169/14. L'orientation éthique de la recherche socio-clinique (Silvia Tedesco)

169/14. L'orientation éthique de la recherche socio-clinique

Silvia TEDESCO

Département de psychologie, Université Fédérale Fluminense, Brésil

 

Mots clés : éthique, production de subjectivité, recherche-intervention

Dans un premier temps, il faut préciser la question à l'origine de mon intervention qui correspond à l'état de problématisation actuel de mon travail de recherche qui présente  des forts rapports avec la recherche socio-clinique.

Nous partons du constat suivant : toute recherche rend possible une transformation de la réalité. Cela signifie que toute recherche accomplit des actions, transforme certains faits, imprime d'autres directions au monde. Dans ce cas, il nous semble toujours nécessaire d'interroger la direction de ces actions, l'orientation des effets produits par le savoir. Car tout savoir doit être compris comme un savoir-pouvoir qui génère de forts effets de production de réalités.

Michel Foucault (1987), nous rappelle qu'il n'existe pas de savoir libre ou détaché – notre regard aussi bien que notre discours sur le monde sont des pratiques historico-politiques productrices de réalité. Cela veut dire que c'est dans un même mouvement que nous changeons le monde et que nous le connaissons. Selon Monceau, (1996), c'est le processus même de la connaissance, qui, en s'élaborant, introduit des changements, transforme la réalité. Donc toute recherche possède une dimension politique.

Si tout savoir possède une dimension politique, il faut attirer l'attention sur les effets qu'il produit. Dans le cas où la recherche concerne des sujets, on peut considérer que celle-ci implique, nécessairement, des effets sur les processus de subjectivation, et par conséquent, met en œuvre un geste qu'on pourrait qualifier de clinique. Dans ce cas-là il paraît important de problématiser l'orientation éthico-clinique de nos recherches.

Quels sont ces effets produits par la recherche ? Selon la recherche socio-clinique, les effets de la recherche peuvent être classés en trois modalités: des effets sur les clients, des effets  sur les cliniciens/chercheurs et des effets sur le rapport et la relation clinicien/client (Monceau, 2013). Je me limiterai à traiter les deux premières de ces modalités qui m’intéressent plus directement.

Deuxièmement, il faut considérer deux orientations politiques, deux directions qui peuvent prendre ces effets de la recherche : d'une part la tentative qui privilégie la mise en œuvre d'une pure répétition menant à la préservation de l'institué, et qui offre pour seule option à la subjectivation de se soumettre à la norme et à l'ordre établi ; et d'autre part, dans d’autre direction, on trouve la réalisation d'actes éthiques par lesquels les forces instituantes engendrent une déstabilisation de l'institué et font dévier les événements du monde de leur marche régulière, ce qui multiplie les chemins, les solutions possibles, pour la production d'autres ordres ainsi que d'autres modalités de subjectivation.

C'est une telle problématisation de l'orientation éthique de la recherche que je me propose de développer dans mon travail. Et je prends en outre ma propre recherche comme objet de cette enquête, de cette analyse éthico-clinique. Ce travail porte, en particulier, sur un exemple de recherche qui a lieu dans des institutions publiques brésiliennes, engagées dans les politiques de santé liées à la justice pénale.

Le problème qui se pose vient du constat qu'au Brésil une grande partie des services de prise en charge de la santé mentale dans le système judiciaire est encore marquée par la logique de l'asile, en plus d'être excessivement médicamenteuse, tutélaire et criminalisante.

Il s'agit alors de réagir à une telle tendance et de faire dévier cette logique majoritaire, et de proposer des politiques de santé publique qui s'éloignent des formes instituées du contrôle, pour instaurer, à la place, des services de santé mentale qui échappent à l'imposition d'un modèle de santé universel ayant pour effet l'uniformisation de tous et de chacun.

L'objectif est donc de chercher les stratégies à même de réorienter la prise en charge de la santé mentale vers des pratiques privilégiant des modes d'existence multiples, en respectant les singularités de chaque cas.

Il faut considérer, en plus, les analyses de Foucault (1988) qui font apparaître la manière dont s'exercent les rapports entre pouvoir et contrôle dans le monde contemporain  par le biais de l'imposition aux individus et aux populations de modes de vie uniformisés. En effet, l'exercice du pouvoir tend nécessairement à la défense de l'ordre établi, c'est-à-dire de la régularité, de l'identité. En ce sens, les singularités, les modes d'existence qui s’écartent des normes en vigueur sont disqualifiés et considérés comme un grand danger, qui impose de retrouver l'ordre perdu par la correction de ces anomalies, correction mise en œuvre par des techniques, souvent beaucoup plus violentes, que le désordre social qu'elles suscitent. 

C'est le cas des internements compulsifs ou involontaires imposés à des SDF et à des consommateurs de crack. Du jour au lendemain, nombre d'individus sont arrêtés, internés de force, séparés de leurs proches, déportés de leurs territoires vers d'autres mondes : abris, communautés inconnues, dont les régimes de croyance et de valeur, qu'ils soient ou non religieux,  n’offrent que des mots d'ordre, des commandements, des impositions rigides visant à la réhabilitation de leurs corps et esprits, une subordination forcée à certains modèles moraux de santé issus de mondes si distants de leur réalité.

Néanmoins, il faut noter que l'Etat n'est pas le seul à produire une forme de contrôle homogénéisant. On sait que les sciences humaines et les sciences de la santé (la psychologie, la psychiatrie, et  d’autres discours des professionnels de la santé) servent de techniques auxiliaires pour contribuer à la soumission de tous à un modèle unique de santé. Les sciences humaines, en proposant des modèles universels, privilégient la réduction des différences, de l'irrégularité et de l'imprévisibilité, caractéristiques très fréquentes chez les personnes atteintes de désordres mentaux. Dans les catégories qui organisent le savoir, portant sur les désordres mentaux et les formes de délinquance, l'accent est toujours mis sur l'abolition des conduites indésirables.  En réalité, ces savoirs (psychologie, psychiatrie) servent à former des normes impératives sur ce que l'on doit ou ne doit pas faire pour éviter d'être considéré comme malade mental ou comme un individu en infraction. Ces normes fonctionnent comme des prescriptions impérieuses qui, si elles ne sont pas respectées, légitiment un processus d'exclusion et des traitements correctifs, visant à restaurer cet état de normalité perdu (Foucault, 1984).

Les institutions fermées, les prisons et les hôpitaux psychiatriques ont été et continuent de contribuer à un processus d''uniformisation. Entre les murs clos de la prison et des hôpitaux psychiatriques, le contrôle de l'espace disponible, la gestion segmentaire du temps, et les autres opérations disciplinaires exercées sur chaque individu, dressent les corps et les aptitudes en les intégrant de force dans un même modèle invariable.

Par contre, le mouvement de réforme psychiatrique (mouvement anti-asile brésilien) a été réglementé au sein de l'Etat par une série de lois et  arrêtés ministériels. Cependant, on observe la persistance au Brésil d'une logique criminalisante qui réactive la confusion entre internement et traitement intensif. 

Les lois et arrêtés font de la désinstitutionalisation une priorité dans l'offre de soins en matière de santé mentale (ce qui inclut les individus souffrant de problèmes liés à la consommation préjudiciable d'alcool et d'autres drogues). Les soins sont offerts de manière mobile à travers des activités de réinsertion sociale, devant être installées sur le territoire existentiel des patients eux-mêmes. Il s'agit des services qui constituent autant d'alternatives à l'enfermement en asile[1].

Toutefois, l'installation de tels services en substitution de l'internement n'est pas suffisante pour assurer la réorientation des services dans le sens de pratiques moins homogénéisantes. Aujourd'hui en effet, parallèlement à l'exercice de la discipline mis en œuvre dans des espaces fermés, nous sommes amenés à percevoir une autre modalité de l'exercice du pouvoir, toujours ordonnateur, mais qui se distribue insidieusement dans les espaces ouverts, envahit des lieux qu'on pensait épargnés par le contrôle disciplinaire (Foucault, 1983). Nous sommes toujours confrontés à la même pratique du pouvoir, qui vise la soumission de tous à un modèle unique, mais qui ne passe plus par la discipline institutionnelle et le confinement. Les murs de l'institution ne sont plus indispensables. Dans tous les espaces des villes, dans les rues, dans les réseaux de communication, nous sommes envahis, happés par ces vérités, par ces principes qui modèlent nos choix de vie : c’est la société de contrôle médiatique, avec ses réseaux capillaires par où circulent les commandements et mots d'ordre venant modeler nos manières d'agir, de penser et de sentir (Deleuze, 1992).

En ce sens, on observe que les actions dans les Réseaux de services substitutifs, Réseaux d'Attention Psychosociale (RAPS) peuvent aussi mettre en œuvre une logique de normalisation de la santé, et une homogénéisation de tous d'après un modèle unique. Il faut garder à l'esprit que le réseau de services substitutifs (« Rede de Atenção Psicosocial », comme alternative à l'hospitalisation, n'est pas suffisant pour assurer les transformations attendues (Oliveira & Passos, 2009).

Parallèlement à ce contexte, on relève un certain nombre d'initiatives qui ne sont pas basées sur le confinement des patients judiciaires et qui refusent l'imposition à tous d'une norme unique de vie et de santé. Ces initiatives favorisent une désinstitutionalisation, décriminalisent les individus atteints de désordres mentaux, et, surtout, stimulent les singularités, la potentialité de chaque cas particulier. Des modalités de soins radicalement différentes en matière de santé mentale commencent à surgir en divers lieux du pays. 

C'est dans cette direction que devra s'orienter notre recherche : détecter, renforcer, diffuser les actions de prise en charge qui, au lieu d'imposer des normes de santé absolues, construisent des conditions de flexibilisation et d'appropriation des normes de la santé, de manière à soutenir le choix de modes d'existence singuliers. Nous prévoyons de mener des entretiens (individuels et de groupe) - avec des Professionnels, des clients et des familles des clients, des services substitutifs de santé mentale - en suivant l’orientation de la recherche cartographique (TEDESCO, 2013).

Les études menées par cette recherche visent à agir dans le sens du renforcement et de la visibilité de ces actions publiques. Il importe d'entretenir une recherche sur des projets prometteurs, déviants par rapport à la majorité, souvent locaux, dont certains n'ont même pas de statut officiel et dont la plupart sont peu connus - mais dont les résultats positifs peuvent être accrus et répliqués dans d'autres initiatives.

Ceci étant, en considérant le classement opéré par la recherche socio-clinique, nous sommes concernés par le premier groupe des effets de la recherche, dont j’avais parlé : les effets sur les clients, à savoir, sur les professionnels et sur les patients des services de santé.

Cependant, la deuxième classe parmi celles citées  auparavant, doit également être prise en compte  - les effets de la recherche sur le chercheur lui-même. C’est la raison pour laquelle l’objectif de la recherche ne pourra être atteint sans mettre en analyse les effets sur le clinicien-chercheur. Il faut réaliser l'examen critique constant du danger éthique auquel s'expose notre recherche: d'être soi-même capturée par des forces politiques qui désirent la conservation, qui réaffirment l'institué.

Au contraire, la recherche tente de faire bouger l’institué, de créer les conditions qui permettent la circulation et la transversalisation des forces politiques en jeu, et qui font ainsi persévérer en même temps les mouvements d'institutionnalisation et de subjectivation.

 

Références bibliographiques :

 

DELEUZE, G. (1992). Controle e devir. In: Deleuze, G., Conversações. Graal, Rio de janeiro : Ed. 34.

FOUCAULT, M.(1983). Sobre a genealogia da ética: uma revisão do trabalho. In: DREYFUS, H; RABINOW, P., Michel Foucault uma trajetória filosófica: para além do estruturalismo e da hermenêutica (p.253-278). Rio de Janeiro : Forense Universitária, 1995.

FOUCAULT, M.(1984). O cuidado com a verdade. In: Motta, M. B. (Org)  Ética, sexualidade e política (p. 240-251). Coleção Ditos e Escritos, Vol. V. Rio de Janeiro: Forense Universitária, 2004.

FOUCAULT, M.(1988). Tecnologia política dos indivíduos. In: Motta, M. B. (Org).  Ética, sexualidade e política (p. 301-318). Coleção Ditos e Escritos, Vol. V. Rio de Janeiro, Forense Universitária, 2004.

FOUCAULT. M. (1987). A arqueologia do saber, Riode Janeiro : Forense.

OLIVEIRA, J.A.M. & PASSOS, E. (2009). Novos perigos da desospitalização: controle a céu aberto nas práticas de atenção em saúde mental. In: CARVALHO R.C.. BARROS, M. E., FERIGATO, S., Conexões: Saúde coletiva e políticas de subjetividade, São Paulo, Aderaldo & Rothchild.

MONCEAU, G. (2013). Effets d'une pratique clinique de recherche. In: KOHN, R. C. Pour une démarche clinique engagée (p. 91 – 104)Paris, L'Harmattan.

MONCEAU, G. (1996). L’intervention socianalytique. Pratiques de formationAnalyses, 32 (socianalyse et ethnosociologie), Saint-Denis: Université Paris 8.

TEDESCO, S. H., SADE C., CALIMAM, L. V. (2013). A entrevista na pesquisa cartográfica: a experiência do dizer, FRACTAL, v.25, 2, 299-322

   

 

 

 

 



[1] Comme, par exemple,  de services publiques comme le CAPS (Centre d’Attention Psychosocial destiné à la santé mentale), des SRT (Service de Résidence Thérapeutique pour les malades mentaux sans résidence fixe) et de nombreux autres qui ont été créés pour constituer des réseaux de santé pour accueillir cette population (Réseaux d'Attention Psychosociale - RAPS)