20 - La pédagogie comme moment

DAOUD Mohammed

Université Constantine, Algérie 

 

Mot-clés : Ecole - discipline - pédagogie - moment

 

Résumé : Le contenu de la communication montre que, comme toutes les institutions, l’école a parfois tendance à s’ériger en institution totale.  Le pédagogue peut alors se croire le porteur d’un projet total. Dans ce contexte où l’on a tendance à donner trop d’importance à l’école, deux thèses s’opposent non seulement en France, mais aussi au niveau mondial : d’un côté, un courant intellectuel méprise l’engagement pédagogique (il suffit de bien connaître une discipline pour savoir la transmettre), de l’autre un courant qui fait de la pédagogie un absolu.

G. Weigand , R. Hess et leurs disciples sont parvenus à installer en Europe le concept de pédagogie comme un moment. Cette position dépasse (au sens hégélien d’Aufhebung) les deux thèses extrêmes. De ce point de vue, le contenu de la communication est d’un apport pour montrer qu’il est possible de développer un moment pédagogique, à côté de bien d’autres moments. On peut être enseignant, et en même temps chargé d’une famille, s’occuper d’un jardin, faire de la recherche scientifique. L’enseignant curieux dans la vie, vivant pleinement les possibilités du quotidien, apporte davantage à ses élèves que l’enseignant faisant de sa classe un absolu. Et, de même pour l’élève. L’enfant heureux est celui qui investit l’école, mais aussi une vie de famille, le jeu avec ses camarades, des activités artistiques ou sportives, etc. Le bonheur est dans l’harmonie des moments. Cette idée repose sur une théorie du moment pédagogique qui est développée dans le livre de G. Weigand et R. Hess, sur La relation pédagogique (nouvelle édition 2007).

Mots clés : Ecole, enseignant, discipline, pédagogie, moment

    La communication

 

L’importance de cette communication est de montrer, à travers son analyse de la situation de la discussion pédagogique française, et plus largement européenne, que R. Hess et G. Weigand sont parvenus à indiquer la bonne place pour le pédagogue et la pédagogie. Comme toutes les institutions, l’école a parfois tendance à s’ériger en institution totale.  Le pédagogue peut alors se croire le porteur d’un projet total. G. Weigand et R. Hess ne sont pas partisans du « Tout école » ! Ils pensent que le moment de la famille, de la vie du quartier, de la vie communautaire, le moment de la création artistique, le moment de l’activité sportive pratiquée en club, etc sont aussi importantes que l’école pour la construction de la personne. Pour eux, la pédagogie scolaire est importante, mais à une condition : qu’on limite son domaine de légitimité. Aussi bien pour l’enfant que pour l’adulte, il faut contenir la pulsion d’absolu du pédagogique.

En effet, à travers une masse de livres parus depuis 25 ans, G. Weigand et R. Hess et leurs disciples sont parvenus à installer la pédagogie comme un moment. Cette position dépasse (au sens hégélien d’Aufhebung) deux thèses qui s’opposent non seulement en France, mais aussi au niveau mondial : d’un côté, un courant intellectuel qui méprise l’engagement pédagogique, de l’autre un courant qui en fait un absolu.

Dans De la pédagogie institutionnelle au moment pédagogique, « l’avenir de l’école »avec Remi Hess et Gabriele Weigand , Augustin Mutuale montre l’incohérence du courant anti-pédagogique. Sur ce terrain, son analyse est fine, puisqu’il montre le côté rigide, compulsif, pathologique de cette position qui se réclame d’auteurs du XIX° siècle que les anti-pédagogues ne semblent pas connaître. La lecture minutieuse de ces sources nous semble d’une grande pertinence pour faire avancer le débat. Cependant, avant de montrer, avec juste raison, l’intérêt de la position de G. Weigand et Remi Hess, Augustin Mutuale n’ose peut-être pas vraiment montrer comment la posture qui consiste à faire de la pédagogie un absolu, qui est l’inverse, est aussi absurde que l’anti-pédagogie. Cette position de la pédagogie construite comme un absolu est celle de Philippe Meirieu. Augustin Mutuale ne cite qu’un seul livre de Philippe Meirieu. Pourtant, les deux tendances (anti-pédagogie, sur-implication pédagogique) bloquent également la discussion. Il me semble nécessaire de montrer, ici, les limites de la position de Philippe Meirieu, pour bien souligner l’originalité de l’apport de R. Hess et G. Weigand, et l’intérêt de la lecture qu’en fait Augustin Mutuale.

Je profite donc de cette opportunité pour formuler précisément les critiques que le courant de la pédagogie institutionnelle peut adresser à Philippe Meirieu, ce qui aura pour effet de bien montrer la spécificité de l’apport du livre d’Augustin Mutuale. L’impression d’ensemble que je vais formuler est celle qui était mienne depuis ma lecture de La pédagogie entre le dire et le faire, en 1997. Je l’ai réactualisée ces derniers temps, en relisant ce livre de 1997 réédité en 2007, mais aussi en découvrant Pédagogie : le devoir de résister (2007) et Faire l’école, faire la classe (2006), tous ces livres sont édités chez ESF (Paris). Je pense qu’elle est partagée par de nombreux lecteurs critiques de Philippe Meirieu.

Philippe Meirieu a élevé la pédagogie à l’absolu. Il est prescriptif, normatif. Il emploie trop souvent l’impératif : il faut faire ceci ou cela. Il occupe la place de celui qui sait.La pratique est pour lui un « ici » et « maintenant », sans horizon. Beaucoup de ses idées sont justes. On les partage, mais elles ne sont pas mises dans une perspective philosophique. La question des fins est trop souvent absente. Il est donc loin de la personne, que Remi Hess, Gabriele Weigand et Augustin Mutuale veulent construire. Pourtant, Philippe Meirieu parle de complexité, et de mille autres thèmes, que l’on peut accepter comme fragments qui pourraient rentrer dans une Critique de la raison pédagogique qu’il nous resterait à écrire, si ce titre n’avait pas déjà été utilisé par Antoine de la Garanderie.Car, sur le fond, on se sent mal à l’aise par rapport à Philippe Meirieu. Ainsi, pour lui, l’école n’est pas à questionner. C’est un état de fait, une chose que l’on ne questionne pas.Il doit faire la différence entre groupe, organisation, institution.Du moment qu’il  parle beaucoup d’institution, il devrait lire les Institutionnalistes, il emploie le mot dans le sens des juristes du XIX° siècle. Il cite souvent le nom de Fernand Oury, mais pas  la psychothérapie institutionnelle et l’apport de Fernand Oury. Il cite une seule fois Raymond Fonvieille , dans La pédagogie entre le dire et le faire. Il ne cite rien d’ H. Lefebvre, G. Lapassade, R.Lourau, M. Lobrot, René Barbier, Christine Delory-Momberger, Remi Hess, Gabriele Weigand, et toute la tradition de la Geiteswissenschaftpädagogik, si importante pour repenser la pédagogie aujourd’hui…

Philippe Meirieu semble connaître La relation pédagogique, de R. Hess et G. Weigand, livre mentionné dans Du parler au dire (bibliographie), mais oublié quand il parle du « moment pédagogique ».de  R. Hess et G. Weigand dont nous connaissons en Algérie les apports sur ce point. J’ai moi-même publié sur cette théorie un grand nombre de textes pour montrer l’importance de ce concept.  Je considère, avec G. Weigand et R. Hess, Marc-Antoine Jullien comme l’un des plus grands pédagogues du XIX° siècle. G. Weigand et R. Hess, sont pour l’amour pédagogique. Si R. Hess n’avait pas aimé Lefebvre, Lapassade, Lourau et quelques autres, il ne serait pas ce qu’il est. Il n’y a pas d’antagonisme entre l’amour et l’apprentissage ! Au contraire. Il n’y a que l’amour, le désir, pour apprendre ! L’implication peut être aussi idéologique.Pas d’individualisation du désir, de l’idéologie, du projet organisationnel. Pour G. Weigand et R. Hess, l’école n’est qu’une organisation parmi beaucoup d’autres. Leur pédagogie est un art qui ne se réduit pas à l’école.

Comme elle le raconte dans La passion pédagogique, G. Weigand a appris à enseigner alors qu’elle était lycéenne : (elle participait à la formation permanente d’agriculteurs). Son intérêt pour la pédagogie théorique s’enracine dans cette pratique. Pour elle, comme elle l’explique, l’horizon de la pratique est toujours présent dans son effort pour faire la théorie.

R. Hess a appris à enseigner en observant sa mère faire le catéchisme : elle a quitté l’école à 15 ans, mais elle était une bonne enseignante. La formation de R. Hess en Centre Pédagogique Régional, en 1971-72, ne lui a pas apporté un gramme de formation ; il a eu sa formation avant de passer le concours, et sur le terrain de la vie !).

 Comme le disait Ivan Illich, si les institutions étaient vraiment éducatives, il n’y aurait pas besoin d’école. Sans aller jusqu’à cette extrêmité, il y a une reconnaissance à opérer dans toute la société de ce « moment pédagogique » que tentent de dégager G. Weigand et R. Hess.

A l’opposé de nos auteurs, Philippe Meirieu veut former des professionnels de la pédagogie, alors que R. Hess dit n’avoir jamais été qu’un amateur dans ce domaine. Il ne pense pas que la pédagogie soit un métier ; pour lui, c’est un art.

Enfin, si ce groupe de Paris 8 travaille au développement du moment de la pédagogie, il n’en a jamais fait un absolu. R. Hess a aussi développé le moment de la danse, celui de la philosophie, celui du jardinage, du voyage, de l’apprentissage des langues, de l’amitié, etc. C’est le travail qu’il développe en peignant un tableau, en rencontrant ses amis, etc qui le forme à enseigner. Le tact pédagogique, il l’a appris en dansant le tango. Apprendre le savoir-vivre est cent fois plus important pour apprendre à gérer une classe que de lire un livre de recettes pédagogiques ! C’est un peu paradoxal, mais je le pense ! Pour moi, la pédagogie n’est pas davantage qu’un moment.

La différence entre Philippe Meirieu et les auteurs que nous présentent Augustin Mutuale : il parle grandement de pédagogie ; Gabriele Weigand et Remi Hess sont de grands pédagogues. Leur horizon est leur pratique, mais ils revendiquent une vraie culture du monde.

Dernière remarque. Dans la pédagogie de Philippe Meirieu, aucune place pour le biographique. Il évoque constamment la correspondance scolaire de Freinet,mais pas , tenir un journal de classe, écrire des monographies, raconter son histoire de vie. La pédagogie de Philippe Meirieu est une pratique normative désincarnée, non historisée dans la vie de l’enfant.

Mon analyse est peut-être un peu critique. Cependant, comme dans Pédagogie : le devoir de résister (p. 18), j’ai lu que la critique est nécessaire. Philippe Meirieu y écrit en effet : « C. Freinet critiquait le formalisme des outils de Montessori, F. Oury le naturalisme des positions de Freinet… », il nous semble important de critiquer la dérive de faire de la pédagogie un absolu ! Le pédagogue est d’autant plus fort, qu’il sait vivre d’autres moments dans sa vie. Ces moments constituent des ressources pour penser son action pédagogique.

 Remi Hess a publié sa correspondance avec G. Weigand. On voit aujourd’hui ce que cet échange régulier des deux maîtres a pu produire comme création : l’une et l’autre ont puisé dans cet échange les ressources d’une imagination pédagogique nouvelle, enrichie des apports de l’autre culture. G. Weigand et R. Hess construisent l’Europe de l’éducation. Grâce à Augustin Mutuale et au groupe des pédagogues de Constantine, leur effort s’élargit à l’Afrique. On sait que ce travail est aussi conduit par Armando Zambrano en Amérique latine. A l’université de Cali, il a créé un groupe de recherches qui publie (en espagnol) des ouvrages comparables à ce que nous tentons de faire en Algérie…

L’éducation nouvelle avait été un vrai mouvement international. Ne sommes-nous pas en train de questionner de manière nouvelle le défi que représente l’éducation du XXI° siècle ?

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages et textes de Remi Hess et Gabriele Weigand utilisés

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- Hess Remi, Le lycée au jour le jour. Ethnographie d’un établissement d’éducation,

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 - Hess Remi, Journal des moments. Section 2 : Journaux de voyage. Volume II : Construire l’Europe de l’éducation. Tome 2 : Cara Italia. Livre 2 : Lecce. Momento Salento, Presses universitaires de Sainte Gemme, 2007.

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- Weigand Gabriele, Hess Remi,  La relation pédagogique,(nouvelle édition refondue), Paris,

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- Weigand Gabriele, La passion pédagogique. Récit de vie recueilli et présenté par Remi Hess, Anthropos, 2007, XXXVI + 194 p.

- Weigand Gabriele, Hess Remi, « L’animation herméneutique des groupes interculturels », conférence remaniée, prononcée le 19 juillet 1999 à Warnemünde.

- Weigand Gabriele, Hess Remi, L’analyse institutionnelle, enseignement en ligne,

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- Weigand Gabriele, Hess Remi, Analyse institutionnelle et pédagogie, Ed. Dar el Houda, Ain M’lila (Algérie), 2008, 239 p, préfacé par Mohamed Daoud.

- Weigand Gabriele « Théorie et pratique de l’analyse institutionnelle : de ma découverte de la pédagogie institutionnelle à l’expérience de Ligoure » in Mohamed Daoud et G. Weigand (dir), Quelle éducation pour l’homme total ? Remi Hess et la théorie des moments, Ed. Dar el Houda, Ain M’lila (Algérie), 2007, 428 p.

- Weigand Gabriele, Les grandes figures de la pédagogie, IED, L’enseignement en ligne, université Paris 8, 2005,

- Weigand Gabriele, « L’analyse institutionnelle, une forme de recherche-action éducative ? Enquête sur le paradigme » in Analyse institutionnelle et socianalyse, Tome 1, Paris, AISF, Transductions, 2006.

- Weigand Gabriele, « L’apport de Johann Friedrich Herbart à la pensée pédagogique. Pourquoi s’intéresser à Herbart aujourd’hui ? », préface, in Johann Friedrich Herbart, Tact, autorité, expérience et sympathie en pédagogie, édité par Johan Tilmant, Anthropos, 2007.

- Weigand Gabriele, « Sociologie et histoire », préface, in Remi Hess, Henri Lefebvre, une pensée du possible. Théorie des moments et construction de la personne, à paraître.