200/5 - Quelques enjeux contemporains des horizons de la pédagogie libertaire

Pour autant qu’elle existe d’une manière constituée, l’éducation libertaire ne constitue pas pour autant une école pédagogique bien établie, bien structurée et bien visible dans l’espace public. Au contraire, elle apparaît plutôt comme formée d’individus et d’expériences, plus ou moins marginaux, et souvent éphémères, mais tous orientés par un horizon d’attente radicalement transformé, relié à une utopie sociale. Certes, ces individus et ces expériences constituent des actions dans leur présent qui sont tournées vers la promesse d’un avenir meilleur. Ils sont inscrits dans des luttes sociales tournées vers des objectifs d’émancipation qu’ils assignent, notamment, aux structures éducatives, en évitant cette dichotomie qui voudrait que toute transformations sociale significative soit renvoyée aux calendes grecques, mais en considérant aussi, ce qui est parfaitement contradictoire, que l’instruction et la formation permettront aux générations ouvrières de l’avenir de mieux se défendre sur le plan de la lutte des classes. Mais en attendant, la tyrannie d’un présent oppressif et la force des rapports de domination qui le caractérisent conditionnent largement l’existence de ces acteurs qui espèrent s’en sortir par le bais d’une forme libertaire d’éducation et d’instruction.

Partant du double point de vue de l’histoire de l’éducation et de la didactique de l’histoire, ou plus généralement des didactiques disciplinaires, la question se pose fortement de savoir quelles sont la pertinence et l’actualité, ou au contraire l’aspect vieilli et anachronique, des affirmations pédagogiques de cette mouvance libertaire. Il s’agit là d’un véritable travail historien de comparaison, avec ses distinctions et ses points communs, avec ses ruptures et ses continuités, dans un domaine, celui de l’éducation et des pratiques scolaires, où les phénomènes de longue durée jouent un rôle significatif.

Entre éducation et société, nous nous intéresserons ici bien davantage aux projets qu’aux réalisations effectives. Au fil des discours théoriques et des déclarations d’intentions de cette mouvance libertaire, en particulier dans le Bulletin de l’École Ferrer de Lausanne et dans l’œuvre d’Henri Roorda, deux exemplaires à la fois prolixes et significatifs des interrogations qui ont caractérisé une mouvance progressiste qui s’accommodait mal de l’institutions scolaire telle qu’elle était, mais aussi dans des textes du pédagogue anarchiste, rationaliste et martyr Francisco Ferrer, assassiné par la monarchie espagnole en 1909, nous chercherons à mettre en évidence des concepts ou des postures en nous demandant ce qu’il en est de leur pertinence dans les enjeux contemporains de la didactique et de l’apprentissage scolaire.

Cette problématique s’inscrit de manière synchronique dans la distinction entre, d’une part les écoles publiques et étatiques et, d’autre part, des expériences alternatives à caractère privé et militant. Ici, c’est toute la question de l’État, voire de la République, qui est posée : faut-il lui faire confiance ? S’en réclamer contre les abus du conservatisme ? L’investir, comme le fera plus tard le mouvement ouvrier et progressiste, pour qu’il/qu’elle agisse à travers les Écoles qu’il/elle gère contre les inégalités de la société, et partant contre les inégalités des élèves face à l’École et à la formation compte tenu de leur origine sociale ? La dimension comparatiste de ces démarches est également déterminée, dans la diachronie, par l’évolution des finalités officielles de l’École publique, qui sont en principe devenues moins prescriptives, ou alors qui le sont autrement qu’au tournant des XIXe et XXe siècles.

Dans un va-et-vient comparatiste entre concepts libertaires sur l’éducation et concepts didactiques contemporains, et non sans nous interroger aussi sur ce qui associe peut-être, ou ce qui au contraire distingue, l’éducation libertaire et l’éducation nouvelle, nous examinerons la présence ou l’absence de mises en relation possibles autour de concepts ou d’objectifs comme la dévolution, l’autonomie de pensée ou les modes de pensée disciplinaires.

 

Des expériences libertaires

Parmi beaucoup d’autres exemples, et pour en rester au cadre spatial de la Suisse romande, des expériences ou des écrits comme ceux qui sont liées à l’expérience de l’École Ferrer de Lausanne (1909-1919) ou aux nombreux écrits d’un personnage aussi rocambolesque que passionnant comme Henri Roorda constituent des témoignages passionnants et rendent en même temps compte d’une réflexion absolument passionnante sur des pédagogies alternatives, et surtout sur les dégâts des pratiques existantes, spécialement pour les enfants de la classe ouvrière, en matière scolaire.

Nous aimerions insister ici brièvement sur deux aspects. Le premier concerne l’idée d’une histoire pour tous, c’est-à-dire qui s’adresse à tous, y compris aux enfants d’ouvriers. Cette dimension est omniprésente dans les propos de l’époque et se trouve, par exemple, à l’origine de l’intégration des travaux manuels dans les cursus scolaires. Notons à ce propos que ceux-ci sont aujourd’hui en voie de disparition sans provoquer la moindre émotion tant cette origine spécifique de leur apparition tend désormais à être occultée. Le second aspect qui nous importe ici, et qui regarde plutôt les pédagogies libertaires, concerne cette volonté affirmée, mais parfois seulement affirmée, de ne pas imposer une opinion aux enfants et de les laisser autant que possible acteurs de leurs apprentissages. Certes, ce postulat peut prendre des sens tout différents et en rester à de vagues intentions. La déclaration fondatrice de l’École Ferrer, probablement due à la plume d’Henri Roorda (qui intervenait dans la structure alternative tout en restant maître au Gymnase lausannois de la Cité en mathématiques, et chroniquer régulier de la presse bourgeoise régionale, est toutefois très significative :

Les écoles officielles [...] s’acquittent particulièrement mal de leurs tâches lorsqu’elles font l’éducation des enfants du peuple. Au lieu de voir en eux de futurs producteurs qui auront besoin de force physique, de volonté et de clairvoyance, elles leur font faire l’apprentissage de la docilité. Car c’est bien les habituer à toujours croire et à ne jamais rien savoir, comme le dit Rousseau, que de leur remettre trop tôt des manuels dont les formules définitives les dispensent de recourir au travail de leurs mains, de leurs yeux et de leur intelligence.  

Des affirmations de ce type restent en réalité d’une grande réalité. Ce que nous allons évoquer rapidement.

 

L’actualité des questions que se posaient les libertaires

Il y a des extraits de textes du Bulletin de l’École Ferrer ou des formules de certains auteurs qui feraient grand débat aujourd’hui si on les projetait à des publics enseignants. Cette réalité est parfois fascinante en ce sens qu’elle montre la stabilité d’une série de problèmes qui s’observent dans le champ de l’éducation, non seulement en termes de conservatisme des pratiques en classe, mais aussi en termes de stabilité de problèmes de transmission qui n’ont jamais été vraiment résolus.

Ces questions posées dans la longue durée à partir des problématiques posées par les milieux libertaires nous semblent relever d’abord de quelques enjeux épistémologiques liés à la rationalité du savoir, ceci bien sûr dans le contexte des XIXe et XXe siècles. Mais elles restent fondamentalement ouvertes dans le temps présent et pour l’avenir autour d’une formule qui ouvre selon nous à toutes sortes d’interrogations celle de savoir comment faire valoir sans prescrire.

En nous attachant avant tout à ce qu'étaient les intentions déclarées de ces pédagogques libertaires, et non pas forcément leurs réalisations pratiques, nous trouveons de wuoi inspirer des réflexions contemporaines sur les enseignanemtns et apprentissages des didsciplines qui permettent une compréhension lucide et critique du monde. Et c'est cette lucivdité même qui rend nécessaire l'effort pour éviter de tomber dabs des pratiques prescriptives et moralisatrices.

Charles Heimberg (Université de Genève)

 

Références bibliographiques :

Astolfi, J.-P. (2008). La saveur des savoirs. Disciplines et plaisir d'apprendre. Issy-les-Moulineaux : ESF Éditeur.

Bulletin de l’École Ferrer (1913 et 1916-1921). Lausanne.

Grunder, H.-G., (1986). Theorie und Praxis anarchister Erziehung, Grafenau-Döffingen : Trotzdem Verlag, pp. 100-148.

Heimberg, C. (1996). « L’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Valeurs et espoirs dans le mouvement ouvrier genevois au tournant du siècle (1885-1914). Genève : Slatkine, pp. 516-527

Heimberg, C. (2006). « L’écho de l’Éducation nouvelle au sein de l’École Ferrer lausannoise (1910-1921) », Paedagogica Historica, Vol. 42, N°1&2, pp. 49-61.

Maget, P. (1985). L’École Ferrer de Lausanne. 1910-1919. Origines et réalisation. Autour du concept d’éducation ouvrière, mémoire de licence, Lausanne : Université de Lausanne.

Musée historique de Lausanne & Association des amis d’Henri Roorda, Henri Roorda et l’humour zèbre, pédagogue libertaire, chroniqueur facétieux, Lausanne : Humus, 2009.

Roorda, H. (1984). « Le pédagogue n’aime pas les enfants » (1917), in Henri Roorda & al., Trois pamphlets pédagogiques, Lausanne : L’Âge d’Homme, 1984.

Roorda, H. (1992). Mon suicide (1925), Lausanne : L’Aire.

Roorda, H. (2003). Le roseau pensotant. Avant la grande réforme de l’An 2000. Lausanne : L’Âge d’Homme.

Roorda, H. (2009). Les Almanachs Balthazar Trésor de gaieté - Festin humoristique, 1923-1924-1925-1926, Lausanne.

Roorda, H. (2009). Le pessimisme joyeux, 404 pépites d’humour et d’humeur, Lausanne : Humus.

Wintsch, J et Heimberg, C. (2009). L’École Ferrer de Lausanne. Genève : Les éditions Entremonde. L’opuscule comprend une présentation historique et la réédition d’une brochure de Jean Wintsch publiée en 1917. La déclaration de principes sur l’École Ferrer remonte à 1910 et est reproduite dans le numéro de 1913 du Bulletin de l’École Ferrer.

Wagnon, S. (2013). Francisco Ferrer, une éducation libertaire en héritage. Lyon : Atelier de création libertaire.