces derniers et trouve sa place en abordant son voyage à sa façon. J’entends ici, qu’il ne souhaite pas s’inscrire dans la continuité de l’histoire mais qu’il souhaite se démarquer, être à côté de l’histoire des autres, construire sa propre histoire, en adulte indépendant et libre.

Marie-Charlotte témoigne au cours de l’entretien de la difficulté qu’elle a eu à son retour d’Irlande à « décrocher bah ce que toute la vie qu’on a eu là-bas » (lignes 423-424), de «tous mes petits trous que je me suis fait » (lignes 411-412). Comme elle l’explique, Marie-Charlotte s’était construit « son petit trou », son chez elle, et j’ajouterai son chez elle de femme, d’adulte indépendant. Mais, comme elle le dit très bien : « j’avais gagné mon indépendance avec l’Irlande et mes et mes deux années précédentes/ et finalement là j’ai je l’ai reperdu » aux lignes 496-497. La perte de cette indépendance est symbolisée dans l’histoire de cette jeune femme par le retour au foyer familial après un séjour à l’étranger.

Elias de la même façon, mesure le risque qu’il prend en partant en Argentine. Il dit « écoute// moi si je pars c’est parce que j’ai un/ j’ai la chance d’avoir un appart assez cool à Paris/ et je viens d’arriver dedans c’est l’appart de mon frère/ et je viens d’arriver dedans je viens de gagner mon indépendance euh/ j’ai j’ai j’ai un appart qui est génial euh// euh j’ai mon studio à l’intérieur j’ai tout ce qu’il faut et je j’me barre direct quoi/ (rires de ma part)/ je l’ai depuis quatre mois et évidemment j’me barre// et donc moi je lui ai dit euh si je pars de Paris euh// on se prend un loft » (lignes 421-426). L’appartement où il vit à Paris représente un morceau d’indépendance récemment acquis, s’il le quitte c’est uniquement dans l’espoir d’avoir une plus grosse part d’indépendance représenté par le loft.

Comme nous l’avions vu précédemment dans notre société hypermoderne, les frontières entre jeunesse et âge adulte sont de plus en plus floues. Ces exemples en témoignent bien. Dans notre société d’urgence (Aubert, 2004b) et liquidité (Baumann, 2000) même l’indépendance semble avoir une obsolescence programmée. L’adulte ne peut plus se dire définitivement indépendant et autonome. Le jeune peut-il se dire définitivement adulte ? L’âge adulte est-il un âge obsolète pour la société hypermoderne ?

 

Notes :

(1)   Les étudiants dits « en mobilité internationale », selon la définition de l’OCDE, sont les étudiants qui ont quitté leur pays d’origine pour aller étudier dans un autre pays.

(2)   Thèse de doctorat de Charlotte Gamundi en cours. Sous la cotutelle de Françoise Hatchuel (CREF-Université Paris Ouest Nanterre La Défense) et de Marta Souto (FFyL-Universidad de Buenos Aires).

(3)   Dans un souci de respect de l’anonymat des personnes interviewées, leurs prénoms sont fictifs.

 

Bibliographie

 

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