219 - Evaluation de la charge de travail des enseignants de l’enseignement primaire genevois

Edith Guilley

Service de la Recherche en Education du canton de Genève, Suisse

Franck Petrucci

Service de la Recherche en Education du canton de Genève, Suisse

François Ducrey

Service de la Recherche en Education du canton de Genève, Suisse

Youssef Hrizi

Service de la Recherche en Education du canton de Genève, Suisse

 

Mots-clés : enseignant, enseignement primaire, temps de travail, tâches hebdomadaires, charge de travail

 

Résumé : Cette recherche a pour but principal de quantifier le temps de travail hebdomadaire des enseignants de l'enseignement primaire à Genève, en se focalisant sur le temps de travail hors de la présence des élèves selon ses différentes composantes (tâches pédagogiques et tâches d'organisation et de gestion). Elle permet aussi d'analyser la perception que les enseignants ont de leur charge de travail.

Une enquête en ligne a été réalisée auprès de l'ensemble des enseignants de l’enseignement primaire genevois en janvier-février 2013 (n=2'136, taux de réponse: 43%).

L'enquête révèle qu'en moyenne les enseignants à plein temps travaillent plus de 46 heures par semaine (IC à 99% : 45:28-47:17) et que les tâches hors de la classe représentent environ la moitié de ce volume horaire. Selon le cahier des charges en vigueur, les divers temps d'un enseignant devraient être proportionnels à son taux d'activité; l'enquête montre que cette règle de proportionnalité n'est pas toujours respectée. Par ailleurs, une majorité des enseignants rapporte une intensification de leur charge de travail, surtout due, selon eux, aux tâches de gestion et d'organisation.

1.Introduction

Les pratiques d’enseignement sont l’objet de nombreuses études réalisées depuis les années 1970 selon différentes perspectives théoriques développées en pédagogie sous le terme générique d’analyse des « processus d’enseignement ». Ces études ont pour objectif de décrire l’activité des enseignants, de rendre compte de leurs pratiques ou encore de comprendre les mécanismes sous-jacents au fonctionnement des processus d’enseignement. Jusque dans les années 1990, la majorité des travaux consiste à étudier ce que font les enseignants en présence des élèves (Bayer & Ducrey, 2001; Durand, 1996).

L'étude des pratiques des enseignants hors de la présence des élèves a débuté en Europe il y a une quinzaine d'années. Il en ressort que les activités hors de la classe en lien avec l'enseignement (tâches pédagogiques) sont nombreuses et variées, allant de la planification des savoirs à enseigner à la correction des évaluations. Ces travaux sont, en revanche, très rarement centrés sur l'étude des tâches non directement liées à la fonction d'enseignement (tâches de gestion et d'organisation).

A Genève, l'école primaire a connu de profondes mutations ces dernières années et d'autres changements majeurs doivent encore survenir dans un avenir proche. Une nouvelle organisation a été mise en place à la rentrée 2008. Elle s'est notamment traduite par la création d'établissements disposant d’une autonomie partielle et de compétences décisionnelles en matière d'organisation des classes et d’orientation des élèves (Solaux, 2009). Enfin, la nouvelle organisation est ancrée dans le processus d'harmonisation intercantonale. Dans le cadre du Plan d'Étude Romand (PER), l’anglais sera introduit en 7ème et 8ème primaire à la rentrée 2014. Par ailleurs, le nouvel horaire des élèves de 5ème  à 8ème primaire intégrera le mercredi matin, suite à la votation cantonale de mars 2012 (Secrétariat général, 2012).

Par ailleurs, une révision du cahier des charges des enseignants est actuellement en cours. Celui qui est encore en vigueur date de 1996. Est-il toujours en phase avec la réalité du métier d'enseignant ? Ce document structurait l’horaire hebdomadaire des enseignants en cinq temps distincts (enseignement en présence des élèves, gestion et planification du travail, entretien avec les parents, concertation avec les enseignants et les autres partenaires de l'école, réflexion et discussion avec l'autorité scolaire). La répartition de ces cinq temps a-t-elle évolué avec une augmentation des tâches administratives et des temps de concertation comme cela s'est observé en Suisse alémanique (Landert & Brägger, 2009) ? Par ailleurs, selon le cahier des charges actuel, ces différents temps doivent être proportionnels au taux d'activité des enseignants. Dans la réalité, cette règle de proportionnalité est-elle respectée ? Quelle est la part que les tâches pédagogiques et celles de gestion et d'organisation occupent effectivement dans le temps de travail hors classe des enseignants ? Jusqu'à présent, l'absence d'éléments chiffrés ne permettait pas de répondre à ces interrogations. La présente recherche, résultat d'une enquête adressée à l'ensemble du corps enseignant du primaire, vient combler cette lacune.

 

1.1Objectifs de la recherche

Dans le cadre du projet de révision du cahier des charges des enseignants de l'enseignement primaire genevois, le Secrétariat général du Département de l’instruction publique, de la culture et du sport a mandaté, en octobre 2012, le Service de la recherche en éducation (SRED) pour mener une analyse de la charge de travail des enseignants. Celle-ci est guidée par les objectifs suivants :

 

  1. Quantifier le temps de travail hebdomadaire des enseignants du primaire;
  2. Décrire la variété et la répartition des différentes composantes du temps de travail hebdomadaire en présence et en l'absence des élèves;
  3. Identifier les facteurs personnels et structurels induisant des variations dans la répartition des tâches hebdomadaires;
  4. Analyser la perception qu'ont les enseignants de leur charge de travail.

 

Cette étude a donné lieu à un rapport (Ducrey, Guilley, Hrizi, Petrucci, & collab. Issaieva Moubarak-Nahra, 2013) dont le présent article est un résumé.

2.Méthodologie de la recherche

2.1Instrument de recueil des données et procédure

2.1.1Le questionnaire

Le questionnaire adressé aux enseignants est structuré en trois parties:

  • la première partie permet de recueillir des données liées à la situation personnelle de l’enseignant (genre, âge, années d’expérience) et à son statut professionnel (taux d’activité, fonction(s) occupée(s), travail en duo pédagogique, degré(s) d'enseignement, nombre d'élèves concernés par l'enseignement).
  • la seconde partie se focalise sur l’organisation du temps de travail. Un agenda détaillé pour chaque jour de la semaine (du lundi au dimanche) permet de recueillir le temps consacré aux différentes tâches réalisées par les enseignants en dehors du temps de présence obligatoire dans l'établissement au cours d'une semaine.
  • la troisième partie tente de mieux cerner la perception qu’ont les enseignants de leur charge de travail. Cette dernière a été abordée par les dimensions suivantes:
  • quantité de temps à disposition pour accomplir les différentes tâches hebdomadaires,
  • évolution du temps de travail consacré aux tâches hebdomadaires au cours des cinq dernières années,
  • évolution du niveau de stress professionnel, de la satisfaction et de la charge de travail au cours des cinq dernières années,

Une dernière question clôture le questionnaire en s'intéressant au souhait d'opter (ou non) à nouveau pour la profession d'enseignant.

2.1.2Les différentes tâches qui composent l'activité d'enseignant

La typologie des tâches réalisées par les enseignants du primaire a été déterminée sur la base d'une analyse de leur cahier des charges complétée par les apports de précédentes recherches (Ducrey, Hrizi, & Issaieva Moubarak-Nahra, 2010; Ducrey, Hrizi, Issaieva Moubarak-Nahra, & collab. Alliata, 2010) réalisées sur cette thématique et par une série d'entretiens semi-directifs d'environ une heure auprès d'enseignants, d'un directeur d'établissement et d'une formatrice intervenant à l’Institut universitaire de formation des enseignants (IUFE). Ces travaux préliminaires ont permis d’identifier quinze tâches différentes qui se répartissent dans les trois catégories ci-dessous:

  • La première catégorie correspond aux tâches réalisées pendant le temps de présence obligatoire dans l'établissement qui se compose essentiellement de l'enseignement en classe mais aussi de l'accueil scolaire et de la surveillance des récréations. Contrairement à ce qui s'est fait pour les autres tâches, ce temps n'a pas été quantifié par les enseignants eux-mêmes mais a été directement déterminé sur la base des taux d'activité (par exemple 24h par semaine pour un enseignant travaillant à 100%).
  • Une seconde catégorie regroupe des tâches d'ordre «pédagogique». Elles englobent la préparation et la planification de l'enseignement ainsi que tout ce qui concerne l'évaluation (élaboration et correction).
  • Les tâches d'organisation et de gestion constituent une troisième catégorie. On y trouve les temps de travail en commun (TTC), qui peuvent être de réflexion pédagogique ou liés au fonctionnement de l'établissement, la concertation entre collègues (hors TTC), les temps de réflexion et de discussion avec l'autorité scolaire (hors TTC), la concertation avec les autres partenaires, les entretiens avec les parents d'élèves, les échanges personnalisés avec les élèves. Viennent ensuite les tâches administratives définies comme telles mais aussi le traitement des courriels, la consultation de sites métiers, la rédaction de rapports ou la constitution de dossiers d'élèves. Enfin, les tâches dont la fréquence a un caractère plus ponctuel ont été agrégées sous une modalité «autre tâche». Il s'agit, par exemple, de la participation à la formation continue ou de la mise à jour de connaissances professionnelles, de la préparation et de la participation à des excursions ou à des camps, de tâches liées aux carnets scolaires ou encore de la participation au conseil d'établissement.

2.1.3Modalités de passation et période d'enquête

Le questionnaire a été adressé à l’ensemble des enseignants du primaire au moyen d’une enquête en ligne. Ces derniers avaient pour consigne de remplir l'agenda sans tenir compte des tâches effectuées durant les heures de présence obligatoire dans l'établissement. La période d'enquête, qui s'étend du 14 janvier au 24 février 2013, a été retenue car elle comporte des semaines assez représentatives de la charge de travail «moyenne» des enseignants du primaire.

2.2Population étudiée

La population interrogée dans le cadre de cette recherche est constituée de l'ensemble des enseignants nommés travaillant dans les écoles primaires publiques genevoises à la rentrée 2012, soit 2'136 personnes. Les enseignants en formation ainsi que ceux effectuant des remplacements ont été exclus de l'enquête. Le taux de participation à l'enquête s'élève à près de 43% (soit 915 répondants). Les caractéristiques de la population des répondants se sont révélées similaires à celles de l'ensemble de la population enseignante en termes de genre, de fonction occupée et de degré d'enseignement (pour les enseignants titulaires).

3.Résultats : analyses descriptives

Le premier objectif de cette recherche était de quantifier le temps de travail hebdomadaire des enseignants du primaire. L'enquête révèle que la moyenne hebdomadaire est de 46 heures vingt minutes pour un plein temps, 36 heures quinze minutes pour un trois-quarts temps et 29 heures cinquante minutes pour un mi-temps (Graphique 1).

Il convient de relever la très forte variabilité du temps de travail entre enseignants, et ce quel que soit le taux d'activité considéré (Graphique 1). Par exemple, parmi les enseignants qui travaillent à temps plein, la différence entre celui qui déclare le moins d’heures et celui qui en déclare le plus équivaut à 44 heures et 30 minutes. Cette variabilité peut traduire le fait que la semaine d'enquête ne correspond pas pour tous à une semaine «moyenne» du point de vue de la charge de travail. Nous pouvons également supposer que cette grande variabilité du temps de travail provient, en partie, du caractère auto rapporté de la mesure et du fait qu’il n’a pas été possible, dans les limites des ressources imparties à cette recherche, de croiser l'information recueillie auprès des enseignants avec d’autres sources de données telles que des observations directes faites par une tierce personne.

 

Graphique 1 : Temps de travail (moyenne et quantiles) des enseignants selon leur taux d'activité

Source: SRED

 

Le second objectif de cette recherche est de décrire la variété et la répartition des tâches réalisées par les enseignants. Il s'agit de déterminer quelle est la part (en %) qu'occupe chacune de ces tâches dans la totalité des heures déclarées. Cela permet de comparer la répartition des tâches hebdomadaires en faisant abstraction des taux d'activité qui diffèrent d'un enseignant à l'autre.

 

Le temps de présence obligatoire dans l'établissement représente la moitié du temps de travail hebdomadaire des enseignants (Tableau 2). Les parts du temps de travail dévolues à des tâches d'ordre «pédagogique» et à des tâches d'organisation et de gestion sont quant à elles d'environ 27% et 23%. Le temps de travail hors enseignement est donc tout aussi important que le temps de travail en classe en présence des élèves.  En dehors de la présence obligatoire dans l'établissement, la tâche à laquelle les enseignants consacrent le plus de temps est la préparation et la planification de leur enseignement (17%) (Tableau 2). L'évaluation, qui correspond au reste des tâches pédagogiques réalisées, occupe environ 10% du temps (respectivement 4,4% pour l'élaboration des évaluations et 5,3% pour leur correction). Les tâches prépondérantes d'organisation et de gestion, sont le traitement des courriels et la consultation de sites métiers (ETIDEP) (4,5%), la concertation entre collègues (hors TTC) (4%), les entretiens avec les parents d'élèves (2,6%) et les tâches administratives (2,2%). A l'inverse, on peut remarquer que certaines tâches ne représentent qu'une part relativement faible de la charge de travail hebdomadaire. C'est par exemple le cas des échanges personnalisés avec les élèves en dehors du temps de présence obligatoire, de la réflexion / discussion avec l'autorité scolaire (hors TTC) ou encore de la concertation avec d'autres partenaires de l'école (éducateurs, logopédistes, etc.).

 


Tableau 2 : Répartition des différentes tâches du travail hebdomadaire des enseignants

 

Tâches composant le travail hebdomadaire de l'enseignant

Moyenne (N=915)

Temps de présence obligatoire dans l'établissement

50.4%

Tâches «pédagogiques»

26.8%

dont

 

       Préparation et planification de l'enseignement

17.1%

       Élaboration des évaluations

4.4%

       Correction des évaluations

5.3%

Tâches «d'organisation et de gestion»

22.8%

dont

 

       TTC de réflexion pédagogique

1.7%

       TTC informatifs et fonctionnement de l'établissement

2.1%

       Concertation entre collègues (hors TTC)

4.0%

       Temps de réflexion et de discussion avec l'autorité scolaire (hors TTC)

0.8%

       Concertation avec les autres partenaires

0.8%

       Entretien avec les parents d'élèves

2.6%

       Échanges personnalisés avec les élèves

0.7%

       Rédaction de rapports et constitution de dossiers d'élèves

1.4%

       Traitement de courriels, consultation de sites métiers (ETIDEP)

4.5%

       Tâches administratives

2.2%

       Autres tâches

2.0%

Source: SRED

 

Un troisième objectif de la recherche était d’examiner les effets d'un certain nombre de facteurs structurels sur la répartition des tâches. Seuls la fonction occupée et le fait d'exercer le métier d'enseignant en duo pédagogique ont un effet non négligeable sur la répartition des différentes tâches. Ces deux facteurs correspondent toutefois à des spécificités organisationnelles genevoises. Leur analyse détaillée n'est donc pas présentée ici car elle est d'une portée limitée. Concernant les facteurs personnels, le seul qui semble avoir une influence est le taux d'activité. De manière générale, plus ce taux est important et plus la part du temps de travail hebdomadaire correspondant à de la présence obligatoire dans l'établissement (donc, approximativement à de l'enseignement face aux élèves) est élevée: de 43.0% pour les mi-temps à 53,4% pour les temps complets (Tableau 3). Autrement dit, les enseignants qui travaillent à temps partiel allouent proportionnellement moins de temps que les autres à l'enseignement en classe. En lien direct avec ce constat, plus le taux d'activité est faible et plus les parts du temps de travail consacrées à des tâches de type «pédagogique» ou d'organisation et de gestion ont tendance à être importantes. En ce qui concerne les tâches à caractère pédagogique, on peut remarquer que la part du temps dévolue à l'évaluation (élaboration et correction) reste de l'ordre de 10% quel que soit le taux d'activité de l'enseignant (Tableau 3). En revanche, la part du temps de travail consacrée à la préparation et à la planification de l'enseignement diminue à mesure que le taux d'activité s'accroît. Ainsi, alors que les enseignants qui travaillent à mi-temps occupent 19,9% de leur temps à cette activité, ce chiffre passe à 15,7% chez ceux qui exercent leur activité professionnelle à temps plein. Dans les tâches d'organisation et de gestion, celles qui différencient le plus les enseignants selon le taux d'activité sont la concertation entre collègues (hors TTC) (5,6% chez les mi-temps contre 3,3% chez les temps complets) et le traitement de courriels et la consultation de sites métiers (ETIDEP) (5,4% chez les mi-temps contre 3,8% chez les temps complets).

 

Tableau 3 : Répartition des différentes tâches du travail hebdomadaire des enseignants selon le taux d'activité

 

Tâches composant le travail hebdomadaire de l'enseignant

Taux = 50% (N=242)

Taux = 75% (N=77)

Taux = 100% (N=514)

Temps de présence obligatoire dans l'établissement

43.0%

52.2%

53.4%

Tâches «pédagogiques»

30.1%

25.4%

26.0%

dont

 

 

 

       Préparation et planification de l'enseignement

19.9%

16.4%

15.7%

       Élaboration des évaluations

5.0%

4.4%

4.3%

       Correction des évaluations

5.2%

4.5%

5.9%

Tâches «d'organisation et de gestion»

26.9%

22.4%

20.7%

dont

 

 

 

       TTC de réflexion pédagogique

2.2%

1.9%

1.5%

       TTC informatifs et fonctionnement de l'établissement

2.3%

2.2%

1.9%

       Concertation entre collègues (hors TTC)

5.6%

4.3%

3.3%

       Temps de réflexion et de discussion avec l'autorité scolaire (hors TTC)

0.7%

0.9%

0.7%

       Concertation avec les autres partenaires

0.9%

0.8%

0.8%

       Entretien avec les parents d'élèves

2.8%

3.2%

2.7%

       Échanges personnalisés avec les élèves

0.7%

0.5%

0.7%

       Rédaction de rapports et constitution de dossiers d'élèves

1.6%

1.5%

1.4%

       Traitement de courriels, consultation de sites métiers (ETIDEP)

5.4%

4.0%

3.8%

       Tâches administratives

2.5%

1.9%

2.1%

       Autre tâche

2.3%

1.3%

1.8%

 

Source: SRED

 

En ce qui concerne le quatrième objectif (perception qu'ont les enseignants de leur propre charge de travail), la rédaction de rapports, la constitution de dossiers d'élèves et les tâches administratives sont les activités pour lesquelles une majorité d'enseignants estime avoir insuffisamment de temps à disposition durant la semaine. Ces tâches font également partie de celles qui, d'après eux, se sont révélées de plus en plus chronophages au cours des cinq dernières années. De manière plus générale, la quasi-totalité des enseignants genevois déclarent que leur charge de travail a un peu ou beaucoup augmenté au cours des cinq dernières années (Graphique 2). Enfin, notons encore que 11% des enseignants qui ont participé à l'enquête  ont répondu par la négative à la question «Si vous aviez le choix, opteriez-vous à nouveau pour la profession d'enseignant primaire ?». Parmi eux, on trouve proportionnellement presque deux fois plus d'hommes que de femmes et presque quatre fois plus d'enseignants expérimentés que d'enseignants débutants.

 

Graphique 2 : Évolution du niveau de stress, du degré de satisfaction et de la charge de travail au cours des cinq dernières années (en %), perçue par les enseignants

 

4.Discussion et conclusion

De fortes disparités dans les volumes horaires

L'analyse du temps de travail met en évidence une moyenne hebdomadaire de travail de 46h23 pour les enseignants qui travaillent à plein temps. Ce  chiffre est respectivement de 36h14 et 29h49 pour un trois-quarts temps et un mi-temps. Plusieurs études quantitatives menées dans des pays occidentaux, dont la Suisse, sont parvenues à des résultats proches en termes de temps de travail effectif (Angle et al., 2008; Direction de l'évaluation et de la prospective, 2001; Landert & Brägger, 2009; Menter et al., 2006; Papart, 2003).

Au-delà de ces valeurs moyennes, il est intéressant de relever qu'il existe une très forte variabilité entre les volumes horaires déclarés par les enseignants pour un même taux d'activité. Par exemple, chez les enseignants du primaire exerçant leur activité à plein temps, il y a plus de 44 heures de différence entre celles et ceux qui déclarent le moins et le plus d'heures au cours de la semaine de référence. Cette grande hétérogénéité n'est toutefois pas une spécificité de l'enseignement primaire puisqu'elle s'observe aussi dans les autres degrés d'enseignement (Ducrey, Hrizi, & Issaieva Moubarak-Nahra, 2010; Ducrey, Hrizi, Issaieva Moubarak-Nahra, et al., 2010).

 

Les tâches hors de la classe représentent la moitié du volume horaire

Les activités accomplies par les enseignants hors du temps de présence obligatoire dans l'établissement sont tout aussi conséquentes que les autres tâches puisqu'elles représentent toutes deux environ la moitié du volume horaire des enseignants. D'autres études récentes ont mis en évidence que les tâches menées hors de la classe représentent plus de 50% du temps de travail hebdomadaire des enseignants (Angle et al., 2008; Direction de l'évaluation et de la prospective, 2001; Landert & Brägger, 2009; Menter et al., 2006; Papart, 2003). Ces différents travaux soulignent de ce fait la diversité du métier d'enseignant au primaire qui, de loin, ne se résume pas au travail effectué durant l'horaire scolaire.

Une répartition des tâches différentes selon le taux d'activité des enseignants

Selon l'actuel cahier des charges de l'enseignement primaire, les divers temps d'un enseignant devraient être proportionnels à son taux d'activité. Sans grande surprise, cela n'est pas vraiment le cas. En effet, les personnes à mi-temps consacrent proportionnellement plus de temps à la préparation et planification de l'enseignement, à la concertation entre collègues (hors TTC), aux tâches administratives et aux TTC et proportionnellement moins de temps à l'enseignement en classe. Ces contraintes de temps pour la préparation et la planification de l'enseignement sont aussi davantage rapportées par les duettistes qui, par définition, travaillent à temps partiel.

Le sentiment d'intensification de la charge de travail attesté par plusieurs études

Dans cette recherche, plus de la moitié des enseignants pensent que leur charge de travail a fortement augmenté au cours des cinq dernières années. Ceci n'est pas une particularité qui caractérise le seul système scolaire genevois puisque le sentiment d'intensification de la charge de travail semble être un phénomène assez répandu chez les enseignants, en particulier au primaire; il est même devenu un concept central dans plusieurs études européennes sur la charge de travail des enseignants (Ballet & Kelchtermans, 2009; Easthope & Easthope, 2000). Selon Maroy (2006), "la littérature en sciences de l'éducation s'accorde sur un constat d'intensification et de complexification du travail des enseignants. L’intensification se marque moins par un allongement de la durée du travail que par un alourdissement et une extension des tâches à réaliser et par une complexification du travail en classe. Cependant, cette intensification du travail ne doit pas seulement être rapportée à des évolutions du public scolaire mais aussi, dans les pays anglo-saxons, aux politiques scolaires basées sur l’évaluation et l’accountability."

Selon une étude réalisée en Suisse alémanique (Landert & Brägger, 2009), l'augmentation du temps de travail effectif, estimée sur la base du temps de travail auto-rapporté, est plus prononcée pour le primaire depuis une dizaine d'années; elle serait due à la part croissante du temps occupée par des tâches administratives et des temps de concertation. Bien que notre recherche ne permette pas de mesurer strictement l'évolution du temps de travail effectif, il est tout de même intéressant de relever qu'à Genève, le sentiment d'augmentation de la charge de travail exprimé par la majorité des enseignants semble lui aussi lié à des facteurs de même nature que ceux évoqués en Suisse alémanique. En effet,  selon les enseignants genevois, les tâches qui ont beaucoup augmenté au cours des cinq dernières années sont plutôt celles relatives à la gestion et à l'organisation (TTC informatifs et fonctionnement de l'établissement, rédaction de rapports et constitution de dossiers d'élèves, traitement de courriels / consultation de sites métiers et tâches administratives).

69% des répondants souhaitent opter à nouveau pour la profession d'enseignant

Parmi les répondants à l'enquête, 69% souhaitent opter à nouveau pour la profession d'enseignant du primaire, 11% ne le souhaitent pas et 20% ne se sont pas exprimés sur cette question. Parmi ceux ne souhaitant pas opter à nouveau pour cette profession, on trouve quatre fois plus d'enseignants avec plus de 20 ans d'expérience (24%) que d'enseignants avec au plus 5 années d'expérience (7%). Ces résultats sont à mettre en parallèle avec ceux d'une étude sur la santé du corps enseignant genevois (Papart, 2003), indiquant que le niveau de stress perçu est nettement plus marqué après une dizaine d'années d'expérience professionnelle. On pourrait avancer l'hypothèse que le contexte d'innovations dans l'enseignement primaire à Genève n'est pas étranger à ce constat. En effet,  les enseignants les plus expérimentés ne seraient-ils pas les plus concernés parce qu'ils se réfèrent à une situation antérieure relativement différente? Bien que cela ne constitue pas une validation de cette hypothèse, relevons tout de même qu'un certain nombre de commentaires vont dans ce sens.


Un sentiment de dégradation des conditions de travail

Au-delà des éléments quantitatifs mentionnés précédemment, il nous semble important de relever que bon nombre d'enseignants[1] ont pris la peine de compléter leurs réponses au questionnaire d'enquête par des commentaires et remarques. Cela permet d'élargir notre vision de la perception qu'ils ont de leur situation professionnelle.  La dégradation des conditions de travail (par ex., surcharge de réunions, diminution des moyens, marge de manœuvre restreinte, changements fréquents de méthodes, trop d'enfants d'écoles différentes à gérer par les MS), tout comme un manque de reconnaissance de la part des parents, ou encore un soutien hiérarchique insuffisant sont fréquemment évoqués. L'augmentation du nombre d'élèves en difficulté et/ou au comportement difficile est également mentionnée à plusieurs reprises dans les commentaires. Selon une étude récente (Sass, Seal, & Martin, 2011), la désaffection du métier d'enseignant est liée à l'insatisfaction au travail.

A l'opposé, une étude menée dans des écoles primaires anglaises et finlandaises indique que l'engagement auprès des élèves, une marge de manœuvre professionnelle et le soutien des collègues permettent aux enseignants de rester investis dans leur profession (Webb et al., 2004). On retrouve dans les commentaires de notre enquête ces éléments qui « aident [les enseignants] à tenir ». Par exemple, travailler en duo semble être un facteur légèrement protecteur contre le stress. En effet, selon notre recherche, les duettistes sont moins nombreux que les non-duettistes à temps partiel à faire état d'une forte augmentation de leur niveau de stress. On peut penser que le partage des responsabilités et les échanges entre duettistes face à des cas difficiles, ainsi que le soutien professionnel entre pairs, limitent le niveau de stress professionnel perçu.

Enfin, il semble que l'intensification de la charge de travail que les enseignants perçoivent soit relativement mal vécue car elle serait, d'après eux, liée à des activités qui ne donnent pas « sens » selon leur conception de la profession enseignante. Ce constat a également été fait dans une étude belge réalisée sur la base d'entretiens qualitatifs (Ballet & Kelchtermans, 2009).

5.Références bibliographiques.

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Ballet, K., & Kelchtermans, G. (2009). Struggling with workload: primary teachers' experience of intensification. Teaching and Teacher Education: an International Journal of Research and Studies, 25(8), 1150-1157.

Bayer, E., & Ducrey, F. (2001). Une éventuelle science de l’enseignement aurait-elle sa place en sciences de l’éducation ? In R. Hofstetter & B. Schneuwly (Eds.), Le pari des sciences de l’éducation (Raisons éducatives N° ½, 3e éd.) (pp. 243-276). Bruxelles: De Boeck.

Direction de l'évaluation et de la prospective. (2001). Devenir professeur des écoles, n°123. Paris: DEP.

Ducrey, F., Guilley, E., Hrizi, Y., Petrucci, F., & collab. Issaieva Moubarak-Nahra, E. (2013). Analyse de la charge de travail des enseignant-e-s de l'enseignement primaire ordinaire (ATEIII). Genève: SRED.

Ducrey, F., Hrizi, Y., & Issaieva Moubarak-Nahra, E. (2010). Analyse de la charge de travail des enseignants des centres de formation professionnelle. Genève: SRED.

Ducrey, F., Hrizi, Y., Issaieva Moubarak-Nahra, E., & collab. Alliata, R. (2010). Analyse de la charge de travail des enseignants du secondaire. Genève: SRED.

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[1] Au total, 406 enseignants sur 915 ont complété le questionnaire d'enquête par un commentaire.