246 - Reconversion  des sportifs de haut niveau : une approche éducative pour une reconquête de l'internalité ? 

Anne-Marie Aguilar-Ripert

Université Segalen Bordeaux 2 – LACES - France

 

Mots clefs : Internalité, sportifs haut niveau, reconversion /fin de carrière, approches socio-éducatives

 

Résumé : A même temps passé dans le sport de haut niveau, qu'est - ce qui fait la différence entre celui qui s'en sort et celui qui s'effondre dans la phase reconversion/fin de carrière ? Interrogeant la psychologie sociale, et s'appuyant sur la théorie de la norme d'internalité (Dubois, 1994, 2009) cette étude présente une réflexion sur le rôle joué par l'internalité dans cette transition et sur l'opportunité d'approches socio - éducatives différentes, susceptibles d'intégrer les dispositifs de formations dédiés à ce public spécifique pour préparer sa reconversion/fin de carrière.

 

Introduction

Depuis quelques années la problématique de reconversion/fin de carrière des sportifs de haut niveau interroge. Le regard porté par le citoyen lambda sur cette phase de transition est fortement influencé par les médias. Certains sportifs de haut niveau se voient médiatisés par des reconversions hors du commun, Ministres par exemple, d'autres défraient la chronique par des actes suicidaires. Entre ces deux extrêmes, nombre de sportifs plus ou moins connus, vont se débattre seuls pour passer cette étape qui demeure pour beaucoup, assimilée à une mort prématurée. Addictions, diverses, descente aux enfers comme certains la nomment, représentent le quotidien d'anciens sportifs de haut niveau encore trop nombreux.

Pourtant des mesures existent pour leur permettre de préparer ce passage difficile : double projet (études/sport), aménagement des études, formations, accès aux concours de la fonction publique... Nombre de chercheurs tant en sociologie, psychologie qu'en psychologie sociale questionnent cette problématique afin d'apporter des éléments de compréhension et de proposer des outils de prévention.

Qu'est - ce qui fait la différence entre celui qui s'en sort et celui qui s'effondre ? Telle est la question qui va guider cette recherche. Interrogeant le champ de la psychologie sociale et particulièrement la théorie de la norme d'internalité, l'objectif est de proposer des actions socio-éducatives complémentaires aux formations existantes, s'il s'avère que l'internalité s'inscrit comme réponse possible à la question posée. Les sportifs de haut niveau pris en compte dans cette étude sont ceux inscrits sur les listes ministérielles et qui intègrent le sport tel que définit par le Ministère: « Le sport de haut niveau représente l'excellence sportive. Il est reconnu par différents textes législatifs et règlementaires et par la Charte du sport de haut niveau qui consacrent l'exemplarité du sportif de haut niveau. Le sport de haut niveau repose sur des critères bien établis qui sont: la reconnaissance du caractère haut niveau des disciplines sportives ; les compétitions de référence ; la liste des sportifs de haut niveau ; les filières d'accès au sport de haut niveau. ». Le sportif de haut niveau peut être, soit amateur, soit professionnel. Les amateurs ne sont pas salariés. Ils bénéficient d'aides diverses, de bourses, de «sponsoring». Les professionnels quand à eux, sont employés et salariés des clubs.

A partir de la théorie de Dubois (1994, 2009) sur la norme d'internalité (valorisation des comportements « internes » dans notre société occidentale), il est question d' étudier si un sportif de haut niveau présentant une personnalité "interne" (s'attribuant la cause de ses comportements et renforcements) va être plus en mesure de réussir sa reconversion/fin de carrière que celui présentant une personnalité "externe"(expliquant ses conduites par d'autres facteurs : chance, destin, autre...).

Dans le cadre de l'acquisition de l'internalité, Dubois et Trognon (1989), Beauvois et Le Poultier (1986) et Gangloff et Sourisse (1995), montrent que le travail social tend à faire acquérir des positions internes à ses usagers. Des jeunes placés en foyer éducatif vont accroître leur degré d'internalité. Des demandeurs d'emploi révèlent un score d'internalité beaucoup plus élevé à la fin d' un dispositif de stage. En évaluant ce travail sur l'internalité, nous proposons de réfléchir à des apports complémentaires (évoluer dans un cadre plus libéral ; réapprentissage de l'autonomie ; travail sur les récits de vie...) dans la gestion des fins de carrière des sportifs de haut niveau.

 

1 - Reconversion et /ou fin de carrière

Si l'on s'attache aux définitions issues des différents dictionnaires de la langue française, le terme de reconversion est systématiquement associé à l'aspect professionnel :« La reconversion professionnelle implique pour un individu un changement d'activité dans son parcours. Elle nécessite une réflexion sur les motivations d'un nouveau projet professionnel. Il s'agit d'un changement de métier opéré grâce à un changement de qualification. » (http://www.larousse.fr). Tel quel, ce terme ne pourrait donc s'adapter qu'aux sportifs de haut niveau professionnels, seuls à avoir signé un contrat de « travail », même si ce dernier « ne s'accompagne pas d'un réel statut du sportif qui lui donnerait accès à un ensemble de droits » (Fleuriel, 2008, p. 55). Selon la déontologie sportive, pour les amateurs, non salariés, il semble donc plus adapté de parler de fin de carrière. Dans cette optique nous associerons systématiquement les deux termes.

Quoi qu'il en soit, professionnels et amateurs doivent s'inscrire dans le double projet – études/ sport - afin de préparer et d'anticiper l'après. Si ce programme est identique pour tous, il n'en est pas de même concernant les reconversions/fins de carrière. Cette étude va prendre en compte les différences que nous pouvons percevoir chez les sportifs de haut niveau dans cette phase transitoire. Force est de constater que le sportif ultra médiatisé, dont souvent la reconversion est facilitée par la notoriété, fait oublier ceux qui dans l'ombre ont oeuvré pour la représentation de l'élite et qui doivent faire face à l'arrêt de leur « métier », qu'il soit subit (blessure...) ou prévu (fin de carrière...). Passage difficile qui entraîne pour un grand nombre chômage, dépression voire auto-destruction par addictions diverses (alcool, drogue...).

La reconversion telle que nous l'envisageons ici est considérée comme un processus transitoire (Wylleman et all, 2004). Un passage qui conduit le sportif de haut niveau à réintégrer une société dont il doit réapprendre les valeurs et les normes et dans laquelle il faut qu'il accepte de redevenir un citoyen lambda. De ce fait, la reconversion ne représente plus simplement un changement de « métier » mais bien un « processus de bifurcation biographique » (Negroni, 2005, p.331), dans lequel le sportif va devoir mettre en cause ses croyances et parfois rompre avec son milieu social d'appartenance.

Face à ces constats, les formations, premières étapes dans le processus de reconversion, restent nécessaires mais doivent prendre en compte d'autres facteurs. En analysant le lien possible entre internalité et processus de reconversion /fin de carrière, l'objectif est de proposer des apports complémentaires dans la gestion de ce passage pour les sportifs de haut niveau.

 

2 - De la théorie de l'attribution causale à la théorie de la norme d'internalité

Parler d'attributions, c'est faire référence à un processus mental qui agit lorsqu'une personne cherche à expliquer son propre comportement ou celui d'autrui. Mis en évidence par Heider en 1958, ce concept est défini par l'auteur comme : « le processus par lequel l'homme appréhende la réalité et peut la prédire et la maîtriser. C'est la recherche par un individu des causes d'un événement, c'est à dire la recherche d'une structure permanente mais non directement observable qui sous-tend les effets, les manifestations directement perceptibles » (Bourhris, 1999, p. 101). Toute personne attribue à un événement une cause particulière : soit des causes personnelles nommées internes - dans ce cas elle est actrice et fait référence à sa personnalité, son caractère, ses habitudes et tous les traits qui lui sont inhérents (auto-attribution) - soit des causes interpersonnelles nommées externes déterminées par la situation, le contexte, le hasard... (hétéro-attribution). Cette alternative de choix fera référence, dans le premier cas, aux capacités de la personne et à ses motivations, dans le second, à l'environnement de l'action. Prenons comme exemple un sportif vainqueur d'une compétition, il peut dire: « j'ai réussi parce que je m'étais bien préparé et j'avais les capacités (causalité interne) » ou « j'ai réussi car j'ai eu la chance que mon adversaire soit faible, pas dans un bon jour... (causalité externe) » ou « j'ai échoué car il y a eu des erreurs d'arbitrage » (causalité externe) ou « j'ai échoué car je ne m'étais pas assez préparé » (causalité interne). Jones et Davis (1965) vont définir deux conditions essentielles pour qu'il puisse y avoir attribution interne: « la conscience pour l'individu à produire son action » et « la capacité à produire ces effets ». Plus simplement, il est indispensable que l'acteur désire les effets conséquents de l'action, et qu'il possède les compétences nécessaires pour accomplir cette action. A cela viendra s'ajouter la condition de liberté d'action et ses effets spécifiques; l'acteur doit pouvoir choisir avant d'agir.

Cette distinction interne / externe va se retrouver dans un autre champ de recherche introduit en 1966 par Rotter : le Locus of control (LOC). Ce dernier va s'attacher à montrer que les croyances en matière de contrôle de renforcements (sanctions positives ou négatives) doivent être considérées comme une variable de la personnalité. Un sportif qui gagne une compétition ou s'il est félicité par son entraîneur, obtient un renforcement positif. A l'inverse s'il échoue et est blâmé par l'entraîneur il reçoit un renforcement négatif. Rotter va distinguer les anticipations « internes » qui établissent un lien avec l'acteur, son comportement et ce qui lui arrive (les personnalités internes pensent pouvoir agir sur leurs renforcements) et les anticipations «externes» qui n'établissent aucun lien (les personnes pensent que ce qui leur arrive dépend de facteurs extérieurs). De ce fait, l'anticipation basée sur le renforcement, positif ou négatif, induit la prise en compte du « lieu » ou s'est effectué ce renforcement (Locus of Control) qui peut être, la personne elle-même, son comportement, les autres, la chance... A la différence de l'attribution causale, processus d'explication de la réalité « a posteriori », le LOC impliquerait un facteur de personnalité permettant d'établir un lien « a priori » entre conduites et renforcements (anticipations en termes de renforcements). Le sportif qui va obtenir des renforcements positifs va anticiper en tenant compte de ces derniers afin de reproduire les mêmes résultats. Les renforcements négatifs lui permettront de ne pas rééditer les mêmes comportements ou émotions. Pour évaluer les différences individuelles Rotter va proposer un instrument de mesure l'échelle du ROT I-E, 1966.

Ces deux champs de recherche vont faire l'objet de nombreuses études. Miller et Ross (1975) vont définir « Le biais d'auto-complaisance » ou « self-serving biais » soulignant l'inclination des personnes à s'attribuer leurs réussites (causalité interne) et attribuer leurs échecs à des causes externes dans l'objectif d'être bien considérées et de maintenir une image de soi positive. Ross (1977) s'intéressera à « L'Erreur fondamentale » ou la tendance des gens à faire appel aux explications causales internes pour expliquer des comportements qui relèvent des circonstances, des conventions sociales, de la simple soumission, etc. D'autres recherches s'y ajouteront et vont conduire à s'interroger sur l'existence, dans notre société, d'une valorisation des conduites internes. Les premiers à analyser cette hypothèse furent Stern et Manifold (1977) suivis de Jellison et Green (1981). Pour ces chercheurs, cette préférence pour les explications causales internes des renforcements (LOC) doit être considérée comme l'expression d'une norme. En 1984 Beauvois va tenter de rapprocher tous ces effets (Attributions causales, LOC, Biais d'auto-complaisance, Erreur fondamentale, Illusions) jusque-là traités séparément, et émettre l'hypothèse, qu'ils font intervenir un même biais d'internalité: la surestimation du poids de l''acteur comme facteur causal. Donc ils peuvent être l'expression d'une norme très générale, la norme d'internalité, qui cherche à expliquer pourquoi et comment les personnes ont tendance à valoriser des explications internes. Cette norme d'internalité sera définie par Beauvois et Dubois (1988, p. 299) comme la « valorisation sociale des explications des comportements (attributions) et des renforcements (Locus of Control) qui accentuent le poids de l'acteur comme facteur causal ». Dubois confirmera et précisera en 1994 «valorisation socialement apprise des explications des événements psychologiques qui accentuent le poids de l'acteur comme facteur causal ». Socialement désirables (Dubois, 1988a ; Jellison et Green, 1981 ; Pansu, 1994) les explications internes sont davantage l'expression des groupes sociaux favorisés (Beauvois et Le Poultier, 1986 ; Claes, 1981).

 

3 - Les approches socio-éducatives comme outil d'acquisition ou ré-acquisition de l'internalité

Autre constat des recherches existantes, la norme d'internalité s'acquiert par le biais de l'apprentissage social. L'internalisation des valeurs qui débute au sein de la cellule familiale, s'intensifie à partir des pratiques évaluatives que la personne rencontre dans les différentes institutions qu'elle fréquente depuis son plus jeune âge. Plus l'enfant avance en âge plus il privilégiera les explications internes. Cependant cette évolution ne présente aucune régularité dans le temps (Dubois, 1987, 1988b, 1994). Aux alentours de 11 ans (âge de changement de cycle scolaire avec l'entrée en 6ème) les chercheurs constatent une stagnation voire un recul de l'internalité comme choix d'explications des comportements et des événements. Comme le souligne Dubois (2009) ce constat montre que l'internalité ne dépend pas des facultés cognitives des sujets, mais d'un apprentissage socio-normatif. Différentes études (Beauvois et Le Poultier,1986 ; Dubois et Trognon, 1989 ; Pansu, Pavin, Serlin & Gilibert, 1995 ; Gangloff et Sourisse, 1995) ont mis en avant que des adultes inscrits un temps dans des dispositifs sociaux vont accroître leur degré d'internalité, par exemple des jeunes placés en foyer éducatif. Des demandeurs d'emploi révèlent un score d'internalité beaucoup plus élevé à la fin d' un dispositif de stage de recherche d'emploi. Dubois et Trognon (1989) soumettent que l'insertion professionnelle doit passer par la conformisation à la norme d'internalité. De fait le jeune ou l'adulte doit transformer son sentiment d'être soumis à des causalités externes, sorte de fatalité, en une croyance en ses capacités et sa responsabilité dans ses choix et comportements. Il s'agit de ne plus se considérer comme « victime d'un système » (Le Poultier, 1986) mais d'arriver à se prendre en charge, à être autonome, croire en ses possibilités, au final, restaurer une image positive de soi.

Pour atteindre ces objectifs un contexte libéral se révèle plus favorable dans la mesure ou il permet de favoriser les critiques et récompenses positives (études menées dans les pays Anglo-Saxons, citées par Dubois, 2009). Le Poultier, Belleau et Bernard (1990) vont analyser l'influence de ces pratiques. Deux groupes d'adultes vont être soumis : un à des pratiques directives, l'autre à des pratiques participatives, libérales. Le premier groupe va voir son score d'internalité fortement diminuer, le second le verra augmenter.

Ces quelques constats nous ont conduit à nous interroger sur la corrélation possible entre reconversion des sportifs de haut niveau et internalité. L'hypothèse à l'épreuve est de vérifier si le sportif qui présente une personnalité « interne » va mieux réussir sa fin de carrière et/ou sa reconversion. Si le lien existe nous pourrons alors proposer des apports complémentaires dans la gestion des fins de carrière des sportifs de haut niveau.

 

4 - Méthodologie

Pour ce travail de recherche, nous avons recueilli les données à partir de témoignages s'appuyant sur l'expérience vécue par les sportifs à l'aide de l'entretien : « l'entretien déroule le cours des choses, propose les éléments contenus dans les phénomènes étudiés, leurs composants, et non leur contenant, ni leur enveloppe; les rationalités propres aux acteurs, celles à partir desquelles ils se meuvent dans un espace social, et non pas ce qui les détermine à se mouvoir dans cet espace social. » (Blanchet et Gottman, 2007). L'étude s'est appuyée sur 15 entretiens  auprès d'un échantillon d'anciens sportifs de haut niveau (2 sportives et 13 sportifs) représentant une hétérogénéité de sports pratiqués : amateurs et professionnels, collectifs et individuels. Les âges varient entre 22 et 57 ans. Le recueil de données  s'est effectué à partir d'un guide recouvrant  trois temps de la vie du sportif : avant, pendant et après parcours. Cinq catégories ont été déterminées : internalité, ressenti du milieu sportif, impact de la famille « parents », impact de la famille « conjoints », reconversion/fin de carrière. Pour chacune d'entre-elles, des indices (Bardin, 2007) ont été établis afin de construire des indicateurs. Seules deux de ces catégories nous intéressent ici : internalité et reconversion/fin de carrière.

Tenant compte de la dichotomie interne/externe, concernant la catégorie « internalité » nous avons identifié comme indices les facteurs évoqués par chacun pour expliquer leurs actes et émotions : chance, autrui, destin …(révélateurs d'externalité), l'usage du « je », des verbes tels que choisir, anticiper, décider... (révélateurs d'internalité). Les indicateurs correspondaient à la fréquence d'apparition de ces indices dans le texte scindé en unités comparables (avant, pendant, après). De la même manière nous avons repéré des indices révélateurs de mal-être/chômage ou bien-être/travail pour examiner les difficultés présentes ou pas en fin de carrière/reconversion.

 

5 - Résultats

Tableau de synthèse des résultats n°1










 

Internalité

 

Avant Pendant Après

Reconversion – Fin de carrière

 

Mal-être/chômage Bien-être/travail

1

M

P

I

0

0

1

 

1

2

M

A

I

1

0

1

 

1

3

M

P

C

0

0

0

1

 

4

M

P

C

1

0

1

 

1

5

M

A

C

1

1

1

 

1

6

M

P

I

1

0

1

 

1

7

F

A

I

1

0

0

1

 

8

M

P

C

1

0

0

1

 

9

M

P

C

0

0

0

1

 

10

M

P

I

1

0

0

1

 

11

F

A

C

1

0

0

1

 

12

M

P

I

1

0

1

 

1

13

M

P

C

0

0

0

1

 

14

M

P

C

1

0

1

 

1

15

M

A

C

1

0

1

 

1

 

Légende : Les entretiens sont numérotés

= Masculin –= Féminin

P = Professionnel – A = Amateur

C = Collectif – I = Individuel

C ooccurrence internalité et Bien – être/travail

      Cooccurrence absence d'internalité et Mal-être/ chômage

 

La lecture du tableau montre que lorsque l'internalité est présente en fin de parcours la reconversion se passe correctement : formation, métier, bien-être (n°1, 2, 4, 5, 6, 12, 14, 15). A l'inverse, on constate des situations difficiles pour ceux qui n'en font pas preuve : chômage souvent associé à dépression (n° 3, 7, 8, 9, 10, 11, 13). De ce fait, la synthèse des résultats révèle une cooccurrence entre internalité et reconversion/fin de carrière. Dans les deux cas l'internalité semble jouer un rôle. Même s'il est difficile de généraliser ce constat pour le moment sur le nombre de quinze entretiens et malgré la variété des sports représentés, notre réflexion s'est portée sur deux points essentiels : pourquoi cette absence d'explications internes pendant le temps sportif ? Comment permettre un apprentissage ou réapprentissage de l'internalité chez les sportifs présentant une personnalité « externe » en fin de parcours ?

Comprendre pourquoi les explications internes sont absentes durant le temps sportif reste prioritaire afin de proposer des actions d'aides adaptées. C'est pourquoi nous proposons ici le tableau de synthèse de la catégorie « milieu sportif » analysée lors des entretiens. Ce dernier indique la présence de trois appréciations (monde clos ; valeurs/normes spécifiques ; prise en charge) relevées dans les discours des sportifs de haut niveau.

Tableau de synthèse des résultats n°2





 

Milieu sportif

 

Monde clos Valeurs /normes spécifiques Prise en charge

1

X

X

X

2

 

X

X

3

X

X

X

4

X

X

X

5

X

X

X

6

X

X

X

7

X

X

X

8

 

X

X

9

 

X

X

10

X

X

X

11

X

X

X

12

X

X

 

13

X

X

X

14

 

X

 

15

X

X

 

Légende :

X: indique l'apparition de ces facteurs dans les discours des sportifs de haut niveau

6 - Discussion

Pour expliquer ces résultats en lien avec le milieu sportif tel que perçu par les sportifs eux-mêmes, plusieurs pistes peuvent être évoquées. L'internalité dans ce cas ne paraît plus « socialement désirée » (Jellison et Green, 1981), nous pouvons donc imaginer que se sont les conduites de type « externe » qui font loi, externalité liée à la totale prise en charge laissant place à peu d'autonomie et de liberté d'action, évoquée dans leurs récits. En effet, majoritairement ils évoquent un monde clos, porteur de ses propres valeurs et normes, dans lequel ils sont pris en charge avec l'objectif d'être le meilleur : «C'était très dur car, on vit dans un monde clos, on sort très peu, on n'a jamais de coupures, même les jours sans cours» (N° 7) ; « Quand on est sportif de haut niveau on est pris en charge de A jusqu'à Z.» (N°1) ; « Il faut toujours plus dans ce milieu » (N° 5). Rappelons que Dubois (2009) démontre que l'internalité se développe plus particulièrement dans un milieu éducatif libéral permettant l'expression et la différence. Jones et David (1965) indiquent que pour qu'il y ait présence d'internalité, le degré de liberté doit être suffisant et la personne doit être consciente de ses actes. Ces sportifs auraient intégré les règles morales liées à leur collectif (règles centrées essentiellement sur le sport, sans tenir compte de l'après) et agiraient par un processus de naturalisation, c'est-à-dire, que les exigences externes vont leur apparaître comme résultant d'une nécessité liée à leur nature personnelle au détriment des explications « internes ». Cet état de fait peut s'assimiler à un sentiment de perte de contrôle. Seligman (1975) évalue le « syndrome de résignation apprise » comme consécutif de comportements incontrôlables et menant à des états de déficit motivationnel. Se sentir impuissant entraînerait un état dépressif qui encouragerait les explications externes. Nous obtenons ainsi une nouvelle hypothèse postulant que le sportif en difficultés présente un Locus of Control externe.

S'appuyant sur ce postulat il est alors possible d'envisager des actions complémentaires au sein des formations afin de permettre un apprentissage ou ré-apprentissage de l'internalité pour les sportifs de haut niveau en difficultés. Nous pourrions imaginer la construction d'une échelle de mesure de Locus of Control adaptée qui permettrait de référencer les sportifs de haut niveau les plus fragiles. De cette détection précoce découlerait la mise en place d'une prévention adéquate basée sur les prises en charge socio-éducatives puisque reconnues comme génératrices d'internalité (Beauvois et Le Poultier,1986 ; Dubois et Trognon, 1989 ; Pansu, Pavin, Serlin & Gilibert, 1995 ; Gangloff et Sourisse, 1995). Il s'agirait, dans un contexte libéral et participatif, de restaurer l'autonomie de chacun et de rétablir le contrôle des émotions et comportements.

Ajouté à ces actions socio-éducatives nous pourrions évoquer l'utilisation du récit de vie dans le cadre des formations. Monteil (1993) aborde l'impact de celui-ci sur la ré-émergence des valeurs morales de la personne ainsi que sur la construction du Soi en fonction du contexte. Le vécu émotionnel se réactivant à la narration des souvenirs précise la vision du contexte et des comportements liés à ce dernier. En revivant sa propre histoire, le sportif de haut niveau pourrait faire apparaître des comportements, actes ou conduites de type « interne » enfouies et oubliées. Au cours des entretiens, certains ont évoqué la nécessité d'écrire leur histoire « il fallait que j'écrive. Chaque nuit je noircissais du papier...écrire, écrire... » (entretien n° 13).

Si ces propositions demeurent envisageables, il reste toutefois nécessaire de confirmer par de nouvelles recherches et de nouveaux entretiens, le lien entre internalité et processus de reconversion/fin de carrière. Comprendre pourquoi les explications internes se révèlent absentes le temps du parcours sportif et mettre en évidence les différents facteurs susceptibles de jouer un rôle dans cet état de fait.

 

Conclusion

Ce premier pas exploratoire encourageant dans l'hypothèse d'un lien entre internalité et reconversion/fin de carrière, nous conduit à revoir l'appui théorique de la norme d'internalité. Il n'est plus question d'examiner l'impact d'une valorisation sociale sur le processus de reconversion/fin de carrière mais bien le fait qu'un sportif de haut niveau va faire appel à des explications internes ou externes pour justifier ses comportements et émotions. Dans cette optique, notre recherche actuelle s'appuie sur l'évaluation du Locus of Control  (Rotter, 1966) des sportifs de haut niveau. La construction d'une échelle de mesure nous permettra d'évaluer le type d'explications et renforcements fournis par les sportifs pendant leur parcours, les entretiens compléteront ces données en référençant l'avant et l'après.

Dans le même objectif nous analyserons les facteurs susceptibles d'intervenir sur cette acquisition ou perte d'internalité : famille, milieu sportif, passion obssessive ou harmonieuse (Vallerand, 2003). Ces différents facteurs apparus dans les récits des sportifs de haut niveau nécessitent d'être considérés et évalués. La présence de la famille (parents et/ou conjoints) constitue un élément fortement évoqué et semble jouer un rôle important dans la carrière des sportifs. Nombreux sont ceux qui utilisent le terme de « passion » pour parler de leur sport. Selon la théorie de Vallerand (2003), la passion se présente de manière duelle, soit obssessive ( la personne ne sera plus maître de ses actes, la passion va la diriger), soit harmonieuse (le sujet va gérer sa passion). Il paraît donc justifié d'analyser si un lien peut être établi entre passion et reconversion/fin de carrière, de même qu'entre passion et internalité. Proposer des approches socio-éducatives différentes et axées sur l'apprentissage de l'internalité, oblige l'analyse des rapports existants entre tous ces facteurs.

 

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