131 - Le "travail de mémoire" : un enjeu éducatif pour l'enseignement du fait colonial au Brésil ?

Elodie Fressinel-Mesquita

Université de Limoges, France
 
Mots Clés: Enseignement, fait colonial, mémoire, histoire, afro-brésiliens.
 

L’enseignement du fait colonial est un sujet tendu car socialement vif. Il s’inscrit aujourd’hui dans une frénésie mémorielle pouvant prendre la forme d’une "guerre des mémoires" (Blanchard & Veyrat-Masson, 2008-2010). La mémoire semble prendre un caractère commémoratif enclin au développement d’une patrimonialisation de l’histoire, prise d’assaut par cette revendication mémorielle contemporaine. Mais ce n’est pas une mémoire apaisée qui s’élève, mais une mémoire revendicatrice qui, dans cette logique actuelle de souhait de reconnaissance, peut entrer en concurrence avec d’autres mémoires, en quête d’une voix au chapitre de l’Histoire. La discipline historique, en tant que science visant la reconstitution objective du passé, devrait s’opposer à la mémoire, vouée dans ses fondements mêmes, à la subjectivité, la partialité et l’affect. Mais nous pouvons nous questionner sur ce rapport dichotomique entre ces deux notions. Les approches théoriques de Pierre Nora et de Paul Ricoeur peuvent constituer les fondements d’une réflexion sur ce rapport entre mémoire et histoire dans le contexte brésilien. Ces auteurs ont mis l’accent, entre autres, sur une relation de complémentarité entre les deux notions, notamment au travers de la prise en compte de la mémoire en objet scientifique (Nora, 1984) et de la nécessité d’élaborer une "juste mémoire" (Ricoeur, 2000) du fait colonial. Cette relation peut être envisagée, dans notre étude, comme un enjeu concernant l’enseignement du fait colonial, enjeu favorisant une vision enrichie, nuancée de l’histoire par opposition à une écriture linéaire voire "orientée" de celle-ci. L’hypothèse de recherche de notre étude soulève précisément ce point. Celle-ci vise à signifier que l’enseignement du fait colonial au Brésil, serait dispensé selon une vision européocentrique et unilatérale de l’histoire excluant de ce fait l’histoire et la culture afro-brésilienne et n’omettant pas la présence de préjugés et de stéréotypes raciaux au sein même des manuels scolaires brésiliens. Face à cette histoire, la mémoire sociale brésilienne semble osciller entre une volonté d’oublier une "mémoire honteuse" (Académie Universelle des Cultures, 1999) liée à l’esclavage et de revendiquer de manière plus ou moins visible et conscientisée, une appartenance africaine. La mémoire afro-brésilienne serait le résultat d’un "bricolage" (Bastide, 1970) qui semblerait émaner d’un imaginaire socio-historique mouvant, paradoxal lié à la croyance de l’édification d’une "brésilianité" régie par une "démocratie raciale" garante d’un métissage présenté comme intégrateur de toute la société. Ces éléments nous ont amenés à nous interroger sur les rapports entre mémoire et histoire dans ce contexte brésilien dans la perspective d’une réflexion sur l’enseignement du fait colonial au Brésil, par l’intermédiaire d’un "travail de mémoire" lié à une possible "déconstruction" de cet imaginaire historique et social brésilien.

 

Références bibliographiques :

Académie Universelle des Cultures. (1999). Pourquoi se souvenir ? Paris : Grasset et Fasquelle.

Bastide, R. (1970). Mémoire collective et sociologie du bricolage. L’Année sociologique, 21, 65-108.

Blanchard, P., Veyrat-Masson, I. (2010). Les Guerres de mémoires. Paris : Édition La Découverte.

De Queiros Mattoso, K. (1996). Mémoires et identités au Brésil. Paris : L’harmattan et Centre d’Etude sur le Brésil.

Nora, P. (1984). Les lieux de Mémoire. Tome 1. La République. Paris : Editions Gallimard.

Ricoeur, P. (2000). La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Paris : Editions du Seuil.

Saillant, F.,  Araujo, A-L. (2007). L’esclavage au Brésil : le travail du mouvement noir. Ethnologie française, 37, 457-466.