*132 - L’évaluation par assignation aléatoire : emprunts et détournements de la philosophie pragmatiste

En l'absence de dépôt de l'auteur, voici le projet déposé avant expertise.

 

LOOSFELT Raphaël

ADEF, Aix-Marseille université

 

GINESTIE Jacques

ADEF, Aix-Marseille université

 

Mot-clés: philosophie de l'éducation - évaluation aléatoire – pragmatisme – épistémologie – éthique

 

1. L’évaluation par assignation aléatoire Aujourd’hui considérée comme étant la seule méthode statistique capable de déterminer l’impact causal d’un médicament sur un patient, la méthode d’évaluation par assignation aléatoire, dite randomisée, se diffuse désormais bien au-delà de la sphère médicale. Souvent présenté comme l’ « étalon-or » des méthodes expérimentales, cet outil est désormais étroitement lié aux évaluations de programmes sociaux dans de nombreux pays et pénètre progressivement la sphère des sciences sociales et des décisions publiques. Depuis vingt ans, la recherche anglo-saxonne en sciences de l’éducation est traversée par ce puissant courant épistémologique, sujet à de nombreuses controverses, qui tend à imposer des méthodes de recherche evidence based education (éducation fondée sur la preuve) autour d’un vaste projet de transformation et de désidéologisation de la recherche en éducation, de la pratique et des politiques éducatives. Autorisée depuis 2003 en France, le principe d’expérimentation sociale aléatoire in vivo a fait son entrée dans le champ des sciences de l’éducation français, dans le cadre de l’appel à projet du fonds d’expérimentations pour la jeunesse en 2007.

2 . L'argument pragmatique en question Cette méthode s’inscrit dans une histoire et une épistémè. Notre approche consiste donc à proposer une lecture historique et critique de ce courant épistémologique afin de mieux saisir les paradigmes qui le gouvernent. L’idée-force qui domine ce courant prétend reposer sur l’argument pragmatique. C'est cet argument que nous avons souhaité interroger : s'agit-il d'un emprunt ou d'un détournement du pragmatisme ? Empruntant à la philosophie pragmatiste l’idée que ce qui est vrai, c’est ce qui « marche » dans la réalité, ce courant épistémologique la détourne en réduisant le pragmatisme à l’utilitarisme et l’efficience d’une action à court terme. Se pose alors le problème de son incapacité à comprendre pourquoi les effets se produisent et sont mesurés et de l’impact de cette perte d’information sur la manière de poser les problèmes, la nature et les effets de la décision prise. Au vu de la rapide diffusion de cette méthode d’évaluation, il nous semble nécessaire de questionner l’évidence selon laquelle la recherche et les politiques publiques devraient être fondées sur des « preuves » construites à partir de critères pragmatiques d’efficience et de nous interroger sur la pertinence de ce schéma appliqué à la pratique éducative et plus largement aux systèmes éducatifs. À partir d’une analyse critique d’expérimentations internationales et françaises sur l’absentéisme scolaire, nous avons relevé un certain nombre de limites méthodologiques et éthiques qu’à lui seul l’argument pragmatique ne peut légitimer.

 

Références :

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