295 - De l’usage des TIC au capital humain : l’expression des compétences dans l’économie immatérielle

Rawad Chaker

docteur en sciences de l'éducation, Laboratoire CIREL-Trigone, Université de Lille 1

 

Audrey Garaffa

docteure en sciences de l'éducation, ESTC Marseille

 

Mot-clés : TIC, capital humain, expression des compétences, économie immatérielle

 

En mutualisant deux travaux de thèse, nous portons un regard sur le développement des compétences en discutant de la nouvelle organisation de l’activité humaine dans nos sociétés. A travers l’usage des TIC, l’exploitation du capital humain et la prise en compte de l’importance des apprentissages informels, nous essayons d’apporter de nouvelles perspectives de recherche en sciences de l'éducation autour de la reconnaissance des compétences et de leur évaluation.

Deux axes structurent notre démarche :

1. Premièrement, la mise en lien des apports théoriques socio-économiques développés par Boltanski (1991, 1999), Moulier-Boutang (2008) et Gorz (2003). Nous mettons en évidence que l’avènement d’un paradigme nouveau avec l’ère numérique et l’économie immatérielle a de fortes répercussions dans la structuration de l’individu social en tant que capital humain.

En effet, que ce soit au cœur du système de formation ou dans la construction du parcours professionnel et personnel, l’individu est amené, désormais, à mobiliser des logiques d’actions spécifiques s’inscrivant dans ce qui peut être appelée une société réticulaire. Boltanski et Chiapello (1999) considèrent que les relations entre individus se retrouvent ainsi plus que jamais inscrits dans des réseaux d'acteurs, professionnels ou domestiques. Les auteurs évoquent une « structure sociale par Projets » ou une « organisation générale de la société par Projets » (p.155).

Dans la même idée, il devient de plus en plus difficile de faire la distinction entre temps de vie privée et temps de vie professionnelle, nous assistons à la prédominance du travail « immatériel » et « cognitif ». La valeur-savoir supplante désormais la valeur-travail (Moulier-Boutang, 2008). Nous pouvons faire le parallèle avec la porosité entre contextes domestique et professionnel provoquée par l'usage des TIC, dans la société réticulaire actuelle où les relations professionnelles informelles participent à la formation du capital social des individus. Cette porosité est accentuée par l'évolution des identités professionnelles (Dubar, 1991), qui demandent de plus en plus des savoir-faire technologiques dans le domaine des TIC, qui peuvent être développées autant dans le milieu professionnel (formation continue ou formation tout au long de la vie), scolaire ou académique (formation initiale), ou domestique (accès aux outils et aux ressources).

2. Deuxièmement, une application pratique mettant en perspective deux terrains d’étude, interroge l’expression des compétences à travers une sociologie compréhensive des dispositifs d'évaluation de compétences en organisations (Garaffa, 2011).

Nous vérifions, dans un premier temps, que les compétences liées aux usages des TIC permettent une meilleure reconnaissance des compétences au travail en général, réifiée en une meilleure insertion socioprofessionnelle des individus. Ces compétences sont réparties sur trois catégories, qui représentent autant de contextes d’activités. Nous avons d’abord les compétences informationnelles qui renvoient à l’usage des outils de recherche et de manipulation des ressources. Ensuite, les compétences communicationnelles sont développées à travers l’usage des outils d’échanges synchrones et asynchrones. Enfin, les compétences techniques correspondent aux usages des nouvelles technologies en général.

Dans un second temps, nous démontrons que l’expression par les compétences donne à voir une normalisation référentielle générale, autrement dit un optimum à atteindre plutôt qu'une évaluation individuelle. Il s’agit d’estimer une valeur pouvant s’exprimer à travers deux facettes dominantes du capital humain et de leurs répercussions dans la construction de l'individu social. Tout d’abord, instrumentaliser l’existant : il s'agit d'être en mesure de marchander ses compétences sur le marché de l’emploi en vue d’une meilleure reconnaissance socioprofessionnelle. Ensuite, réaliser sa valeur en tant que capital humain pour mieux l’investir dans une logique de Projet à long terme.

 

Bibliographie :

Boltanski L. & Chiapello E., (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris : Gallimart.

Boltanski L. & Thévenot L. (1991), De la justification, Les économies de la grandeur, Paris : Gallimart.

Chaker R. (2013), « Les effets de l'usage des TIC sur les compétences et l'insertion socioprofessionnelle », in Education et Formation, UMons, mai, n°e-298-03, pp.29-46.

Chaker R. (2012), « Le déploiement des TIC au Liban : vers une gouvernance électronique? », in Les Cahiers de l'Orient, n°103 deuxième semestreChaker R. (2012), Regards d'acteurs des mondes de l'éducation et de l'entreprise sur les TIC, les politiques et le marché de l'emploi. Enquête dans le contexte libanais, in Sidir M., Baron G.-L. et Bruillard E. (dirs), Actes du colloque Journées Communication et Apprentissage Instrumentés en réseau (JOCAIR), Amiens, 6-8 septembre 2012.

Chaker R. (2012), La transmission des pratiques technologiques dans l'ère numérique : une dialectique entre normes sociales et apprentissages informels, biennale du CNAM, Paris, 6 Juillet.

Chaker R. (2012), La contribution des TIC à l'insertion socio-professionnelle : une approche tri-dimensionnelle de la notion de compétence, Colloque International des TIC en éducation : bilan, enjeux actuels et perspectives futures, Montréal, 3-4 Mai.

Dubar C. (1991), La socialisation, Construction des identités sociales et professionnelles, Paris : Armand Colin.

Garaffa A. « L'individu dans les sociétés du savoir: regard sociologique sur l'éducation à travers le concept de capital » in Sciences croisées, n°12, L'éducation, janvier 2013.

Garaffa, A. (2011), Le capital humain : entre marchantisation et réalisation de soi, Perspectives et discussions autour de deux dispositifs en organisation, Thèse de doctorat, Université Paris 5.
Gorz A. (2003), L'immatériel, Paris : Galilée.

Negri T. & Hardt M. (2004), Multitude, Guerre et démocratie à l'époque de l'Empire, Paris : La Découverte.

Moulier-Boutang Y., (2008), Le capitalisme cognitif - La Nouvelle Grande Transformation, Coll. Multitudes/Idées, Paris : Editions Amsterdam.