142 - L’engagement professionnel et l’importance de la construction du sens

Véronique Haberey-Knuessi

Haute école de santé Arc – Neuchâtel, Suisse

 

Mots clés : engagement – éthique – sens – souci de soi - humanité

 

La pénurie actuelle de personnel soignant et la nécessité de recourir à des professionnels étrangers, présentées conjointement avec les perspectives moroses d’avenir dans ce domaine, ne manquent d’être décriées dans la presse. Or, dans un même temps, sont également évoquées les conditions de travail de plus en plus déplorables auxquelles doivent faire face ces mêmes professionnels. Avec une dotation toujours revue à la baisse et une charge de travail en hausse constante, le grand écart devient de plus en plus douloureux pour les soignants. Se pose dès lors la question de savoir qu’est-ce qui peut  susciter, dans ces conditions, l’engagement de ces professionnels dans une activité de plus en plus difficile à exercer.

Ce questionnement nous a conduits à réfléchir à notre rôle spécifique de formateurs de futurs infirmiers et infirmières, dans le registre de l’engagement. Dans un premier temps, notre propos est de comprendre ce qu’est concrètement l’engagement, en regard de la complexité de cette notion et de son inscription dans la pensée contemporaine. Dans un second temps, il consistera à le placer en dialogue avec le domaine des soins infirmiers pour en faire découler une réflexion sur le rôle de la formation dans la construction de cet engagement du futur professionnel.

 

1.- L’engagement, un concept complexe

La fréquence à laquelle est mentionné le terme d’engagement se doit d’être soulignée, tant dans le discours commun que dans des discours à orientation plus spécifiquement professionnelle. Mais si la notion est couramment utilisée, jusque dans les référentiels de compétences des soignants, est-elle pour autant appréhendée dans toutes ses dimensions ? Les enjeux en sont-ils clairement perçus ? Quels en sont les principes dynamisants et comment l’institution de formation peut-elle accompagner sa construction chez les étudiants ? C’est pour tenter de répondre à ces questions et d’examiner de plus près la manière dont se construit l’engagement professionnel, en particulier dans sa perspective éthique, que nous avons réalisé une thèse basée sur l’analyse qualitative de 44 entretiens menés en majorité auprès d’étudiants infirmiers, mais également auprès de professionnels ainsi que d’enseignants en école de santé. À l’issue de ce travail, nous pouvons affirmer que cette notion d’engagement présente des aspects réellement complexes et des dimensions plurielles qui rendent sa pleine compréhension ardue, mais d’autant plus importante, que les impacts peuvent en être des plus importants.

Si chacun sait, normalement, à quoi l’on se réfère en parlant d’engagement, peu en revanche arrivent à formuler une définition claire et signifiante. Il y a une forme de flottement sémantique qui fait que l’ « on a envie de définir l’engagement par le fait de s’engager »[1], explique une étudiante. Dans les soins, l’engagement est très fortement mis en lien avec la perspective relationnelle. Il est vu comme « une orientation vers le patient ». Il est souvent assimilé à la motivation et au fait de vouloir « donner de soi » pour quelqu’un, quelque chose ou pour une cause. Ainsi, une autre étudiante explique que s’engager « c’est tout donner dans son métier,… c’est donner son énergie, c’est mettre à contribution tout ce que l’on a pour mettre dans son métier. [Quand on va faire notre journée de travail, on ressort, on est vidé, c’est ça pour moi être engagée dans quelque chose]  ».

 

Sur un plan à présent plus conceptuel, on ne peut manquer d’être frappé par l’ambivalence qui caractérise le phénomène de l’engagement. Parfois mis en lien avec l’espace d’autonomie dans lequel il s’exprime, l’étymologie nous rappelle toutefois bien vite quelle en est l’origine. En effet, l’engagement évoquait, dans une histoire lointaine, le fait de se « mettre en gage » au service de quelqu’un « corps et âme », tel que le rapport du maître à l’esclave l’exigeait à cette époque. Cette dimension de lien très étroit est d’ailleurs bien présente dans l’équivalent du verbe « s’engager » en allemand : « sich binden », « das Band » constituant un lien extrêmement fort, qui ne se rompt pas, ou encore dans l’expression anglo-saxonne « to into service », littéralement « se mettre au service de ».

Un paradoxe que l’on retrouve dans le fait que l’engagement est à la fois le fruit d’une décision personnelle, l’expression d’une liberté, mais constitue dans le même temps « un don de soi », « une mise en jeu de soi ». Si d’un côté, cette mise en jeu peut être source d’un épanouissement important, elle n’en constitue pas moins aussi un saut dans l’incertain. Ce qui fait dire à plusieurs personnes que « l’engagement est une prise de risque ».

Paradoxe également dans l’expression même de l’engagement. En effet, si celui-ci est le fruit d’un engagement individuel, il ne peut s’effectuer que dans le cadre de relations interpersonnelles. Même dans le cas de l’engagement pour une cause, d’autres personnes sont impliquées et l’individu n’est pas enfermé dans une bulle solipsiste.

Et c’est en cela que l’engagement se double d’une dimension éthique dont on ne saurait le départir. Si, comme l’estime Lévinas (1986), l’humain est le fondement de notre responsabilité, la dimension éthique interpelle chaque personne en son for intérieur sur ce qui l’anime au plus profond d’elle-même, et fonde de facto son engagement. Cette éthique de l’engagement constitue le terreau dans lequel va pouvoir germer un engagement véritablement éthique.

 

L’engagement est-il consubstantiel de l’activité ? Les avis sont unanimes quant à la nécessité d’un engagement pour réaliser un travail de qualité, qui est plus est dans la relation à autrui. Mais par ailleurs, nombreux sont ceux qui reconnaissent que l’engagement peut devenir délétère, s’il ne se maintient pas à l’intérieur de certaines limites. Le nouveau management a bien compris que l’engagement permet d’augmenter la performance et la productivité, qui  tente, par tous les moyens, de favoriser cette force dynamisante chez les employés dans leur rapport au travail, n’hésitant pas à investir dans ce but même leur sphère d’intérêts personnels.

Selon Bobineau, l’engagement actuel, c’est avant tout, une manière de donner un sens à sa vie. L’auteur distingue deux buts différents dans l’engagement : la notion de skopos (le but concret) liée au sentiment d’utilité et la notion de telos (la finalité ultime) qui serait la co-existence et la vie sociétale. Ces deux buts doivent pouvoir se rejoindre ou, en tout cas, ne pas faire apparaître de dissonance trop importante pour que l’individu puisse se sentir en harmonie avec lui-même. Le sentiment d’utilité est très fréquemment évoqué chez les infirmières qui ont comme objectif premier d’aider le patient, de le soigner, de le « réparer » (Bobineau, 2010, p. 101). Plusieurs des personnes interrogées ont eu une première profession et ont entrepris de changer radicalement d’orientation professionnelle pour donner un sens à leur vie. L’informatique, le commerce ou encore la restauration de meubles, n’ont pas réussi à combler ce besoin de sens vital chez eux.

Mais si cette dimension de sollicitude et de sens est présente dès l’origine de la profession soignante, le rapport à la profession elle-même a cependant changé, et Ion (2012) parle d’un « engagement distancié », par opposition à l’engagement corps et âme qui prévalait jusqu’il y a encore quelques décennies. Bobineau (2010) abonde dans ce sens en expliquant le caractère plus « confiné » de l’engagement actuel des individus. Moins impliqués au niveau communautaire et plus individualistes, ces derniers choisissent de s’engager, toujours aussi fortement que par le passé, mais dans des espaces plus restreints, sur une période de temps souvent moins longue et qui correspond à leurs besoins du moment. La relation interindividuelle joue un rôle essentiel dans cette forme d’engagement. Et si nos étudiants se sentent peu impliqués dans la communauté professionnelle ainsi que dans l’institution en général, en revanche leur motivation pour la relation au patient et la dynamique d’équipe reste extrêmement prégnante.

 

2.- L’engagement, entre motivation et sens

L’engagement est, de fait, tributaire de deux facteurs essentiels que sont la motivation et le sens.

La motivation est une force motrice. Qu’elle soit basée sur des besoins, sur des intérêts ou sur des croyances, elle se traduit par la présence d’une dynamique qui pousse ensuite à l’action, c’est-à-dire à l’engagement. Même si elle relève davantage de l’ordre de l’intention, elle n’en représente pas moins un socle incontournable au passage à l’action. Elle interpelle, tour à tour ou simultanément, les trois sphères de l’affect, des efforts et du devoir, et, selon Nuttin (2000), c’est de la qualité de leurs interactions que va dépendre le sens que les individus vont trouver à leur activité. La motivation est tributaire du sens. Sans la perception du sens d’un acte ou d’un positionnement, il n’y a pas de motivation possible. Elle en est la condition essentielle (Mucchielli, 2006).

 

On voit ici surgir le deuxième facteur essentiel à l’engagement, à savoir la notion de sens. En effet, peut-on réellement penser l’engagement en dehors d’un univers qui lui fait sens, lui donne sa raison d’être et en constitue par-là l’ultime motivation ?

Le sens est à voir en tant que dynamique motivationnelle porteuse de signification et révélatrice de l’expérience vécue et à vivre. Le terme de sens, du latin sensus, comporte trois acceptions majeures : signification (avoir du sens, faire sens…), sensation (dérivée du verbe sentir) et signe ou direction (renvoi vers un autre objet, orientation vers une certaine direction dans une perspective d’ensemble). Certains auteurs regroupent ces éléments en y incorporant la notion sous-jacente de valeur, argumentant que « le devenir d’une existence sensée est donc bien un devenir directionnel et c’est le telos, comme sens, qui lui donne sa direction » (Gomez-Muller, 1999, p. 13). On retrouve ici le telos comme orientation et sens que l’individu souhaite donner à son agir et à son existence. Selon Bobineau (2010), si l’on comprend le sens, il est possible de comprendre l’engagement et inversement puisque, au travers de l’engagement, le sens de l’existence s’incarne dans la réconciliation entre l’individuel et l’universel (Savadogo, 2008).

Le sens constitue donc le fondement de l'agir humain dont il est la direction, la perspective dans laquelle s'inscrit un acte ou un ensemble d’actes dans un itinéraire de vie. Le sens offre des perspectives de significations auxquelles il donne une orientation compréhensive. Selon Antonovsky (1987), le sens fait partie de l’autopoièse ou auto-création de soi, dès lors qu’il définit une grande part de notre existence. Loin d’être une option uniquement fondatrice de l’engagement, la question du sens est fondamentale pour l’identité même de l’individu, dans la mesure où il assure l’adéquation entre la personne et la dimension éthique de son agir, c’est-à-dire ses valeurs propres. Ladrière nous rappelle que :

 

« c’est à partir de ce sens qu’il [l’individu] devra réagir vis-à-vis de toutes les situations dans lesquelles il sera amené à se trouver, sous peine de se renier » (Ladrière, 1997, p. 132).

 

Nier le sens d’une action, ou le passer sous silence, revient ainsi à une négation de soi et donc, à une atteinte directe à son identité personnelle.

La question du sens, qui met en jeu un acteur avec l’univers qui l’entoure, ne peut que poser la question de l’éthique qui éclaire la relation de l’acteur avec lui-même en premier lieu, ainsi que sa relation avec les personnes puis avec l’institution, dans un second temps.

 

Dans la fonction de soignant, tout comme dans celle d’enseignant, la dimension éthique est le plus souvent marquée d’une importance particulière apportée à autrui, au prendre soin au sens curatif du terme chez les soignants, et au sens caratif du terme chez les enseignants. Le care représentant une forme de sollicitude exprimée au travers de l’acte de soin, mais dans le but d’aider l’autre à grandir, à donner un sens à son expérience… Là où les seconds conçoivent leur rôle comme un accompagnement vers l’autonomie et la connaissance, les premiers conçoivent le leur comme un accompagnement pour optimiser le potentiel de réussite du patient face à la maladie dans une forme d’empowerment, au travers du processus pathologique, afin d’en ressortir grandi.

 

La satisfaction éprouvée par le soignant est d’autant plus grande que le soin de l’Autre produit du sens pour son existence. Comme nous l’avons vu, il est fréquent de retrouver cette association du « prendre soin » et du sens pour sa propre existence auprès des personnes exerçant une profession d’aide à la personne. Le fait d’ « apporter quelque chose au patient » combiné au fait de se sentir utile et à « la satisfaction de voir qu’une personne a pu aller… là où elle aurait eu de la difficulté à aller seule  », sont autant d’éléments qui constituent le véritable sens, la véritable direction, mais également la raison d’être de l’exercice professionnel des soignants.

L’action des professionnels est mise en mouvement par une attitude première de sollicitude au double sens de « souci de l’Autre » et de « soin de l’Autre » (Van Sevenant, 2001), les deux dimensions étant intrinsèquement liées. On notera d’ailleurs la proximité étymologique des termes « sollicitude » et « soin », étymologie issue du latin et signifiant : « souci, trouble moral, inquiétude » (Svandra, 2009b). À la question de la raison de ce choix professionnel, une infirmière répond : « J’étais toujours attirée… par les gens qui avaient des problèmes. J’avais envie de m’occuper du vieux monsieur qui était amputé… )». Une orientation altruiste parfois très intense si l’on en croit les propos de cette étudiante : « M’engager dans cette profession, c’est donner tout ce que j’ai pour venir en aide à ceux qui en ont besoin ».

Dans tous les cas cette sollicitude est encouragée par la condition de vulnérabilité dans laquelle se trouve celui envers qui celle-ci est exercée. Elle s’y voit crédibilisée et encouragée par la notion même de responsabilité sur laquelle se fonde l’inquiétude qui se préoccupe du devenir de l’Autre engageant une « sollicitude reconnue comme un devoir, d’un autre être qui, lorsque sa vulnérabilité est menacée devient un « se faire du souci". » (Jonas, 1990, p .421).

 

 

3.- Du contexte de l’engagement

Mais dans quel contexte cette sollicitude pourrait-elle s’exercer ? Nous proposons de réfléchir à cette question en nous appuyant sur la pensée de Paul Ricœur (1990) et de son triangle éthique. Dans ce triangle, le pôle « Je » représente l’acteur en tant que personne, c'est-à-dire avec ses valeurs et tout son héritage socio-culturel. Il rencontre le « Tu », à la fois semblable et différent, le patient dans sa condition de vulnérabilité.

Si le lien entre les pôles « Je » et « Tu » se veut extrêmement important, il ne peut cependant s’épanouir pleinement que par la médiation d’un pôle « Il », représentant l’institution, la société, la morale. Il s’agit du référent commun, pour nous ici, avant tout, l’institution. Si ce dernier pôle est défaillant, l’équilibre entre les pôles « Je » et « Tu » est mis en danger, et avec eux l’intention éthique en elle-même (Svandra, 2009a), raison pour laquelle Ricœur évoquera l’importance d’avoir des institutions justes. Entendons par « justes », qu’elles soient à même d’offrir les conditions nécessaires à l’épanouissement de la dimension éthique de cette relation entre les acteurs.

La question est à présent de savoir si ce troisième pôle « Il » satisfait aux conditions requises dans le monde professionnel moderne, en particulier dans l’univers hospitalier. Le cadre d’exercice est-il propice à une relation conçue comme une « prise en soin », rendant compte des caractéristiques multiples et exigeantes de l’altérité ? L’examen de la réalité nous laisse perplexes sur ce point.

En effet, une relation approfondie entre des individus ne peut se penser en dehors d’un certain espace temps et ne saurait se construire dans le cadre d’une banale réciprocité discursive. Autant, du côté du soignant, la démarche de prise de conscience de qui est ce vis-à-vis vulnérable à qui doit s’adresser l’expression de la sollicitude que, du côté du patient, la construction de la confiance qui va permettre à ce dernier de s’abandonner à cette sollicitude, sont des démarches qui exigent un certain engagement de soi. On entendra « engagement » au sens de la « mise en gage de soi », c’est-à-dire de la prise de risque à laquelle s’expose celui qui livre ainsi une partie de soi à l’Autre, mais aussi engagement parce qu’une telle relation ne saurait se soustraire à une nécessaire durée.

Or, les conditions de travail actuelles, ce fameux pôle « Il » représentant l’institution et son organisation, ne constituent guère un terrain fertile pour l’épanouissement de la relation de soin. Selon une enseignante en soins infirmiers, lorsque le professionnel arrive dans un hôpital, il entre « dans une usine à produire des soins » et  « certaines interventions deviennent une prestation de soins comme une autre…».

Les propos des professionnels sont particulièrement sévères, que ce soit dans l’évaluation qu’ils font des soins aux patients devenus, selon une infirmière, de « simples bouts de viande que l’on retourne dans un lit », tout comme des conditions d’exercice pour le professionnel lui-même. Une enseignante explique avoir « joué sa peau » en quittant l’hôpital pour rejoindre le domaine de la formation. Plusieurs des infirmières interrogées ont déjà fait les frais, dans leur santé, de diverses pathologies du stress telles que burnout ou dépression. L’une d’entre elles explique même, très émue, avoir déjà vécu le suicide d’une collègue avec laquelle elle était très proche.

La grande difficulté réside dans un système de soin qui tend à perdre sa dimension humaine, créant, comme l’expliquent plusieurs professionnels « des infirmiers machinistes qui effectuent des gestes coutumiers, jour après jour, sans vraiment se poser les questions derrière ». Ils s’exaspèrent en expliquant : « le système, il veut nous faire aller comme des robots et on est quand même toujours tous, que des êtres humains, autant les patients que les soignants… ». Une autre praticienne acquiesce en expliquant : « on a des actes à faire auprès de lui [le patient], mais après ça s’arrête là… on a pas le temps après d’avoir justement cette… dimension relationnelle  ».

 

 

4.- La réalité : défaut de sens ?

Face à ce constat du cadre peu propice à la relation de soin se pose à nouveau la question du sens. Quel sens donner à une activité dont on excise ce qui, du point de vue du professionnel, en constitue l’essence même, le sens par excellence ?

Comment évoquer cela avec la hiérarchie quand les institutions ont, à y bien regarder, une compréhension différente du « sens » ? En effet, différentes situations démontrent que si la composante de signification est essentielle aux professionnels, en revanche, le sens revêt davantage, du point de vue de l’institution, le caractère de « direction ». Ce qui fait sens se traduit par des objectifs à atteindre, des indicateurs à respecter, une finalité instrumentale à poursuivre (De Gaulejac, 2011). Que ce soit dans l’institution hospitalière, soumise à de fortes pressions économiques, tout comme dans l’institution de formation, la tendance est identique : la performance devient le principal agent du sens.

À l’hôpital il faut optimiser le taux d’occupation des lits car maintenant « on veut des chiffres… il faut faire du chiffre », explique un infirmier en ajoutant : «  les chirurgiens ils opèrent, ils regardent pas que les lits sont pas extensibles… Ce qui compte c’est de tourner à flux tendus, peu importe à quel prix ».

Dans la réalité on assiste à une opposition de plus en plus marquée, au cœur même de l’activité : opposition entre un pôle téléologique et un pôle déontologique, entre une activité conçue comme praxis et une activité conçue comme poiesis pour reprendre les termes d’Aristote (Imbert, 2000).

Le pôle téléologique se résume dans ce que l’individu considère comme juste et bien, et qui correspond à ses principes axiologiques. C’est le but qu’il s’assigne parce que porteur de sens pour lui. Alors même que le pôle déontologique s’apparente davantage à l’activité prescrite, découlant du deon, le devoir catégorique au sens kantien du terme. Et si la déontologie professionnelle est porteuse de valeurs, il n’en demeure pas moins que ces valeurs sont le résultat d’un consensus global et ne sont pas toujours le reflet des valeurs personnelles incarnées dans un cadre relationnel spécifique. La déontologie cherche à s’adapter constamment à l’exercice général des soins dans leur évolution et leur contexte et s’éloigne, par là-même, de la visée du soin conçue comme implication personnelle.

Et l’on tend à retrouver cette même tension au niveau de l’activité : entre l’activité praxis et l’activité poiesis (Imbert, 2000). La poiesis représente l’activité technicisée, instrumentée, orientée vers la finalité, il s’agit de l’action dans sa visée productive. Tandis que la praxis aristotélicienne se veut une action ayant pour fin l’accomplissement du bien, dont l’homme est le principe avec sa pensée. C’est une action qui s’inscrit dans l’histoire singulière d’un individu appartenant à un collectif, et plus globalement encore à l’humanité. La praxis représente l’action humaine comme agir moral (Blondeau, 1999). En ce sens la praxis est une valeur avec un ancrage fondamental de la visée de la « vie bonne » et un but interne, alors que la poiesis est activité productive et son but est externe à l’individu. Dans la logique de rentabilité et de performance qui prévaut actuellement dans les soins, le pôle de la praxis se voit de plus en plus délaissé au profit d’une action productive, quantifiable et efficace. La technique prend le pas sur la relation, et le faire prévaut sur l’être.

 

Si la déontologie est nécessaire à la téléologie pour garantir une forme de responsabilité, en revanche, la téléologie est également nécessaire à la déontologie pour que le professionnel puisse se garder de devenir un simple exécutant, absorbé par la tâche et absent à toute forme de relation.

De même, si l’activité à portée instrumentale est indispensable à un domaine qui nécessite des interventions précises, l’activité porteuse de sens est également fondamentale pour garantir la dimension éthique du soin et l’exercice de la sollicitude.

 

Or la problématique réside dans le déséquilibre entre ces différents aspects et la prédominance d’une activité largement prescrite au détriment d’une activité sinon autonome, du moins en grande partie élaborée et organisée par le soignant lui-même. En effet, si ce dernier est confiné à une logique qui n’est pas la sienne, et qui contrevient par ailleurs souvent à ses valeurs personnelles et professionnelles, peut-il encore s’engager dans sa profession sans se renier lui-même (Ladrière, 1997) ?

Certes les tensions entre téléologie et déontologie sont incontournables. Pour Rameix (1996, p. 87) «  être éthique, c’est accepter et vivre le conflit du bien à faire et du devoir à accomplir, comme si la destination de l’homme était d’en sortir dans un monde meilleur qui n’est pas à atteindre, mais à construire ».

Néanmoins gérer ce conflit n’est pas tâche aisée. Cela implique, selon nous, une préparation spécifique et un cheminement personnel, tant sur le plan des concepts qu’au niveau de la connaissance de soi, de ses valeurs et de ses motivations. C’est sur la base de ce constat que nous avons décidé de réfléchir à un modèle de construction de l’engagement qui puisse constituer un outil à l’accompagnement des étudiants en formation dans un domaine intimement lié à l’aide à la personne. Ce modèle a été complété à la suite de la phase d’analyse des 44 entretiens qui ont servi de corpus à cette thèse sur la construction de l’éthique de l’engagement chez les futurs professionnels des soins infirmiers.

 

 

5.- Les clés de l’engagement

 

 

Que ce soit dans le domaine de la formation, à qui l’on peut reprocher une « intelligence parcellaire compartimentée, mécaniste, disjonctive, réductionniste » (Morin, 2000, p. 44) qui porte atteinte à la complexité du savoir par la fragmentation des connaissances, ou encore, dans les milieux de soins, qui voient le principe de taylorisation du travail l’emporter sur la vocation holistique du soin, il s’agit de pouvoir redonner du sens à l’activité. Or ce sens émane dans une large mesure de la cohérence que l’individu peut construire entre les données du contexte et ses propres motivations et valeurs. Il y a donc lieu de réaliser un travail à ce niveau là si l’on souhaite qu’un engagement réellement mature et pérenne puisse voir le jour. Un engagement particulier qui ne manquera pas d’avoir un impact certain sur l’identité personnelle et professionnelle de l’individu. Identité qui, à son tour, influencera la manière dont ce dernier concevra le sens de son activité au travers du pôle personnel, d’orientation plus téléologique : motivation, autonomie… et du pôle organisationnel ou sociétal : conditions de travail, responsabilités…

Pouvoir entrer dans ce cheminement nécessite une prise de distance et une réflexion, en amont, sur ses propres valeurs et motivations. Car l’étudiant n’entre pas en formation comme une page blanche sur laquelle il suffirait d’inscrire les composantes de la profession. Il se présente comme un individu doué d’une personnalité, imprégné d’un contexte socio-culturel, formé dans le moule d’un donné éducatif particulier, et véhiculant des valeurs héritées, plus ou moins conscientes. Ce sont l’ensemble de ces éléments qui constituent la grille de lecture à travers laquelle il va entrevoir le monde qui l’entoure ainsi que son univers professionnel, et finalement constituer également la base de son éthique professionnelle. Il paraît dès lors important que l’étudiant soit accompagné dans une démarche itérative de questionnement sur le contexte dans lequel il est immergé, avec son lot de contraintes et ses sources de satisfaction, ainsi que sur sa propre personne, ses ressentis et son positionnement. Le souci de soi au sens foucaldien d’examen de soi, de ses valeurs, de ses pensées, apparaît ici comme capital. Pour Foucault (2001) le « souci de soi » (epimeleia heautou) est intimement lié au principe delphique « connais-toi toi-même » (gnothi seauton). Ce dernier principe étant considéré dans une relation de subordination au premier par Socrate qui voit le « souci de soi » comme un fondement essentiel. L’importance que le philosophe grec accorde à cette notion est clairement perceptible lorsqu’il invite ses concitoyens, tel Alcibiade, à ne pas se négliger mais à se préoccuper de ce qui les anime réellement au plus profond d’eux-mêmes (Platon, trad. Croiset, 2002). Il ne s’agit pas uniquement de la connaissance de soi au sens cartésien du terme, mais bien plutôt d’une connaissance accompagnée d’une transformation de soi (metanoia) et de sa relation au monde, qui nécessite effectivement une introspection et un chemin vers la connaissance de la vérité. Cette introspection est profondément éthique en ce sens que l’individu doit pouvoir se constituer sa propre base axiologique et la défendre. Car le souci de soi implique de faire des choix et de ne pas se laisser bercer à tous vents de doctrines. La connaissance de soi est la condition préalable de la connaissance de l’Autre (Ricœur, 1990), et donc aussi de la relation professionnelle dans laquelle les acteurs évoluent. Le souci de soi constitue une invitation à devenir pleinement sujet responsable de ses actes. Il apparaît comme « un principe constitutif de nos actions…» (Foucault, 2001, p. 518). Cette introspection permet, comme le montre le schéma, de reposer notre réflexion sur le monde, de l’examiner à la lumière de nos valeurs et d’en dégager un sens nouveau au travers d’un positionnement argumenté. Le professionnel n’est alors plus laissé à l’arbitraire des conditions d’exercice, mais se voit octroyé un certain pouvoir au travers d’un positionnement réfléchi qui permette aux instances hiérarchiques de mesurer les conséquences des formes d’organisation ou de gestion qui prévalent. Si « penser c’est dire, non » pour Alain, réfléchir sur le monde au travers de nos valeurs, c’est pouvoir exprimer les limites d’un travail devenu incompatible avec ces dernières.

 

C’est dans ce cheminement que l’étudiant doit être accompagné afin de mieux pouvoir circonscrire les frontières dans lesquelles son engagement peut s’exercer et s’épanouir, sans devenir source de nuisance à sa santé. Il s’agit, selon une enseignante, de former les jeunes à « cette capacité à avoir une forme de clarté et de courage pour être effectivement en adéquation entre les valeurs promues et les valeurs effectives ».

Et, par le biais de cet engagement, il pourra alors s’ouvrir pleinement aux joies de sa profession et trouver là un sens profondément existentiel puisque l’« engagement est l’ultime support qui procure un sens à l’existence dans son ensemble : Exister est synonyme de s’engager.» (Savadogo, 2008, p. 60).

Cette réflexion sur l’engagement professionnel renferme, selon nous, trois dimensions parallèles. À travers un accompagnement ciblé, l’étudiant peut découvrir une dimension personnelle d’implication dans sa profession. Il peut s’engager avec plus d’assurance dans son travail. Mais c’est également une dimension collective qui est visée au travers du développement de la profession et de son identité, étant donné que la profession est constituée de la somme d’engagements individuels. Plus ceux-ci se vivront dans une dynamique positive et constructive et plus la profession s’en verra favorablement influencée. Enfin, la troisième dimension envisagée se veut sociétale, car au-delà de l’individuel et du collectif, il en va de la préservation des qualités éthiques des relations entre les personnes. C’est donc ici la place de l’humain lui-même qui est sous la loupe avec la question de la cohésion sociale. Pour Bobineau (2010), il s’agit de trouver une voie pour garantir la survie de l’humanité.

 

Bibliographie

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[1] Nous illustrons notre réflexion par les propos issus directement de nos entretiens, mentionnés en italique.