169/8. Les effets d'une pratique d'intervention au sein d'un établissement de protection des enfants (Maria Livia do Nascimento)

Effets des recherches socio-cliniques sur les pratiques étudiées : enquêter/intervenir (Symposium international, AREF 2013)

 

169/8. Les effets  d'une pratique d'intervention au sein d'un établissement de  protection des enfants

 

Maria Livia do NASCIMENTO

 

Département  de Psychologie, Université Fédérale Fluminense (UFF), Brésil

 

Mots clés : gouvernabilité,  judiciarisation,  négligence, protection

 

Les réflexions présentées dans cette communication s’appuieront sur une pratique d’intervention menée auprès des conseils tutélaires de l’Etat de Rio de Janeiro, un dispositif social de protection des enfants et des adolescents au Brésil. Ce travail a été effectué sous ma direction avec des stagiaires en psychologie. Nous avons fait l’analyse de la routine quotidienne du conseil, en particulier des savoirs cristallisés et des vérités établies qui marquent les relations entre les conseillers et les familles. Cette perspective de travail remet en question, au sein de cet établissement, les pratiques instituées et les croyances hégémoniques, considérées comme universelles et intemporelles.

 

Le conseil tutélaire est un équipement social constitué par l’élection de cinq conseillers par la population. Le conseil reçoit des demandes qui lui sont adressées suite à des violations des droits établis dans la Loi n° 8.069 de 1990 sur le Statut de l’Enfant et de l’Adolescent (ECA) (BRÉSIL, 2012). Il a donc pour attribution d’orienter chaque plainte vers les instances compétentes pour qu’ils soient traités de manière adéquate. Cela signifie qu'il doit garantir l'assistance par les services publics et dénoncer leur mauvais fonctionnement ainsi que les personnes qui ne respectent pas les droits. Enfin, le conseil doit aider les familles à prendre des décisions lorsqu’elles sont soumises  à  une violation des droits.

 

Néanmoins, on remarque la production d'une individualisation des questions sociales -  c’est-à-dire que les faits qui sont amenés au conseil tutélaire sont considérés comme les comportements particuliers des familles, des personnes. La question de la violation des droits comme production politique, avec les limites politiques des dédommagements[1] et des réparations, devient alors invisible lorsque s'imposent la criminalisation et la culpabilisation des usagers du conseil. C’est le cas lorsque des parents sont jugés négligents et que cela donne lieu à des punitions, des contrôles et des menaces. Dans ce contexte, la protection occupe une position naturalisée, instituée, et sa garantie est désirée par tous.  Notre intervention propose la construction de dispositifs collectifs permettant d'analyser la protection comme une institution.

 

Pour mener une telle analyse, deux références épistémologiques et méthodologiques sont ici mobilisées: 1) l’analyse institutionnelle qui met en évidence l’analyse des implications, la transversalité et la construction des analyseurs, 2) la notion de biopouvoir de Michel Foucault (et ses réflexions sur la régulation de la vie). Avec de tels outils, il est possible d'intervenir au sein du conseil tutélaire en portant son attention sur la culture contemporaine de la punition et l'exercice de l'autorité diffusé dans le social, pour discuter le lien entre protection, surveillance et jugement.

 

Ce qu'on appelle la protection de l'enfance et de l'adolescence est une thématique constamment présente au cœur de notre intervention. C’est presque un affront de demander, comme le fait Robert Castel (2005) : “Qu'est-ce qu’être protégé?” Néanmoins il y a déjà une réponse définie par la politique institutionnalisée : occuper l’espace confortable de la sécurité. Mais cet espace existe-t-il? Ou bien s'agit-il d'une des modalités contemporaines du contrôle de la vie? En partant de l'idée que des expériences uniques peuvent être capturées dans les rets de la protection instituée, celle-ci étant alors définie par son action de naturalisation dans le domaine de la vérité, nous avons essayé par notre intervention de faire apparaître par l'analyse les lacunes présentes dans les arts de gouverner imposés par les politiques de protection.

 

A partir de cette conceptualisation, nous avons tenté de penser la protection comme un problème. Cela implique de se dégager du point de vue qui tend à la considérer comme naturellement bonne à partir de son apparence immédiate, basée sur  un plan d’organisation soutenu par des situations définies et structurées. Considérer la protection comme un problème écarte ce plan institué, puisque la problématisation intègre les événements politiques, économiques et sociaux qui émergent lorsque les différentes forces entrent en action, et dont les effets ne sauraient être anticipés. Tenir à l'écart cette version naturalisée de la protection implique de s'interroger sur la prévention, le contrôle de la vie, l’affaiblissement du quotidien, la remise en cause des politiques publiques, les investissements économiques générés en leur nom, et la production de connaissances et de spécialistes dans ce domaine. Considérer la protection comme un problème, c'est donc inclure toutes ces dimensions à l'analyse, et faire apparaître les rapports de savoir-pouvoir qui la structurent.

Au conseil tutélaire, la protection de l’enfant et de l’adolescent opère à travers la notion de tutelle, qui subjugue, produit une certaine soumission, et tend à définir ce qui est mieux pour les personnes au sein de leurs propres familles. Celui qui est en charge de la protection peut déterminer les comportements, les croyances, les désirs, afin de surveiller, d'analyser, de comprendre, de contrôler et de discipliner. Et il s'agit en même temps d'une pratique censée soutenir les personnes, les retirer de situations à risque et  les conduire sur le droit chemin. Notre intervention produit des troubles dans une telle institution, et permet ainsi aux conseillers et aux stagiaires de rompre avec les pratiques cristallisées. Elle s’appuie sur l’idée qu’il y a une multiplicité de manières de vivre les mêmes situations et vise à la construction de dispositifs qui provoquent l'analyse et la rupture. Cette démarche permet de produire de nouveaux sens, de nouvelles manières de penser, en dénaturalisant les institutions constitutives du conseil tutélaire.

L'intervention est alors orientée vers des pratiques plus collectives. On peut dire que c'est là l’axe le plus incisif de notre dispositif de travail. De cette manière, nous avons pu observer la production de mouvements instituants, comme l’instauration de réunions d’équipe régulières, la problématisation des hiérarchies cristallisées parmi les travailleurs du conseil, le questionnement de la manière dont chaque personne reçue est orientée, la relation du conseil tutélaire avec les autres juridictions participatives ouvertes au mouvement social, etc... Il est clair que le fait d'analyser collectivement des pratiques basées sur la privatisation constitue en soi une pratique productrice ou révélatrice de tensions. Les différentes approches, les divergences d’opinions, de perspectives de travail et de ressources individuelles, définissent des zones de conflits qui sont valorisées par notre intervention comme étant porteuses d'une construction du dialogue et du respect. Autour d’une grande table, qui figure l’espace de travail dans lequel s’expriment les tensions, se tiennent les agents du conseil avec leurs différentes perceptions des personnes qui s’adressent à eux. Il ne s’agit pas d’un espace de pacification, d’accords consensuels, mais plutôt d’un espace d’expression des différences, des conflits convertis en sources de dialogue ainsi que d’invention, par le groupe, de nouvelles formes d’action.

A partir de ces considérations, nous avons mobilisé les outils de l’analyse institutionnelle. Ils nous ont permis  de soumettre à une problématisation constante les différentes positions occupées par les conseillers, par les autres membres de l’équipe technique du conseil et par nous-mêmes, intervenants chercheurs.

On peut ainsi soumettre à l'analyse les pratiques et les discours qui, au sein du conseil, ont trait aux conceptions de la famille, de la protection, de la psychologie, de la formation académique, de l’État, des droits de l'enfance et de l'adolescence, ainsi que des politiques destinées à ces populations. Ce parcours permet ainsi de remettre en question la naturalisation de la protection, et a pour intérêt de localiser les mécanismes ayant contribué à l'uniformisation de telles pratiques.  

Pour René Lourau (1993) il s'agit de mettre en place un dispositif d'analyse collective, suscitant le mouvement et permettant d'échapper à l'anesthésie et au naturel. Il suggère ainsi la création d'analyseurs. La puissance des analyseurs permet de déstabiliser, de déshabituer, de dynamiser la pensée en lien avec certains sujets qui, souvent, ne font même pas l'objet d'une thématisation et favorisent la pure répétition, la pure reproduction, sans aucun questionnement des pratiques. De telles questions sont fréquemment considérées comme des vérités absolues, statiques, fermées, qui ne sauraient, apparemment, être vues ou traitées d'une manière différente. L'analyseur jouerait ainsi un rôle de déclencheur, suscitant la remise en question des vérités instituées et des croyances  figées. Peuvent aussi bien servir d'analyseurs un épisode survenu, une erreur commise – bref, tout ce qui perturbe, dérange, tout ce qui d'une certaine manière fait signe vers les  jeux de force qui structurent l'institution en question et permet une certaine prise de distance à son égard.

Pour penser la protection dans le cadre du conseil tutélaire, nous avons choisi un analyseur : les familles catégorisées par l'institution comme « négligentes ». Dans quelles circonstances une mère, lorsqu'elle arrive au conseil, est-elle considérée comme négligente ? C'est toujours par un certain manquement : lorsqu'on dit qu'elle ne s'occupe pas bien de son enfant, lorsque sa manière d'être mère ne correspond pas aux normes instituées de la protection instituée. Pour qu'il existe ainsi une condition de négligent, il faut d'abord qu'il existe un modèle de protection. À partir de ce modèle, toute déviation  est considérée comme une négligence, comme un problème appelant règlement, résolution, bref comme quelque chose de mauvais par essence. Au cours de notre intervention, nous avons tenté d'inverser cette question en mettant directement en rapport la négligence et la protection. On ne peut pas totalement résoudre la négligence, atteindre ce lieu idéal où il n'y aurait pas de parents négligents, sans déconstruire les formes de régulation propres à la protection. Par conséquent, lorsqu'on parle de négligence, il faut soumettre à l'analyse la protection et les parcours de construction de vérités qu'elle met en œuvre. Ainsi, la situation analysante est ici le rapport entre protection et négligence, et son lien avec les pratiques de prise en charge. Nous cherchons par ce biais à soulever un certain nombre de questions concernant les sens produits par les pratiques de protection instituées.

L'ensemble de ces analyses a également été guidé par un autre outil de l'analyse institutionnelle : la transversalité. Nous avons cherché à élargir la compréhension de la logique de protection-négligence, en la croisant avec les pratiques de tutelle, de victimisation, de punition, de criminalisation et de judiciarisation – en promouvant une certaine ouverture à d'autres rencontres, d'autres événements, un certain pari sur les devenirs et la communication entre les pratiques. L'opération de transversalisation a produit une désorganisation du système binaire des définitions catégorielles de protection et de négligence, a permis de souligner les croisements inhérents à la logique de protection-négligence et d'examiner les multiples réseaux de savoir qui circulent en son sein. L'idée de transversalité tend à faire apparaître les intersections d'une multiplicité de réseaux de savoir, qui produisent des différenciations, une dissolution des frontières, et divers modes d'existence. Il s'agit d'un outil crucial, dans notre intervention, pour tenter de penser les effets produits par l'imposition de la protection via la désignation de la négligence. Par ce biais il devient possible de produire des croisements sociaux, politiques, économiques, culturels et désirants qui marquent le monde et la vie dans toute sa puissance, et génèrent des sens transversaux.

Parmi les questionnements suscités par l'intervention, il faut notamment relever ceux qui ont trait aux pratiques de régulation de la vie (biopouvoir). Dans le conseil tutélaire, par exemple, on considère comme un risque le fait qu'un enfant vive dans une famille qui ne correspond pas aux modèles établis – risque qui motive une action de l’État en vue de protéger cet enfant, qui invalide la possibilité qu'il continue à vivre dans cette famille, et qui l'oriente la plupart du temps vers une structure d'accueil qui laisse souvent autant à désirer que les pratiques familiales bannies. Pour soumettre à l'analyse une telle situation, notre intervention s'effectue, avec les conseillers, à partir de la pensée de Michel Foucault concernant le gouvernement de la vie, le biopouvoir. 

La législation, lorsqu'elle établit que l'enfant et l'adolescent sont des citoyens porteurs de droits, détermine un ensemble de pratiques définissant leurs relations avec le monde : comment on doit s'occuper d'eux, comment ils doivent être scolarisés, préparés à leur avenir professionnel – bref, un jeu constant de disciplinarisation des conduites. Il est intéressant de noter à quel point la loi convoque les familles dans ce processus de subjectivation. Il faut dire qu'elles aussi sont subjectivées dans la mesure où elles sont soumises à certains modèles de compétences et d'aptitudes qu'on exige d'elles pour pouvoir les considérer comme adéquates à leur fonction de famille idéale. Les droits peuvent ainsi être garantis pour les groupes familiaux exemplaires, considérés comme corrects et organisés, et notamment le droit à la garde des enfants – tout le contraire des familles supposées déviantes, déstructurées, négligentes. Donzelot (1968) soutient que la protection de l'enfance, garantie par les droits institués, entraîne une certaine oppression de la famille par le biais des pratiques de tutelle.

La défense de ce qu'on nomme les droits de l'enfant et de l'adolescent justifie qu'on intervienne dans le quotidien des familles, en leur retirant par exemple la garde des enfants, en surveillant leurs pratiques et en prononçant la destitution du pouvoir parental.

Lorsque l'enfant ou l'adolescent ne se trouvent pas dans des conditions considérées comme normales par les spécialistes, l’État les réoriente vers un certain nombre d'espaces (structures d'accueil, centres de placement, établissements à buts socio-éducatifs) ; cette démarche, qui se définit comme une démarche de protection, tend à imposer un modèle institué d'assistance spécialisée, de discours compétents, de moralisation, de culpabilisation et de criminalisation. Une telle protection réaffirme donc un espace de disqualification de la différence au profit de certains modes d'existence hégémoniques.  

Au motif bien intentionné de protéger ou de prévenir les risques, on tend alors à individualiser les déviations par rapport à la norme. Ainsi, le contrôle et la tutelle sont toujours présents, de manière plus ou moins explicites, dans les services liés aux politiques publiques d'assistance et de protection de l'enfant et de l'adolescent. Cette protection, plutôt que de valoriser chaque étape de la vie, fragilise l'enfance, l'adolescence et la famille en entretenant la peur d'un avenir incertain et dangereux que seuls des spécialistes pourraient permettre d'éviter, en traitant les problèmes déjà installés. Par là, les familles apeurées perdent leur autonomie, et, plus elles se trouvent éloignées du marché et de la consommation, plus elles sont considérées comme déficientes, étant désignées à la fois comme dangereuses et comme vulnérables, ce qui motive aussitôt des interventions aussi bien curatives que préventives. 

La construction de la subjectivité de l'enfant et de l'adolescent délaissés les place dans une position de victimes ; elle définit des individus qui doivent être protégés parce qu'ils sont faibles, fragilisés, en position inférieure, et produit un besoin d'assistance et de politiques publiques. On convoque alors la médecine, les pratiques psy, l'assistance sociale, la pédagogie, qui légitiment la croyance en la nécessité d'intervenir. Les usagers de ces services sont alors immergés dans les solutions qui leur sont imposées comme autant de modes de vie.

Et plutôt que de simplement proposer des solutions et de définir des situations de vie, il est également question, au nom de la protection, de punir les individus déviants – en l'occurrence les familles considérées comme contrevenant à l'ordre et potentiellement délinquantes. Par conséquent, dans son sens institué, la protection constitue une pratique de gouvernement des conduites. Car la protection est une pratique qui agit sous une modalité biopolitique, en contrôlant les familles par des dispositifs disciplinaires, et  en les régulant par des mécanismes de sécurité et de prévention. 

La logique biopolitique, définie par Foucault comme un mode de gouvernement de la vie, un ordre politique fondé sur l'idée de gestion des risques et de la santé de la population, apparaît clairement dans le quotidien du conseil. Les modalités calculées et organisées de la vie d'une population donnée, comme par exemple les enfants et adolescents pauvres, passe par la logique de sécurité de la société, c'est-à-dire l'organisation des paramètres de protection contre ce qui est reconnu comme un danger social. Le danger provient ici de ceux qui échappent à la gestion institutionnelle et des éléments qui viennent poser problème à la gouvernementalité. 

On considère par exemple comme un risque le fait qu'un enfant vive dans une famille qui ne correspond pas aux modèles, ce qui justifie par conséquent une intervention de l'État en vue de le protéger, de l'empêcher de vivre dans sa famille au profit de structures d'accueil qui laissent souvent autant à désirer que les pratiques familiales bannies. La structure d'accueil est-elle toujours la meilleure solution ? N'y aurait-il pas une meilleure solution dans toutes les circonstances? Qui définit ce qui est meilleur ? On peut par un tel questionnement remettre en cause la primauté de la structure d'accueil conçu comme lieu idéal pour les enfants et les adolescents dont les familles ont dévié par rapport aux modèles de mode d'existence. Par un tel questionnement, on échappe aussi aux conceptions naturalisantes de la famille dangereuse, considérée comme incapable de s'occuper de ses enfants. 

Déconstruire la fonction de régulation vitale, fortement présente dans le conseil, qui promeut la surveillance et la correction du social – tel est l'un des objectifs que s'est proposée notre intervention au sein du conseil. Elle a eu pour effet la production de tensions, de brouillages de l'institué, et la construction de nouvelles références, à partir du travail mené entre l’équipe du conseil et les stagiaires-intervenants. En recourant à l’analyse institutionnelle et à la conception du biopouvoir,  il est possible d'interrompre, au sein du conseil, la reproduction des pratiques instituées.

 

Références bibliographiques :

BRASIL. Estatuto da Criança e do Adolescente. Lei Federal 8.069/90 de 13/07/1990.  http://www.planalto.gov.br/ccivil/LEIS/L8069.htm. En 05/11/2012.

Castel, R. (2003). L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ? Paris : Seuil.

Foucault, M. (2004). Securité,  territoire,  population.  Paris : Seuil.

Lourau, R. (1993). Análise Institucional e práticas de pesquisa.  Rio de Janeiro : UERJ.



[1]Le dédommagement consiste en une réparation des droits violés. On cherche les possibilités de rétablir ces droits. Par exemple, pour les problèmes touchant au domaine scolaire, des démarches sont menées auprès des organismes responsables afin de garantir le droit à l’éducation. Les actions de dédommagement peuvent, aussi consister à empêcher que l’enfant continue à subir une maltraitance. Par exemple, dans les cas de violence sexuelle, lorsqu'il est nécessaire d'éloigner le coupable et de garantir un appui médical et psychologique à l’enfant et à sa famille.