169/12. La voix des "acteurs faibles" dans les processus de production de connaissances (Anna Rurka)

Effets des recherches socio-cliniques sur les pratiques étudiées : enquêter/intervenir (Symposium international, AREF 2013)

 

169/12. La voix des "acteurs faibles" dans les processus de production de connaissances

 

Anna RURKA

 

CREF, Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, France

 

Mots clés : acteurs faibles, émancipation, interventions socio-éducatives, participation, travail social

 

 

La question attend la réponse, mais la réponse n’apaise pas la question,

et même si elle y met fin, elle ne met pas fin à l’attente

qui est la question de la question (M. Blanchot).

 

A la base des trois recherches réalisées individuellement et / ou collectivement, je présenterai une réflexion transversale autour du rapport entre la recherche scientifique et les acteurs faibles (Payet, Laforgue, 2008), à savoir en quoi la recherche peut-elle constituer un moyen d'émancipation des acteurs faibles et contribuer au processus de la démocratisation des pratiques en travail social ? L'émancipation est considérée ici à la fois comme un moyen mais aussi comme l'effet non attendu de la recherche, réalisée auprès et parfois avec la participation des acteurs faibles.

Ces trois enquêtes se situent dans le champ du travail social et plus spécifiquement de la protection de l'enfance. Les enquêtes ont eu lieu dans des services, intervenants sous ou sans contrainte, auprès d'un publique majoritairement touché par la précarité et les difficultés qu'on peut nommer psycho-socio-éducatives. Les objets de recherches ont varié, cependant tous les trois se sont référés aux trois catégories des interventions socio-éducatives établies par P. Durning (1995). Il s'agissait des services dans lesquels les professionnels :

- assurent une fonction éducative spécifique complémentaire de l’action éducative familiale (école, etc.),

- ceux qui aident les parents à assurer ses tâches éducatives (Action éducative à domicile, Action éducative en milieu ouvert),

- ceux qui, intervenant auprès des parents pour pallier leurs défaillances, assument souvent à titre temporaire l’essentiel des activités familiale d'éducation (Maison d'enfants à caractère social, etc.)[1].

 

Caractéristiques liées au contexte des recherches réalisées

 

Le travail social a été et reste toujours un champ régi par plusieurs paradoxes qui prennent corps dans les institutions, dans des pratiques et dans des postures professionnelles. Aujourd'hui le travail social doit faire face aux logiques managériales venues du monde d'entreprise qui restructurent les principes de base du fonctionnement des organisations majoritairement associatives. Il ne s'agit pas d'une mise en crise à laquelle le travail social est habituellement confronté et qui constitue son socle identitaire. Cette fois-ci, c'est la notion de subjectivité qui semble être remise en doute. Même si, "le monde de l’entreprise s’est emparé de la subjectivité des individus pour assurer leurs performances" (Linhart, 2008), dans le champ du travail social, plus les professionnels engagent leur subjectivité, "moins ils accèdent à une reconnaissance formelle de leur qualification » (Linhart, 2008). Leur dévouement dévaloriserait leur travail.

De plus, la souffrance croissante des travailleurs sociaux, provoquée par une surcharge de travail, s'exprime par le sentiment de culpabilité et d'impuissance à l’égard de situations que le professionnel estime avoir traitées trop superficiellement, faute de temps. En contradiction avec leurs valeurs, ils se trouvent dans un conflit éthique qui fragilise les fondements de l’identité du travail social. Cela montre l'insuffisance du monde organisationnel classique. En contrepartie, des dispositifs pluri-institutionnels se créent, en proposant une réponse pluridimensionnelle et une prise en charge globale de l'enfant et sa famille. Ces dispositif sont considérés comme projets pilotes, basés sur une formalisation institutionnelle des actions provenant des champs autonomes (santé, éducation, protection de l'enfance), caractérisés par des modes de gouvernance distincts. Dans ce contexte, la mise en concurrence entre les acteurs est fréquente, même si, bien évidemment, les accords institutionnels ont confirmé la nécessité du travail ensemble. Le partenariat institutionnel autour des familles aux besoins multiples peut rencontrer, dans une moindre mesure, les mêmes difficultés.

 

La considération portée à l'égard des acteurs faibles dans une démarche de recherche

 

Dans le champ du travail avec autrui, l'empreinte personnelle[2] marque les pratiques. Dans l'ensemble basées sur "l'agir communicationnel"[3], elles sont marquées par les structures sociales au sein desquelles elles sont produites. La notion de l'habitus (individuel et collectif) de P. Bourdieu (1980) explique la façon dont les structures sociales s'impriment en nous, par "intériorisation de l'extériorité", en se formant d'une manière durable, transposable et systémique (Couturier, 2002). Cependant, l'observation des interactions entre les professionnels et familles dans le champ du travail social me fait dire qu'à part leur caractère structurel, l'asymétrie peut-être également produite par les travailleurs sociaux et les usagers eux-mêmes. Déstabilisés par un discours dominant sur le parent "partenaire", les travailleurs sociaux récupèrent la maîtrise sur la relation dans un jeu "de vraie et de fausses demandes d'aide" et dans une faible marge de négociation proposée à l'usager[4] qui, pour accéder aux droits, doit accepter de parler de soi (parfois aussi au chercheur).

Pour définir les acteurs faibles, je me réfère à la définition de J.P. Payet et D. Laforgue (2008). Selon eux, les acteurs faibles ce sont des individus et des groupes dont les rôles et les identités sont marqués par : soit "une disqualification ordinaire qui les prive d'un statut d'égal dans une réciprocité des perspectives" (Schutz, 1987), soit "par une catégorisation de l'action publique qui particularise et naturalise leur place dans l'espace social".

Payet et Laforgue (2008) affranchissent la réflexion sur les processus de disqualification ou de requalification d'une pensée de la domination de Bourdieu (1980), en proposant la thèse que le fort et le faible occupent des positions interdépendantes et symétriquement opposées. Dans la relation entre les usagers du service social et les professionnels, la relation d'interdépendance est évidente et facilement explicable. Quant à la symétrie de l'opposition, elle varie selon le cadre légal des actions menées. Cette inter-relation peut être analysée dans une pluralité de contextes et produire plusieurs catégories d’acteurs faibles. L'autonomie des acteurs faibles diffère en fonction du champ d'action[5].

Dans ce champ social et médico-social, la loi de 2 janvier 2002 a réarticulé le rôle des usagers au sein des institutions et a mis fin au mode de gouvernance unilatérale qui pendant des siècles a incarné la puissance publique. Même si l'effectivité de cette loi ne semble pas être atteinte complètement (notamment compte tenu du nombre d'instances participatives dans les institutions), son esprit annonce la fin du monopole des institutions dans la définition et de la mise en œuvre de l'intérêt général. Cette nouvelle gouvernance conduit à la création des "institutions compréhensives" au sein desquelles "les acteurs institutionnels entrent en relation avec les acteurs faibles, en faisant l'expérience du point de vue d'autrui"(Laforgue, 2008). Ce présupposé ne nie pas l'asymétrie de la relation, mais stipule que les relations asymétriques peuvent être aussi compréhensives (Laforgue, 2008).

On peut également émettre hypothèse que la recherche au sein de ces institutions favorise ce processus. Elle peut soit favoriser le processus de démocratisation, en approfondissant la compréhension des relations et des enjeux existant entre les acteurs et en accompagnant des expérimentations allant dans ce sens. La recherche participe au processus de démocratisation lorsqu'elle met en dialogue des discours des acteurs (même s'ils se réfèrent aux rationalités différentes). Cela souligne le caractère herméneutique des sciences sociales, au sens d'Habermas, permettant de construire un espace de compréhension intersubjective entre les acteurs.

On peut supposer que le processus de restitution de la recherche organisé sous forme des rencontres communes entre les travailleurs sociaux et usagers contribuerait à la compréhension mutuelle. Dans les trois recherches, peu de services rencontrés souhaitaient participer à une telle rencontre et ceci pour plusieurs raisons. En ce qui concerne les familles qui ont quitté le dispositif, les professionnels ont exprimé leur inquiétude (peur) quant à l'éventuel retour des parents (avant la réforme de 2007, l'entrée dans le dispositif par la demande directe a été encore possible). Ils soulignaient la force des liens tissés avec certains parents et le processus de séparation en train de se faire. Pour les familles dont la mesure était en cours, l'appréhension exprimée concernait davantage le dévoilement des tensions existantes dans la relation individuelle entre le travailleur social et le parent. Il se peut que, même si la recherche n'avait pas une visée évaluative, elle a pu être comprise comme telle par les professionnels. Dans le monde professionnel, le passage des qualifications aux compétences qui s'opère depuis plusieurs années, individualise l’évaluation des pratiques (Schwartz, 1995). En conséquence, les professionnels se sentent très vite visés par le transfert des responsabilités qui ne sont pas les leurs. Les mêmes tendances apparaissent dans le discours public sur la population concernée, les responsabilités individuelles constituent des catégories explicatives des problèmes sociaux à caractère structurel.

Ces expériences m'ont fait comprendre qu'une telle restitution nécessite un temps de préparation et s'apparente davantage à une recherche-action dont l'objectif pourrait être la construction d'un espace collectif d'échange entre les professionnels et les parents. Autrement, l'analyse issue de la recherche, en se situant à l'interstice des deux mondes de représentation, médiatise les rapports entre ces acteurs et participe au processus de compréhension mutuelle, en proposant entre autres un cadre d'analyse permettant d'interroger autrement la disqualification sociale des acteurs faibles. Pour illustrer cette pratique, je peux citer deux exemples. Dans une des recherches, une forte mobilité géographique des familles a été interprétée par les travailleurs sociaux en termes d'obstacle à la continuité des services, contre productive à un suivi social. Les entretiens avec ces familles ont montré que la plupart du temps, les changements successifs de lieu d'habitation résultent d'une volonté de contourner les contraintes bureaucratiques et le contrôle social croissant. L'analyse l'a montré en terme de savoir-faire parental face aux institutions. Un autre exemple vient de l'entretien avec une mère qui importunait les deux travailleurs sociaux référents par les appels très fréquents. Ces travailleurs sociaux ne savaient pas comment répondre, car les questions posées par la mère ne leur semblaient pas urgentes. Cette mère mobilisait tous les partenaires de la même manière. Deux entretiens réalisés avec elle m'ont fait penser que cette mère voulait avant tout avoir un rôle actif dans la prise en charge de ses enfants. Suite à une première restitution, les travailleurs sociaux ont expérimenté des pratiques dans lesquelles la mère avait un rôle propulsif. Un an après, j'ai appris par une TISF de service que le service avait renoncé au projet de placement des enfants au profit de mesures davantage ouvertes et que les appels de la mère étaient moins fréquents, elle semblait être plus apaisée.

 

Trois éléments influent le processus intersubjectif de production de la connaissance

 

Les effets d'une démarche de recherche dépendent de la manière dont cette dernière se déroule. Dans ma démarche de recherche, je peux identifier trois éléments qui l'influencent.

 

  1. Le mode d'entrée sur le terrain.

 

La manière d'accéder au terrain influence les dispositions méthodologiques choisies par le chercheur et leur ajustement aux conditions de faisabilité de la recherche. Mes trois recherches ont suivi des voies différentes. Dans la recherche doctorale, j'ai demandé l'accès aux services. La recherche évaluative du Service d'accueil de jour (SAJE) a été commanditée par la direction générale de l'association dont le SAJE fait partie et dans l'étude sur les familles aux besoins multiples, nous avons invité les services à participer. On peut constater qu'il est plus difficile d'accéder au terrain lorsque la recherche n'est pas commanditée. Cependant, même lorsqu'elle l'est, la participation des acteurs n'est pas acquise. Les résistances ou les réticences peuvent avoir des origines diverses. Elles peuvent découler de la relation intra-institutionnelle ou des représentations que les acteurs se font du chercheur ou d'une démarche de recherche, du financeur de la recherche ou de l'utilisation des résultats. Elles peuvent encore être liées à la lourdeur des tâches, surtout si la recherche à une visée participative, avec une méthodologie qui nécessite un temps de travail conséquent.

La négociation qui précède l'accès au terrain est primordiale. Les objectifs des commanditaires sont souvent différents de ceux du chercheur. Ceci s'exprime notamment par une temporalité différente. La gestion administrative nécessite des études évaluatives apportant dans un délai court des réponses à caractère prospectif (ouverture d'autres services du même type, emploi des Techniciens d'intervention sociale et familiale en interne etc.). Cela répond difficilement aux objectifs de la recherche dont les conclusions ne sont pas connues d'avance et dont l'objectif ne pas de répondre aux attentes des praticiens ou des politiques. C'est finalement dans la marge de liberté dont le chercheur dispose que la recherche sera possible ou non, que l'on pourra parler ou non de la recherche.

La marge de liberté des acteurs faibles est également indispensable à prendre en compte. Le principe de la participation basée sur le volontariat, nécessite une attention particulière dans le champ du travail social. Certaines personnes se trouvent en situation de dépendance vis-à-vis des institutions et peuvent donner leur accord "par obligation" ou pour ne pas être "repérées" par les personnels de l'établissement qui soutiennent la recherche. La manière dont se fait la prise de contact semble être ici décisive[6]. Mon expérience de la première recherche auprès du public qui est "sorti" du service a montré des situations inverses. Dans la plupart des cas, les parents souhaitaient rendre le bénéfice qu'ils ont pu retirer de l'intervention socio-éducative ou au contraire utiliser la recherche afin d'exprimer leur point de vue. Le fait de poser la question autour de la satisfaction et de l'efficacité les a valorisés. Ils ont été reconnus en tant qu'interlocuteurs légitimes pour y répondre, dans un cadre favorable.

On peut donc dire qu'un contrat équilibré entre les chercheurs et les acteurs de terrain nécessite une concertation sur les "bénéfices" réciproques qui peuvent être retirés de la recherche. Pour les professionnels, il s'agit dans la plupart des cas de la communication des rapports, parfois, de l'organisation des sessions de formation, publication commune. Quant aux parents, leur bénéfice consiste souvent à une valorisation du statut social. La rencontre avec le chercheur constitue souvent (pas toujours) un événement, durant lequel le parent peut rendre le service qu'il a reçu et contribuer à la construction des pratiques futures.

 

2. L'adaptabilité de la méthodologie au contexte dans lequel se déroule la recherche

 

L'adaptabilité peut être facilitée par "le sens pratique" déployé par le chercheur. Selon Bourdieu (1980), le sens pratique ne s'exerce qu'en situation, face à des problèmes pratiques qui sont souvent mis en arrière plan de la recherche mais qui constituent un vrai vecteur méthodologique. Les enquêtes faites au domicile des parents déplacent le chercheur dans un monde incertain pour lui, où les jeux de circonstances rendent les situations d'enquête plus ou moins stables. Dans mes enquêtes au domicile des parents, j'ai été confrontée à un éventail de situations (vente de poulets au salon par la mère, une réception familiale malgré le rendez-vous fixé, accompagnement de la mère à l'école de son fils, présence non prévue des enfants au domicile). Dans ces circonstances, l'analyse de la stabilité du dispositif de recueil des données prend en compte les facteurs contextuels et circonstanciés changeants.

La méthodologie, choisie en fonction des objectifs, détermine le temps de présence du chercheur sur le terrain et favorise ou pas les échanges informels entre les enquêtés et le chercheur. Dans l'étude évaluative au SAJE, notre présence dans le service au cours des réunions ou de l'accueil collectif a dérangé les professionnels. Compte tenu de l'espace dans lequel se déroulait l'observation de l'accueil collectif des enfants, il m'était impossible d'avoir une posture inactive. Interpelée très rapidement par les enfants, je me suis associée au jeu en essayant d'observer les interactions des toutes les personnes présentes.

Dans une autre recherche, ma présence dans les locaux pendant l'analyse des dossiers a suscité la curiosité et à inviter aux échanges sur le déroulement de l'enquête. Les professionnels, en s'imaginant que je suis dépositaire d'un savoir sur le fonctionnement du service qui leur échappe, m'ont très souvent interpelée. Cette occasion m'a permis de retourner le questionnement et d'approfondir mes propres zones d'incertitude.

 

  1. Restitution de la recherche et son impact sur les pratiques des acteurs.

 

Selon B. Bergier (2000), la restitution, pour être nommée comme telle, devrait être envisagée depuis début de la démarche de recherche. Elle fait partie de l'engagement contractuel avec les interlocuteurs du terrain comme un possible retour, une question ouverte, que l'auteur qualifie de restitution suspensive.

La restitution est une manière de penser l'autrui, de se référer à lui dans un rapport symbolique, se dire qu'on n'est jamais le seul auteur de ce qu'on restitue (Berger, 2000). Dans ma pratique, la restitution fait partie de la contractualisation et a toujours lieu avant le rendu final du rapport. Souvent, elle a lieu sur la base d'un document de travail distribué aux participants, accompagné d'une rencontre (collective pour les professionnels, individuelle pour les usagers s'ils le souhaitent). Ces rencontres sont riches et complexes, car souvent les services, bien qu'ils soient demandeurs d'une certaine analyse critique de leur travail, ont du mal ensuite à l'accepter. La recherche apporte alors une déstabilisation qui ne peut souvent être dépassée qu'en remettant en cause la recherche elle-même. Ce sentiment est sans doute encore plus fort lorsqu'il s'agit "d'expériences innovatrices" comme le SAJE (Service d'accueil de jour éducatif). Dans cette étude, la restitution et le rapport ont été acceptés sans enthousiasme, sans non plus aucune critique. Avec Hélène Join Lambert, nous nous sommes rendues compte deux ans après que le rapport avait été à peine lu par les professionnels du service (lu par la direction générale) et nous avons été sollicitées pour envoyer un exemplaire à nouveau. Le changement institutionnel préconisé a commencé, lorsque la direction de l'établissement a changé. Lors d'une rencontre informelle récente, j'ai appris que ce rapport est régulièrement lu par des nouveaux professionnels du SAJE. Cet exemple m'a montré la difficulté des certains responsables de voir ou d'accepter certaines conclusions compte tenu de leur place et des enjeux personnels et institutionnels.

D'une manière générale, à part le fait que la restitution permet d'expliciter ou de revisiter les décisions prises et de voir leur impact sur la trajectoire institutionnelle ou sociale des acteurs faibles, elle a une dimension éthique. La restitution, l'objet de l'engagement du chercheur vis-à-vis des enquêtés, indique sa responsabilité vis-à-vis du terrain et constitue le vecteur d'un rapport social qui ne permet pas d’"interpréter l'autre sans l'autre" (Bergier 2000). 

 

La posture du chercheur

 

Prendre pour objet de recherche l’enfant en besoin de protection et sa famille pose un certain nombre de questionnements éthiques et déontologiques pour les services et pour les chercheurs

Comme l’indique Carl Lacharité (2010) : « l’avancement des connaissances sur la question des mauvais traitements envers les enfants ne peut être abordé de manière neutre et détachée par les chercheur qui œuvrent dans ce champ ». De plus, l'auteur signale le risque d'instrumentalisation des chercheurs qui subissent une véritable pression de la part des institutions et les pouvoirs publics pour produire des rapports de plus en plus détaillés en ce qui concerne des modes de fonctionnement des personnes dans leur environnement quotidien. « La vie de ces personnes devient ainsi scrutés à la loupe (…)"

Dans ce contexte, quelle posture éthique faut-il adopter?

Le positionnement éthique découle souvent des terrains étudiés, ceci est aussi mon cas. Par la posture éthique, je comprends un certain nombre de principes, d’attitudes à adopter afin de garantir le respect des personnes participantes à l'enquête (éthique en tant que souci d'autrui, l’estimé bon de P. Ricœur (2005)).

Pour les travailleurs sociaux et pour les familles, le chercheur incarne le discours savant. A l’inverse, les familles rencontrées appartenant à la "minorité visible" sont considérées comme « défaillantes». Elles sont donc mises à une place de « non savants ». Quant aux professionnels, dans la plupart des cas, ils sont vus par les familles soit comme des experts, soit comme des transmetteurs du savoir éducatif élaboré par les chercheurs. Delà découle l'importance d'interroger à la fois les pratiques, mais aussi les catégories d'analyse employées, aussi bien par les travailleurs sociaux, les décideurs et les usagers

Comment on va faire exister l'autre dans la recherche ? La posture adoptée par le chercheur dans ce panachage relationnel semble être décisive. Cette posture s'annonce déjà dans la manière dont les prises de contact sont faites et dont le contrat tacite de communication prend en compte les attentes des interlocuteurs. Il est évident que ces rencontres doivent être porteuses de sens pour tous, afin qu'elles puissent avoir lieu d'une manière non contrainte. Même si les écarts sociaux ne peuvent pas être effacés, l’authenticité et le dévoilement sélectif du soi, même si en apparence contradictoires, peuvent les atténuer. Entre la "parole présente" et "oubli de soi" existe une tension qui anime la posture du chercheur, en partie déterminée par le contexte d’interaction et la spécificité du champ. Pour les parents, derrière leur invitation à faire connaissance avec le chercheur, se cache un besoin de reconnaissance sociale et parentale. En écoutant et analysant nos propres résonances, nous rendons possible une rencontre dans la première condition est celle de l'être humain.

 

Conclusion

 

Le caractère qualitatif des techniques employées (analyse des documents institutionnels, entretiens, observation, cahiers des actes) constitue une constante dans les démarches de recherche présentées dans ce texte. Ces recherches n'étaient pas centrées sur des problèmes à résoudre et les effets observés n'étaient pas prévus d'avance. C'est la construction du dispositif et sa dynamique qui ont provoqué leur émergence.

La démarche de recherche met une institution en mouvement, induit une dynamique, en grande partie déterminée par la méthodologie choisie qui a aussi des impacts sur le chercheur, sur son rapport au terrain et sur la place qu'il donne aux sujets.

Les effets que j'ai pu observer concernent surtout les relations entre les professionnels et les parents et le cadre organisationnel dans lequel leur rencontre se déroule. La recherche médiatise ces rapports, propose un autre cadre d'analyse de celui qui est habituellement utilisé (ou pas) dans des services. Il ne s'agit pas seulement d'interroger les compétences mais aussi les connaissances mobilisées par les acteurs, de voir comment ils transforment leurs connaissances en compétences et inversement, comment cela change les rapports entre eux, et amplifie leur pouvoir d'action.

Trois exemples peuvent être cités, l'élaboration commune théorique et pratique autour de sept catégories des compétences identifiées par les parents chez les professionnels a changé la manière dont les professionnels se présentaient aux parents lors du tout premier entretien.

Les appréhensions des professionnels quant au retour des parents au service ou la peur des travailleurs sociaux d'être jugés par les collègues ont permis d'interroger, au cours de la recherche, les aspects organisationnels des mesures éducatives. Parfois même, les résultats d'une recherche changent le déroulement d'une mesure (renoncer au placement d'un enfant) et par la même la trajectoire institutionnelle d'une famille.

Le fait que la recherche s'intéresse au point de vue des acteurs faibles, ici des parents d'enfants suivis en protection de l'enfance a permis de rendre cette parole légitime et de la percevoir comme telle par les professionnels.

Ces effets ont pu avoir lieu, car les objets de recherche étaient proches des préoccupations des acteurs institutionnels. Autrement, l'accès au terrain pourrait s'avérer difficile[7].

 

Références bibliographiques :

 

BLANCHOT, M. (1969). L'entretien infini. Paris : Gallimard.

BERGIER, B. (2000). Repères pour une restitution des résultats de la recherche en science  sociales. Paris : L’Harmattan.

BOURDIEU, P. (dir) (1993). La misère du monde. Paris : Seuil.

BOURDIEU, P. (1980). Le Sens pratique. Paris : Ed. de Minuit.

COUTURIER, Y.(mars 2002). Les réflexivités de l'œuvre théorique de Bourdieu: entre méthode et théorie de la pratique. Esprit critique, vol.04, 03.

DEVELAY, M. (2001). Propos sur les sciences de l’éducation. Réflexions épistémologiques. Paris : ESF.

DHUME, F. (2001). Du travail social au travail ensemble. Le partenariat dans le champ des politiques sociales. Paris : Edition ASH.

DURNING, P. (1995). Éducation familiale. Acteurs, processus et enjeux. Paris : PUF.

HABERMAS, J. (1991). De l'éthique de la discussion. Paris : Flammarion.

LACHARITE, C. (2010). La prise en compte du milieu de vie des familles dans la recherche en protection de l’enfance. Défis pour la formation des chercheurs. In B., TILLARD, ET M., ROBIN. Enquêtes au domicile des familles : la recherche dans l’espace privé. Paris : L’Harmattan.

LAFORGUE, D. (2008). Des institutions compréhensives? Par delà l'intérêt général et domination. In : PAYET, GIULIANI F., LAFORGUE D. (dir.) (2008). La voix des acteurs faibles. De l'indignité à la reconnaissance. Rennes : Presse universitaire de Rennes.

LINHART, D. (2008). Pourquoi travaillons-nous. Paris : Erès.

RICŒUR, P. (2005). Parcours de la reconnaissance. Trois études. Paris : Folio.

SCHUTZ, A. (1987). Le chercheur et le quotidien. Paris, Méridiens Klincksieck cité par PAYET, GIULIANI F., LAFORGUE D. (dir.) (2008). La voix des acteurs faibles. De l'indignité à la reconnaissance. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

SCHWARTZ, Y. (1995). De la qualification à la compétence. Éducation permanente, 123, 125-137.



[1] Certains résultats ont également concerné les dispositifs innovants qui articulent en leur sein plusieurs catégories d'intervention: premier et deuxième type pour le Service d'accueil de jour éducatif, deuxième et troisième pour l'accueil séquentiel.

 

[2] Linhart (2010) définit la subjectivité comme « l’empreinte personnelle », l’histoire de la personne qu’elle dépose sur le monde extérieur appelé la société.

[3] Le concept de J. Habermas (1991) qui consiste en une action de réinterprétation et d'entente conduisant à un consensus autour de la conduite à tenir.

[4] Le constant que j'ai pu faire plusieurs fois montre que la part des éléments négociables dans une mesure éducative diffère très souvent en fonction de la posture individuelle du travailleur social.

[5] D. Glasman (2008) l'a constaté au sujet de la relation parents - école en France. Les parents précarisés pris individuellement sont tous en position d'acteur faible, cependant, "cette faiblesse au niveau local ne se retrouve pas à l'identique au niveau national, où les fédérations peuvent faire entendre leur voix".

[6] Dans cette recherche, les familles ont été contactées par courrier (380 courriers pour 30 réponses) par moi-même, ensuite elles ont été invitées à m'envoyer un coupon-réponse avec leurs coordonnées téléphoniques, afin de fixer la date de l'entretien.

[7] Les professionnels du travail social expriment de plus en plus souvent qu'ils se sentent utilisés par "le monde de la recherche". Selon leurs dires, les résultats rarement restitués ne leur servent pas dans le travail quotidien avec les familles.