142 - L’engagement professionnel : Enjeu de formation entre éthique et sens.

Véronique Haberey-Knuessi

Haute Ecole de Santé Arc, Neuchâtel, Suisse

 

Mots clés : Engagement - Ethique - Sens - Souci de soi - Humanité

 

Les formations professionnalisantes sont plébiscitées car reconnues comme menant à une employabilité rapide et performante. Que dire de l’insertion professionnelle des soignants au vu de l’abandon massif de la profession après seulement quelques années d’expérience, ou encore de l’augmentation drastique des pathologies du stress? Ce questionnement nous a conduits à élaborer une thèse sur la notion d’engagement professionnel, en particulier dans sa dimension éthique, afin de comprendre comment il se construit et quel impact la formation peut avoir sur celui-ci. Après une étude de ce concept empruntant à différents paradigmes et marqué par l’évolution sociétale (Bobineau, 2010), nous avons élaboré, à l’attention des enseignants, un modèle pouvant servir de référence à un accompagnement de la construction de l’engagement. Pour valider et compléter ce modèle, nous avons utilisé une méthodologie mixte alliant une phase quantitative (questionnaires) pour une photographie du phénomène, et une phase qualitative de 44 entretiens semi-directifs menés auprès des étudiants et enseignants en soins ainsi que professionnels, et ouvrant à une approche herméneutique et compréhensive.

Les résultats mettent en évidence un champ de tensions qui porte directement atteinte à l’engagement des professionnels. Les trois populations soulignent l’opposition croissante entre pôles déontologiques et téléologiques, entre une vision de l’activité comme poiesis au sens d’Aristote, c’est-à-dire d’action avec finalité productive (Imbert, 2000) et une activité vue comme praxis, ayant une fin en soi et relevant de l’agir moral. Le constat est là d’un monde professionnel orienté vers la rentabilité au détriment de la valeur humaine La réification de l’humain assujetti à la technique s’accompagne de son instrumentalisation croissante (De Gaulejac, 2011). La perte de sens induit l’effritement de l’engagement. Et ce qui est vrai pour le monde soignant, l’est aussi de plus en plus dans la formation. Cette dernière se laisse dicter ce qui correspond aux attentes du monde du travail au risque d’un savoir toujours plus morcelé et oublieux de la complexité du réel (Morin, 2000). Niant le savoir émancipatoire, la formation prône un savoir pratique, parcellaire et fragmenté ouvrant la voie à la quantification et à l’évaluation. L’enjeu est majeur et nous avons pu montrer qu’il se situe, sur le plan éthique, à trois niveaux. Il s’agit d’abord d’un enjeu de sens pour l’individu lui-même, d’un enjeu au niveau professionnel de reconnaissance de la profession, et enfin d’un enjeu sociétal de reconnaissance de l’identité humaine. 

Le modèle élaboré convoque réflexion éthique et philosophique, il met en évidence l’importance du souci de soi (Foucault, 2000), cheminement essentiel du guide (Fabre, 2011) pour aider le jeune à rechercher la cohérence, à discerner les tensions et à élaborer des stratégies pour les dépasser.

 

Références bibliographiques :

Bobineau, O. (2010). Les formes élémentaires de l’engagement. Une anthropologie du sens. Paris: Temps Présent.

Fabre, M. (2011). Éduquer pour un monde problématique. La carte et la boussole. Paris: PUF.

Foucault, M. (2001). L’herméneutique du sujet. Cours au Collège de France. Paris: Seuil/Gallimard.

Gaulejac, V. (de) (2011). Les raisons de la colère. Paris: Seuil.

Imbert, F. (2000). L’impossible métier de pédagogue. Paris : ESF.

Morin, E. (2000). La voie : Pour l’avenir de l’humanité. Paris : Fayard 2012.