290 - De la disposition à l'égard du temps, les boursiers de CPGE face à leur avenir.

James Masy

CREN, Université de Nantes, France

 

Mot-clés : représentations de l'avenir, classes préparatoires aux grandes écoles, boursiers

 

Avec seulement 10% des nouveaux bacheliers qui intègrent chaque année les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), cette prestigieuse filière est souvent citée comme symbole de la « démocratisation ségrégative » (Merle, 2009) de l'enseignement supérieur. Toutefois les différentes réformes et les nombreux dispositifs de démocratisation ont vu augmenter le taux de boursier dans les CPGE (indicateur quantitatif de l'ouverture sociale mobilisé dans le débat politique). Mais, l'hétérogénéité de cette population (Masy 2013) mérite, si l'on souhaite mesurer l'efficacité des politiques d'ouverture sociale, qu'on s'attarde à en définir les caractéristiques.
L'analyse de données quantitatives (analyses secondaires) et qualitatives (entretiens répétés), nous a permis de distinguer deux catégories de boursiers. Les « nouveaux boursiers », qui profitent de la réforme des bourses sur critères sociaux rehaussant les plafonds de revenus et initiant l'échelon zéro, sont majoritairement issus du haut des classes moyennes. Ils sont adaptés aux exigences de la prépa (Beaud & Convert, 2010) et ont bénéficié d'une socialisation où l'avenir se construit dés le plus jeune âge. Leur scolarité antérieure atteste de stratégie en matière d'établissement et de choix d'orientation précoces. Les « anciens boursiers » sont ceux de toujours, les « miraculés scolaires » (Bourdieu & Passeron, 1964), les « exceptions statistiques », les « déclassés par le haut ». Ce sont de bons, voire très bons élèves, issus des classes populaires ou classes moyennes inférieures, qui accèdent aux CPGE sans trop l'avoir anticipé. Leur orientation tardive et parfois hasardeuse traduit un manque de connaissance du système scolaire et une maitrise gestionnaire du temps très limitée (Daverne & Masy, 2012).
Ces dispositions à l'égard du temps nous ont amené à considérer la ségrégation à l'aune de l'avenir. Car les deux catégories de boursiers se distinguent aussi par leurs représentations de l'avenir. A partir des travaux de D. Mercure (1995), nous avons pu définir trois types de préparationnaires boursiers, le possibiliste, l'étapiste et le continuiste. Le possibiliste relie ses projets à une dimension socio-professionnelle. L’étapiste cherche à se prémunir en prévoyant mais n’abandonne pas tout à l’avenir. Le continuiste a un plan de vie très relatif et des projets souvent à court termes.
Une première série d'entretiens au début de leur intégration en CPGE permet de situer la proximité entre catégories et types. Les « nouveaux boursiers » sont plus souvent possibilistes ou étapistes. Les anciens boursiers sont quant à eux majoritairement continuistes et pour quelques-uns, étapistes. Bien qu'au cours des « années prépa », les représentations de l'avenir évoluent, se transforment et laissent entrevoir les prémices d'une acculturation -au moins temporelle-, la démocratisation des CPGE n'en demeure pas moins ségrégative et l'avenir de chacun corrélé à sa capacité à élaborer une stratégie plus qu'à intégrer une filière prestigieuse.

 
Références bibliographiques :
Beaud, S. ; Convert, B. (2010). 30% de boursiers » en grande école… et après ? Actes de la recherche en sciences sociales, 2010 (3), 4-13.
Bourdieu, P. & Passeron, J.-C. (1964). Les héritiers. Paris : Minuit.
Bourdieu, P. (1974), Avenir de classe et causalité du probable, Revue française de sociologie, 15 (1), 3-42
Daverne, C., Masy, J. (2012). Les classes préparatoires aux grandes écoles : entre proximité et prestige, L'orientation scolaire et professionnelle, 41 (4), 571-590.
Masy, J. (2013). La temporalité, une disposition sociale et culturelle de construction de l’avenir. Le cas des « aspirants » aux classes préparatoires aux grandes écoles, SociologieS, [En ligne], mis en ligne le 20 février 2013, consulté le 10 juin 2013. URL : http://sociologies.revues.org/4287
Mercure, D. (1995), Les temporalités sociales, Paris : L'Harmattan.
Merle, P. (2009), La démocratisation de l’enseignement, Paris : La Découverte.