169/11. Recherche-intervention dans le Centre de Référence de l’Assistance Sociale – (CRAS) Vila Cemig: rapports entre l’université et la communauté dans le cadre de l’assistance sociale au Brésil (Roberta Carvalho Romagnoli)

Effets des recherches socio-cliniques sur les pratiques étudiées : enquêter/intervenir (Symposium international, AREF 2013)

 

169/11. Recherche-intervention dans le Centre de Référence de l’Assistance Sociale – (CRAS) Vila Cemig: rapports entre l’université et la communauté dans le cadre de l’assistance sociale au Brésil

 

Roberta CARVALHO ROMAGNOLI

 

Université Pontificale Catholique de Minas Gerais (PUC Minas), Brésil

 

Ce texte se propose de présenter  une recherche-intervention financée par le Conseil National de Recherche (CNPq) et par la Fondation de Soutien à la Recherche de Minas Gerais (FAPEMIG). La recherche a eu aussi le financement de la Capes pour cette présentation. Cette recherche a pour objectif d’analyser les relations sur le territoire du Centre de Référence en Assistance Sociale (CRAS) Vila Cemig situé dans la région Barreiro de Belo Horizonte. Cette analyse met l’accent sur le mode de gestion du travail social entre l’équipe et les familles, en cherchant à favoriser de nouvelles formes d’expression dans ces groupes. A partir de la méthodologie de la recherche-intervention, cette étude présente deux axes concomitants d’action, développés conjointement avec la population étudiée, et qui comprend la formulation d’un champ d’analyse et d'un champ d’intervention.

Le champ d’analyse est constitué par des discussions permanentes de la littérature sur les idées de Lourau, de Deleuze et Guattari, ainsi que d’autres auteurs qui travaillent dans ce domaine. Nous avons aussi étudié les questions du domaine de l’Assistance Sociale et des familles en situation de vulnérabilité sociale. Sur cet axe, en plus de rencontres toutes les deux semaines avec l’équipe de recherche, nous avons déjà effectué le groupe d’étude composé d’étudiants en Psychologie à la PUC Minas et d'employés du CRAS. Le groupe était hétérogène et a permis un rapprochement entre université et le service, permettant une circulation des savoirs académiques et pratiques.

Le champ d’intervention prend la forme d’un projet de travail collectif avec l’équipe du CRAS Vila Cemig recueillant les demandes et les difficultés locales et impliquant des discussions autour de la dimension politico-institutionnelle (organisation du travail, relations de l’équipe, espace pour la participation de la famille, pouvoir face aux procédures) et de la dimension socio-assistancielle. Dans un second temps, ce terrain sera également composé par les familles enregistrées auprès de l’équipement en question. Pour l’analyse des demandes et des implications, nous utilisons les dispositifs d’intervention suivants: contacts informels, observation des activités du service, assemblées générales, groupes de discussion et entretiens.

Avec la Constitution de 1988, reflet d’une vaste mobilisation sociale, un système de sécurité sociale a été institué au Brésil, qui reconnait le droit aux structures démocratiques et à la protection sociale pour toute la population (Brasil, 1988). Un standard de protection plus égalitaire et universaliste s’est ainsi répandu, modifiant la conception d’assistance sociale alors en vigueur au Brésil, caractérisé par le clientélisme particulier et par le manque de participation de la société civile (Costa, 2002).

Aujourd'hui, l’assistance sociale est une politique publique qui vise à garantir, à tous ceux qui en ont besoin, la protection sociale. En 2005 le Système Unique d’Assistance Sociale (SUAS), est implanté au Brésil. Le SUAS établit deux formes de protection sociale, la Protection Sociale Basique (PSB), qui soutient des actions de vigilance sociale qui visent à prévenir des situations de risque social, par le biais des potentialités et du renforcement des liens affectifs et familiaux, et la Protection Sociale Spécial (PSE) qui correspond à des actions d’accueil socio-assistanciel destinées à des individus et des familles en situation de violation de droits. (Brasil, 2004)

Dans le SUAS, l’équipement pour mettre en pratique la Protection Sociale Basique est le Centre de Référence en Assistance Sociale (CRAS). Ce centre est une référence pour le développement de tous les services socio-assistanciels à caractère préventif, protecteur et proactif et est considéré comme la porte d’entrée du domaine de l’Assistance Sociale. En effet, il se destine à des segments de la population qui vivent dans des conditions telles que la pauvreté, la privation et la fragilisation des liens affectifs.

La Vila Cemig se situe à Belo Horizonte, dans la région de Barreiro de Cima. Son nom lui a été donné par les habitants, du fait de la présence de la station de lumière de la Centrale Électrique de Minais Gerais (CEMIG) toute proche. Le CRAS Vila Cemig a été implanté il y a quatre ans et son équipe est composée de quatre techniciens, trois assistantes sociales et un psychologue, cinq stagiaires du service social, un réceptionniste, un assistant administratif et une coordinatrice. Actuellement le CRAS compte 980 (neuf cent quatre vingt) familles fichées, avec une perspective de 500 familles en plus.

Implanter le SUAS n’est pas une tâche facile. Nous comprenons l’implantation de cette politique publique dans chacun de ses établissements comme un processus d’institutionnalisation dans lequel des forces instituées et instituantes coexistent, de manière procédurale et dynamique (Lourau, 2004). Un mouvement continu, vécu par les services, un processus complexe qui se réalise par le biais de confrontations et d’incohérences. Même si le modèle du SUAS est démocratique et fécond sur le papier, ce sont les professionnels qui travaillent au quotidien qui vont le rendre viable ou non. Et ces derniers, de manière générale, font face à des difficultés pour construire des liens entre eux-mêmes et avec les usagers, dirigés vers l’autonomie et la mise en valeur de la citoyenneté.

Comme nous le rappelle Monceau (2013), l’institutionnalisation ne se produit pas selon la logique dominante, mais se fait dans les contradictions institutionnelles qui s’expriment dans le quotidien des services. La logique d’institutionnalisation dans l’assistance sociale comporte des tensions, qui ne se trouvent pas dans les documents ni dans les propositions officielles des politiques publiques. Cela constitue un défi pour l’analyse collective de l’organisation des processus et des impasses qui se réalisent au sein du CRAS, aussi bien à partir de l’analyse des implications que des effets de notre interférence dans l’équipe, misant sur le fait que la connaissance se constitue dans l’interface entre le savoir et le faire.

Dès le début, notre arrivée sur le terrain a généré des déstabilisations. Notre simple présence dans ce service interférait de manière à diminuer la dévalorisation ressentie par cette équipe. Parce-qu’il s’agit d’un CRAS nouveau, qui ne reçoit pas encore un grand nombre de familles et se trouve dans une région très violente, ce service est mal vu par le Secrétariat Municipal d’Assistance Sociale. Au cours des assemblées initiales, nous avons perçu qu’ils avaient besoin de parler, car ils n’étaient pas écoutés par le secrétariat, qui les maintenait sous pression. Être choisis par une « spécialiste » les faisait se sentir meilleur. Problématiser ensemble ce sentiment a remis en question les institués de l’université en tant que lieu de savoir et les institués de l’assistance sociale en tant que politique précaire qui dévalorise ses propres équipes, qui doit s’occuper de l’exclusion sociale, mais qui est considérée comme « pauvre » par rapport aux autres politiques publiques brésiliennes.

La relation avec le terrain est fondamentale pour les pratiques effectuées en assistance sociale. Dans ce sens, ne pas connaître le terrain est quelque chose de grave, qui souvent rend impossible les actions des professionnels sur ce terrain. Au cours des assemblées, après l’approbation de la recherche par les agences d’incitation, cela a été le principal problème évoqué par l’équipe du CRAS Vila Cemig.

Dans les discussions, les professionnels pensent que cette difficulté a un lien avec la rumeur populaire selon laquelle ne viennent à Barreiro de Cima, région où se trouve le CRAS, que les « rebus » de Barreiro de Baixo.  Nous avons décidé d’écouter les habitants les plus anciens de la région. Ces narratives ont clairement exprimé le fait que la région de Barreiro de Cima est considérée comme inférieure comparée à celle de Barreiro de Baixo. Les habitants de celle-ci considèrent les premiers comme des « gens sans structures », des « pieds-rouges », des « pieds-de-pigeons ». Cela est dû à la terre rouge qui autrefois tapissant cette région où régnait une grande forêt, et qui salissait les pieds des gens qui y habitaient, généralement des personnes sans ressources pour se procurer des chaussures ou des sandales. Un surnom péjoratif qui indiquait la pauvreté et le mépris envers de la région de Barreiro de Cima [1].

Alors que nous nous préparions à faire la restitution de la dépréciation à l’assemblée générale, développant ces éléments où l’institué se manifestait et écoutant les récits de l’équipe sur notre lecture, nous avons dû faire face à un bouleversement qui a désarticulé toute l’équipe : la démission d’une assistante sociale et de la psychologue de l’équipe, qui ont été remplacées par d’autres admisses à un concours organisé par la préfecture en 2012. En effet, cette année-là un concours public a été réalisé et près de 500 psychologues et assistants sociaux ont été admis, pour occuper des postes qui depuis un certain temps étaient provisoirement attribués à des techniciens embauchés et non effectifs. Le nombre de professionnels admis à ce concours reflète déjà le mépris historique envers les cadres permanents dans le domaine de l’assistance sociale. Et encore plus la manière dont ce passage a été fait.

Nous étions face à une situation complexe où des logiques antagoniques s’affrontent: la bureaucratie et le manque d’organisation de la préfecture et la préoccupation vis-à-vis de la dynamique du service de la part des professionnels. Bien que les professionnels ne soient pas d’accord avec cette forme, ils ne parviennent pas à s’organiser pour exiger leurs droits. Tout ce processus a été vécu de manière passive, comme une naturalisation des procédures de la part de la préfecture,  qui provoque des effets sur les pratiques professionnelles. Ce processus peut être considéré comme un analyseur, comme une situation qui révèle le champ de forces institutionnelles (Lourau, 2004).

Ce sont là les interférences que nous avons pu rapporter jusqu’à présent. Comme nous l’avons mis en évidence, dans notre étude, en même temps que nous faisons de la recherche, nous réalisons aussi des interventions, dans la tentative de contribuer au collectif étudié, de mettre en analyse les effets des pratiques dans le quotidien institutionnel, en facilitant la création de nouvelles pratiques. Nous prétendons reprendre la restitution de la dépréciation et réfléchir autour des propres droits de cette équipe qui a pour travail de garantir les droits sociaux des pauvres. De plus, nous prévoyons d’inclure effectivement les familles dans notre recherche. Dans cette complexité, nous allons examiner les effets du travail quotidien de l’équipe et ses connexions avec les familles d’usagers.

 

Références bibliographiques :

 

Brasil. Ministério do desenvolvimento social e combate à fome (2004). Política Nacional de Assistência Social. Brasília: Secretaria Nacional de Assistência Social.

 

Brasil. (1988). Constituição da República Federativa do Brasil. Brasília: Senado.

 

Costa, B. L. D. (2002). As mudanças na agenda das políticas públicas sociais no Brasil e os desafios da inovação. In: Carvalho, A. et al (Orgs). Políticas públicas (p. 27-57). Belo Horizonte : UFMG/PROEX.

 

Lourau, R. (2004). Objeto e método da Análise Institucional. In: Altoé, S. (Org). René Lourau: analista institucional em tempo integral (p. 66-86). São Paulo : Hucitec.

 

Monceau, G. (2013). Effets d’une pratique clinique de recherche. In:  Kohn, R. C. (coord.). Pour une démarche clinique engagée (p. 91-104). Paris : L’Harmattan.

 



[1] Barreiro de Cima pourrait se traduire par Barreiro-le-Haut et Barreiro de Baixo, Barreiro-le-Bas. Au-delà de l’opposition géographique, on a ici à faire à une opposition de statut des deux villes (NdT). 

En portugais : pé vermelho. L’expression correspondrait en français à « plouc ».