309 - Les professionnels de la petite enfance et de l’école maternelle

CARRAUD françoise

EA 4571 – Éducation, cultures, politiques, université Lumière Lyon 2

 

GASPARINI Rachel

Centre Max-Weber, université Claude-Bernard, Lyon 1

 

VAN LAERE Katrien

Département des études sociales, Université de Gand (Belgique)

 

ULMANN Anne-Lise

EA 4132 – Centre de recherches sur le travail et le développement, CNAM

 

Mot-clés : Petite enfance ; école maternelle ; ATSEM ; division du travail ; care

 

L’école maternelle a une place à part dans le système éducatif français : sans être obligatoire elle est, depuis 1994, fréquentée par 100% des enfants de trois, quatre et cinq ans (L’État de l’école, DEPP, 2012). À cette forte fréquentation et à son évolution depuis les années soixante-dix, sont associés de nombreux changements dans et hors de l’école maternelle elle-même : affaiblissement de sa spécificité par rapport à l’école élémentaire, développement d’une centration sur des savoirs scolaires et sur des enjeux de réussite scolaire (Garnier, 2009 ; Inspection générale, 2011). Ainsi l’école maternelle est-elle fortement sollicitée, tant par les politiques que par les familles ou les enseignants des niveaux supérieurs, voire par les chercheurs en éducation, pour prévenir ou réduire l’échec scolaire dénoncé par les enquêtes nationales ou internationales. Mais ses objectifs de scolarisation sont également discutés, parfois contestés, eu égard au traitement institutionnel de la petite enfance dans d’autres pays. Quels sont les enjeux de ces évolutions institutionnelles, politiques et sociales pour les professionnels de l’école maternelle eux-mêmes et pour leur travail au quotidien ?

Dans une approche pluridisciplinaire (sociologie, sciences de l’éducation et de la formation notamment), ce symposium vise à rendre compte des travaux récents sur les professionnels de la petite enfance et de l’école maternelle, et à susciter des échanges et des débats sur ces connaissances. Quelle est la réalité ordinaire du travail des enseignants de maternelle ? Comment collaborent-ils avec les autres professionnels de la petite enfance, Atsem notamment, et les autres partenaires éducatifs comme les parents ? La collaboration entre les différents acteurs de l’éducation de la petite enfance sera aussi examinée dans une perspective internationale (notamment européenne) car la question de la scolarisation de cette première éducation semble se poser dans différents contextes et systèmes éducatifs.

 

Communication 1 : Travailler avec les Atsem à l’école maternelle 

 

Françoise Carraud, université Lumière Lyon 2

EA 4571 – Éducation, cultures, politiques

 

Mots-clés : École maternelle – travail enseignant – Astem – Collectifs de travail

 

À partir d’une enquête ethnographique en cours (Woods, 1990), portant sur le travail ordinaire des enseignants de maternelle, cette communication propose de rendre compte de premiers résultats à propos du travail avec les Atsem (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles). En effet, cette enquête montre que la présence de ces différents professionnels dans les mêmes espaces de travail, selon des temporalités un peu décalées, et devant accomplir des tâches à la fois proches mais distinctes interroge vivement l’activité ordinaire des enseignants comme celle des Atsem.

L’étude, initiée depuis septembre 2011, est conduite dans une école maternelle de centre ville et concerne une dizaine d’enseignants et six Atsem. Les observations participantes (en classe, en réunion, dans les moments informels…) sont complétées par le recueil auprès des enseignants, de chroniques quotidiennes notées dans des agendas personnels (avec indication des sentiments de confort, satisfaction, fatigue au travail, et éventuellement commentaires ou anecdotes sur la journée), et par des entretiens à partir des observations et des agendas. Des entretiens ont été également réalisés avec les Atsem volontaires.

Dans une première approche, à la suite des travaux de Durand (2002), Lessard et Tardif, (2004) pour l’école primaire, ou de Barrère (2003) et Lantheaume (2008) pour le second degré, il s’agit de rendre compte du travail ordinaire des enseignants de maternelle, en mobilisant diverses branches des sciences du travail (Schwartz, 1997 ; Molinier, 2008 ; Clot, 2008 ; Dejours, 2010 ; Lallement, 2010 ; Pastré, 2011). Si les questions de limites et d’invisibilité du travail, de porosité avec la sphère personnelle ou encore de reconnaissance sont vives, le nécessaire travail commun avec les Atsem est au cœur de toutes les préoccupations.

Si les absences des Atsem sont, pour les enseignantes, sources de tension au travail, leur présence est aussi à l’origine de différents conflits ouverts ou larvés, qui ont une incidence forte sur le travail des deux groupes professionnels. Cette communication vise à décrire et comprendre l’activité de ces collectifs au travail (Dejours et Gernet, 2012) et à proposer des pistes d’analyse, en lien notamment avec la spécificité de la scolarisation des jeunes enfants et des organisations du travail que sont les écoles maternelles.

 

Références :

Dejours, C. et Gernet, I. (2012). « Travail, subjectivité et confiance ». Nouvelle revue de psychosociologie, 2012/1 n° 13, p. 75-91.

Garnier, P. (2010). « Les transformations de la collaboration entre enseignants et personnel de service à l’école maternelle : entre principes et pratiques ». Les sciences de l’éducation pour l’ère nouvelle, n°43, p.100-119.

Ulmann, A.-L., Betton, E., Jobert, G. (2011). L’activité des professionnelles de la petite enfance. Dossier d’études, n°145.

 

Communcation 2 : Atsem et professeurs des écoles en maternelle : une articulation professionnelle

 

Rachel Gasparini, université Claude-Bernard, Lyon 1

Centre Max-Weber

 

Mots-clés : socialisation, maternelle, enseignant, Atsem, care, éducation

 

Cette intervention prend appui sur les résultats d’une recherche sociologique localisée dans une école maternelle socialement mixte et qui portait sur l’analyse de la confrontation entre la socialisation primaire familiale et la socialisation scolaire. Sur le plan méthodologique, 23 élèves scolarisés au départ dans une même classe ont fait l’objet d’un suivi longitudinal sur trois ans et du côté des professionnels, les 14 enseignants et les 6 Atsem des six classes ayant accueilli successivement les élèves ont été interrogés par entretiens. Des observations filmées ont également été menées (110 heures). Cette recherche a été l’occasion de nous interroger sur l’articulation professionnelle des enseignants de maternelle et des Atsem. La question a déjà été étudiée concernant d’autres lieux tels que l’hôpital (Peneff, 1992) ou les structures collectives d’accueil de la petite enfance (Odena, 2009), regroupant des  métiers aux statuts et aux fonctions différents, avec des enjeux autour de la répartition du travail. Cependant, l’articulation professionnelle des Atsem et des enseignants présente la spécificité de s’effectuer souvent dans le cadre d’un binôme qui exerce au sein du huit-clos d’une classe.

À l’école maternelle, les enfants sont confrontés à un cadre institutionnel commun ainsi qu’à des conceptions, de pratiques, des normes professionnelles qui cohabitent (Avril, Cartier, Serre, 2010), voire sont concurrentes entre elles (Darmon, 2006). L’Atsem et l’enseignant occupent ainsi des positions professionnelles qui diffèrent de par leurs fonctions, leurs formations et leur niveau de responsabilité. Cependant l’évolution historique de ces deux corps de métiers aboutit progressivement à rapprocher les préoccupations concernant le « bien-être » de l’enfant et l’éducation de l’élève, qui rendent moins claires les frontières de l’attribution respective des cadres d’intervention et des postures professionnelles.

Les Atsem souffrent d’un déficit de reconnaissance de leurs compétences (Petit, 1995), au même titre que ces professionnelles de la petite enfance qui sont perçues comme effectuant une occupation domestique relevant plus du bon sens maternel que d’une réelle formation (Ulmann, 2012 ; Ibos, 2012). La définition du travail de l’Atsem renvoie au « care » (Molinier, Laugier, Paperman, 2009), mais on peut se demander dans quelle mesure le travail enseignant n’a pas cette préoccupation et inversement, un rôle éducatif est maintenant reconnu aux Atsem par exemple dans l’acquisition du langage et de l’autonomie de l’élève ou bien dans la relation aux parents (Francis, 2000). Notre communication analysera les modalités de l’articulation professionnelle des Atsem et des enseignants à propos de deux objets d’étude très contrastés : la place du doudou et la question de l’autorité.

 

Références :

Avril C., Cartier M., Serre D. (2010), Enquêter sur le travail, La Découverte, Paris

Darmon M. (2006), La socialisation, Nathan, Paris

Molinier Pascale, Laugier Sandra, Paperman Patricia (2009), Qu’est-ce que le care ?, Payot, Paris

 

Communication 3 : Division des rôles  dans l’éducation de la petite enfance : une perspective internationale pour explorer la relation entre l'ATSEM et l’enseignant

 

Katrien Van Laere,

Université de Gand (Belgique), Département des études sociales 

 

Mots-clés : division, care, éducation, assistants, petite enfance

 

Sous l'influence des neurosciences et des sciences économiques, les premières années de la vie sont considérées comme essentielles pour l’ensemble de l’existence des individus (Shonkoff and Philipps, 2000 ; Heckman, 2006) et le rôle prépondérant de l'éducation de la petite enfance pour préparer une bonne carrière scolaire et une future insertion professionnelle est souvent souligné. C’est dans ce contexte international de « scolarisation » de la petite enfance que sont définis les programmes d’éducation des jeunes enfants et que se développent les politiques et les pratiques (Moss, 2013). Même si certains s’accordent pour affirmer l’importance d’une conception complète ou holiste de l’éducation (Cameron and Moss 2011; European Commission 2011; Kaga, Bennett and Moss 2010), moins d'attention est accordée à la dimension du care dans l'éducation. Dans plusieurs pays, cette hiérarchie entre l'éducation et le care (perçu comme un « mal nécessaire ») est incarnée dans les différents statuts des praticiens.

En analysant les profils des professionnel(le)s dans quinze pays de l'UE, nous avons observé une séparation entre le care et l’éducation qui est soulignée par la division des rôles entre les assistant(e)s non qualifié(e)s et les enseignant(e)s hautement qualifié(e)s. Alors que les profils des enseignants mettent l'accent sur « l'apprentissage », les profils des assistants mettent typiquement l'accent sur le care ou sur le lien entre les familles et les institutions (Van Laere, Peeters and Vandenbroeck, 2012).

Dans cette communication, nous présenterons cette division des rôles dans différents pays, systèmes et politiques d’éducation des jeunes enfants, pour situer la relation ATSEM enseignant, spécifique à la France, dans ce contexte international

 

Références :

Cameron, C. and Moss, P. (2011). Social pedagogy: Current understandings and opportunities Social pedagogy and working with children and young people. Where care and education meet, eds Cameron, C and Moss, P, 7-32. London: Jessica Kingsley Publishers.

European Commission. (2011). Early childhood education and care: Providing all our children with the best start for the world of tomorrow. Brussels: European Commission

Kaga, Y., Bennett, J. and Moss, P. (2010). Caring and learning together. A cross-national study on the integration on early childhood care and education within education. Paris: UNESCO

 

Discussion : La professionnalisation des professionnels de la petite enfance peut-elle s’envisager à distance de l’expérience ?

 

Anne-Lise Ulmann, CNAM

EA 4132 – Centre de recherches sur le travail et le développement

 

Les travaux nombreux sur la petite enfance conduisent aujourd’hui à questionner et analyser les relations entre l’expérience, la formation, et l’activité effective, pour comprendre comment ces professionnels construisent leurs conceptions du travail avec les enfants. De nombreuses études montrent une disjonction entre les discours qui « enjolivent » ces métiers et le sentiment fréquemment évoqué par les professionnels, d’un « travail impossible », pouvant mettre à mal la santé. En revanche peu de travaux questionnent ces difficultés à partir des apprentissages effectués lors de la formation. En observant l’activité de professionnels débutants dans le cadre de leur stage pratique s’effectuant en crèches et dans les écoles maternelles et dans le cadre de leur centre de formation, nous montrerons comment s’articulent les prescriptions propres au métier, les expériences sociales et professionnelles de ces personnes, les discours des formateurs sur la pratique, et les pratiques effectives. A partir d’une approche ethnographique de l’activité portant à la fois sur le travail des tuteurs mais également sur celui effectué par les formateurs nous montrerons comment la professionnalisation visant à valoriser et reconnaître des compétences spécifiques à une activité, trop souvent rabattue à de l’occupation, peut parfois opérer à revers du métier et mettre les professionnels en difficulté. C’est donc la professionnalisation et ses conséquences sur la pratique que nous souhaitons mettre en discussion dans le cadre de ce symposium.

 

Références :

Chaplain, D.-L., Custos Lucidi, M.-F. (2001). Les métiers de la petite enfance. Des professions en quête d’identité, Paris, Syros

Cresson, G. (1998). Formation et compétences dans les métiers du contact direct avec les petits enfants : quelques enjeux, conflits et paradoxes, Lien social et politique – RIAC, n°40, pp. 25-37

Daune-Richard, A.-M., Odena, S., Petrella, F. (2007). Entreprises et modes d’accueil de la petite enfance : innovation et diversification, Dossier d’études n°91, Paris, CNAF,Fablet, D. (2004). « Les groupes d'analyse des pratiques professionnelles : une visée avant tout formative », Connexions, vol.2, n° 82, pp. 105-117.

Lhuilier, D. (2010). « L’invisibilité du travail réel et l’opacité des liens santé travail », Sciences sociales et santé, vol. 28, n°2, pp. 31-63.

Mellier, D. (2008). « La question du ʺtravail de contenanceʺ dans la petite enfance », Spirale, vol. 4, n° 48, pp.19-31.

Ulmann, A.-L. (2012). « Le travail émotionnel des professionnelles de la petite enfance ». Métiers de la petite enfance : registres et dimensions de l’activité. Politiques sociales et familiale, pp. 47-57.