124 - Pédagogie de l’extraordinaire, Éducation du genre ordinaire. De La philosophie de l’individu d’Emerson à la formation de l’individu de Julie Favre

Erwann Mainguy

Doctorant en sciences de l'éducation, CREN Nantes

Université de Nantes(44), Nantes

 

Mot-clés:  Julie Favre, Emerson, exemplum, formation morale, condition ordinaire

 

Julie Favre, veuve de Jules Favre (1809-1880), est nommée à la direction de l’école de Sèvres à l’automne 1881, la première école normale pour les futures institutrices chargées de l’enseignement secondaire des jeunes filles. En 1886, elle commence à publier des ouvrages dans lesquels étaient fragmentés et commentés  les écrits de Montaigne, des Stoïciens, de Socrate ou encore d’Aristote. Son but premier est de permettre à ses élèves, futures institutrices,  d’avoir la possibilité de poursuivre leur formation morale tout au long de leurs vies. A une époque où le catholicisme et la pédagogie de la conversion sont dominants dans l’éducation féminine, Julie Favre a  recours  à Emerson et à l’idée des Stoïciens de métamorphose morale.  Cette présentation vise à exposer, grâce à une approche herméneutique, la formation morale de l’individu proposée par Julie Favre, et en quoi la philosophie de l’individu d’Emerson découle sur une pédagogie capable de mettre en confiance les citoyens susceptibles d’inventer la société et de préparer les enseignantes à procéder et à transmettre cette formation morale.

L’idée de métamorphose morale prend appui sur l’exemplum des Stoïciens, une personne exemplaire qui ne doit pas être vue comme un modèle absolu mais, comme nous le dit Emerson, une inspiration. L’être qui devient à nos yeux l’exemplum est avant tout un être ordinaire, un être tiraillé entre ses pensées et ses actions, ses passions et ses bienfaits. Un être qui s’illustre par sa condition ordinaire mais qui par ses initiatives et ses résultats, nous démontre l’infinitude de l’homme. L’exemplum devient l’homme représentatif de l’extraordinaire capacité de tous  à changer le monde. Cette idée est centrale dans une formation morale pour tous. Pour Julie Favre, cela rentre également dans un processus de formation d’institutrices et cela permet de faire apparaître un autre aspect, elle écrit en 1888 : « quelque parfait que nous semble le modèle que nous nous sommes proposés, sa vie ne doit pas être pour nous une règle absolue, car il n'est permis à aucun être humain de renoncer à l'indépendance de sa conscience ; nous révérons l'homme de bien parce qu'il se rapproche de l'idéal de notre conscience » (Favre,1888,p.170), ainsi l’homme de bien, le professeur, plus qu’une inspiration devient le regard extérieur, une conscience qui  saura nous remettre en accord avec notre vérité, notre idéal. Pour atteindre ce but, elle nous propose une pédagogie qui nous donne des moyens de culture morale. Une formation de soi qui prône le retrait, la solitude, l’examen de soi, la méditation, une maîtrise de soi permanente.

Dans une société que l’on prétend en pleine déliquescence morale, Julie Favre nous permet d’aborder et de comprendre des questions vives en éducation. Grâce à elle, nous pourrons tenter de dessiner les fondements d’une formation morale citoyenne mais aussi d’évoquer les conditions d’une telle transmission pour les professeurs.

 

Références bibliographiques:

Emerson, R.W. (1969).Journals and Miscellaneous Notebook of Ralph Waldo Emerson, Volume VII: 1838-1842, Edited by A. W. Plumstead, Harrison Hayford, Cambridge : Harvard University Press, 

Emerson, R.W. (1920). Hommes représentatifs (les surhumains), traduction de J. Izoulet et F.Roz. Editions Georges Crès et Cie, Paris. 

Robinson, D. M. (2000),  Emerson and Religion, in Joel Myerson(dir.), A Historical Guide to Ralph Waldo Emerson, Oxford, (p.151-169) Oxford University Press,

Mott, W. T. (2000), "The Age of the First Person Singular" Emerson and IndividualismJoel Myerson (dir.), A Historical Guide to Ralph Waldo Emerson(p.69-76) Oxford, Oxford University Press

Favre, J. (1887). Montaigne Moraliste Et Pédagogue. Librairie Fishbacher, Paris,

Favre, J. (née VELTEN). (1888). La morale des Stoïciens. Félix Alcan éditeur, Paris,

Favre, J. (née VELTEN). (1888). La Morale de Socrate. Félix Alcan éditeur, Paris,

Favre, J. (1889). La morale d’Aristote. Félix Alcan éditeur, Paris.