172 - La non maîtrise de la langue française chez certains élèves de collège ; le cas de l'histoire-géographie en classe de cinquième

Patrick HUSSAIN-CARNUS

Aix-Marseille Université, Laboratoire UMR-ADEF, France

 

Mots-clés : compétence ; interactions langagières ; discours des disciplines ; savoirs ; difficultés scolaires et linguistiques ; français langue maternelle ; français langue de scolarisation ; action conjointe.

 

Cette communication est issue d'une recherche en cours dont l'objet porte sur le rôle de la maîtrise de la langue française dans quatre disciplines scolaires enseignées au collège : le français, l'histoire-géographie, les sciences de la vie et de la terre et l'éducation physique et sportive. Elle aborde la question de la non maîtrise de la langue française chez certains collégiens, dont les élèves nouveaux arrivants dans le système scolaire français et ceux scolarisés en  SEGPA. Pour comprendre ces situations, nous nous demanderons comment l'enseignant, à travers son discours, ses gestes d'enseignement et la discipline qu'il enseigne, fait-il évoluer l'élève dans la maîtrise de la langue ? Avec comme problématique l'évolution de la maîtrise de la langue française au collège, nous interrogerons les notions de médiation et d'étayage en analysant des séances de classe afin de vérifier l'hypothèse selon laquelle les pratiques et le discours de l'enseignant exercent, en classe, une influence directe sur "l'agir" des élèves en terme, d'apprentissages spécifiques à la discipline scolaire enseignée, mais aussi d'apprentissages génériques inhérents à la maîtrise de la langue française. On pense souvent que c'est le professeur de français qui fait évoluer l'élève dans la maîtrise de la langue ; or, des disciplines scolaire dites "non linguistiques" ne contribuent-elles pas également à l'évolution des élèves dans la maîtrise de la langue française ? Pour le vérifier, nous examinerons, dans le cadre de cet article, une séance d'histoire-géographie dans trois classes d'élèves : une classe de cinquième ordinaire constituée d'élèves d'un bon niveau scolaire,  une classe d'élèves allophones nouvellement arrivés en France (EANA, ex ENAF) scolarisés dans une classe d’Accueil (CLA), et enfin une classe d'élèves rencontrant des difficultés scolaires récurrentes, scolarisés dans une structure spécifique : la Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté (SEGPA). Le point commun, entre ces deux derniers publics d'élèves en difficulté, est leur incapacité d'une utilisation des outils de la langue, la pauvreté de leur lexique et leurs difficultés en orthographe.

Considérant l’action didactique comme un jeu d’enseignement et d’apprentissage  (Sensevy & Mercier, 2007 ; Sensevy 2011), nous analyserons la manière dont le professeur d'histoire-géographie procède pour contribuer à l'évolution des élèves dans la maîtrise de la langue française. La non maîtrise de notre langue par certains de ces élèves est parfois telle que le discours pédagogique (Chnane-Davin & Cuq, 2008) se heurte à des obstacles linguistiques et culturels ; ceux-ci entravent la compréhension de la consigne par l'élève et son interaction au sein groupe classe. L’enseignant est obligé de changer sa pratique, de la repenser et de l’adapter à ces élèves qui parlent peu la langue française (Chnane-Davin, Felix, Roubeau, 2011).  Dans deux des trois classes d’histoire-géographie analysées, l’enseignant est amené à travailler à la fois sur les savoirs spécifiques à sa discipline et sur des compétences linguistiques qui aideront les élèves à comprendre le langage de la discipline qu'il enseigne.

D'un point de vue méthodologique, les analyses menées relèvent d'une méthode clinique des situations didactiques ; aucun protocole préalable à la séance n'a été établi avec les enseignants. A partir des films des séances, de leur transcription, de questionnaires remplis par les élèves en début et en fin de cours, de traces écrites d'élèves et de retranscriptions d'entretiens avec les enseignants, ont été successivement réalisés pour chaque séance de classe deux types d'analyses : une analyse transactionnelle et une analyse lexicométrique. L'analyse des transactions didactiques consiste en un découpage du flux de l’action didactique en jeux d’apprentissages et en phases sous la forme de synopsis dans lesquels sont regroupées un maximum d'informations : la position de l'enseignant dans la classe (topogénèse), le système de contraintes et de ressources mis à disposition des élèves (mésogénèse), le contenu lexical mobilisé par l'enseignant, les modalités d'actions des élèves et enfin, une désignation sommaire du jeu épistémique émergent associé à chaque jeu d'apprentissage. L'analyse lexicométrique consiste en un relevé, une hiérarchisation et une mise en graphique de toutes les occurrences "élève" et "enseignant" formulées au cours de la séance.  Cette classification hiérarchique du discours de chacun des acteurs effectuée à la suite d'une séparation des tours de parole élèves et enseignants depuis les retranscriptions de séances est réalisée  à l'aide du logiciel de lexicométrie "IRAMUTEC". La capacité de cet outil de distinguer les mots outils sémantiquement vides des formes actives porteuses de sens permet une analyse quantitative et qualitative du discours de l'enseignant et des réponses formulées par les élèves, soit à leur initiative après avoir sollicité la parole auprès de l'enseignant, soit à l'initiative du professeur. Enfin, des données quantitatives et qualitatives comme le temps de parole, le nombre de tours de paroles élève par élève, la position de chacun des acteurs dans la classe, le débit moyen de la voix, sa puissance et ses variations d'intensités ont contribuées à un affinement de notre analyse de l'impact des pratiques et du discours de l'enseignant sur l'évolution de l'élève dans sa maîtrise de la langue française.

Les résultats obtenus confortent l'hypothèse selon laquelle la pédagogie et le discours de l'enseignant génère ou bloque l'évolution de l'élève dans sa maîtrise de la langue française.

Cependant, pour conforter la validation de notre hypothèse, il conviendrai d'élargir l'étude à un corpus plus large. L'objectif de cette recherche est de contribuer à l'avancée des travaux sur l'impact ou l'effet du discours de l'enseignant sur les élèves en terme de maîtrise de la langue.

 

Références bibliographiques :

Chnane-Davin, F. – Roubaud, MN. – Felix, C. – Accardi, J. (2011). Le français langue seconde en milieu scolaire français. Cultures d'enseignement et cultures d'apprentissage. Le projet CECA en France. PUG

Chnane-Davin, F. – Cuq, JP. (2008). Le français dans le monde. Du discours de l’enseignant aux pratiques de l’apprenant. Recherche & Application n°44 CLE International FIPF

DAVIN-CHNANE, F. (2008). « Scolarisation des nouveaux arrivants en France. Orientations officielles et dispositifs didactiques », in JL. Chiss (dir.), Immigration, école et didactique du français. Collection « Didactique des langues », Paris, Didier, p. 21-61.

CHISS, J.-L. (dir., 2008,). Immigration, école et didactique du français. Collection Didactique des langues, Paris, Didier.

Sensevy, G. (2011) Le sens du savoir. Eléments pour une théorie de l’action conjointe en didactique. De Boeck

Sensevy, G. & Mercier, A. (2007) Agir ensemble : L’action didactique conjointe du professeur et des élèves. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Gérard Sensevy , « Notes sur la notion de geste d’enseignement », Travail et formation en éducation [En ligne], 5 | 2010, mis en ligne le 04 juin 2010, Consulté le 31 octobre 2012. URL : http://tfe.revues.org/index1038.html

Dabène, L. – Cicurel, F. – Lauga-Hamid, M-C – Foerster, C. (1990). Variations et rituels en classe de langue. Paris : Crédif Didier, Coll. LAL.

VYGOTSKI L. (1985, 1997). Pensées et langage. Editions La Dispute.

 

Introduction :

Priorité nationale, la maîtrise de la langue française est la première des sept compétences du socle commun de connaissances et de compétences. Elle passe par une maîtrise de l'expression orale, un enrichissement quotidien du vocabulaire et un apprentissage de l'orthographe et de la grammaire. Il s’agit de maîtriser suffisamment les outils de la langue pour pouvoir lire, comprendre et écrire des textes dans différents contextes.  Or, tous les élèves ne développent pas de la même manière ces connaissances et ces compétences parce qu’ils n’ont pas les mêmes capacités ni le même rythme d’apprentissage. Certains rencontrent des difficultés scolaires parce qu’ils ont accumulé des retards, d'autres, des difficultés   linguistiques parce qu’ils sont non francophones et viennent d’intégrer le système scolaire français (Chiss, dir. 2008). Pour comprendre ces difficultés, nous allons observer la maîtrise et la non maîtrise de la langue française dans trois classes d'élèves : une classe de cinquième ordinaire constituée d'élèves d'un bon niveau scolaire,  une classe d'élèves allophones nouvellement arrivés en France (EANA, ex ENAF) scolarisés dans une classe d’Accueil (CLA), et enfin une classe d'élèves rencontrant des difficultés scolaires récurrentes, scolarisés dans une structure spécifique, la Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté (SEGPA). Le point commun entre ces deux publics d'élèves en difficulté est l'incapacité d'une utilisation des outils de la langue, la pauvreté lexicale et des difficultés en orthographe.