123 - Les « vertus épistémiques » : un champ de problèmes crucial pour les sciences de l’éducation

Sébastien Charbonnier

CREN, Université de Nantes (France)

 

Mots clés : philosophie de l'éducation, éthique, épistémologie, motivation, émotions, désir

 

D’un côté, les recherches en didactique ont souvent poussé loin l’investigation épistémologique sur les conditions d’une bonne transmission (ou d’une véritable construction) des savoirs (selon des paradigmes souvent présentés comme irréductibles l’un à l’autre) ; de l’autre la recherche en philosophie de l’éducation est riche d’une grande tradition sur les enjeux éthiques et politiques de l’éducation, des pédagogies et des choix institutionnels de l’École. Mais ces recherches sont trop souvent restées dans un dialogue inter-problématique et/ou une approche interdisciplinaire. Cette séparation institutionnelle des approches conduit parfois à des apories ou des faux débats sur l’éducation. Pourtant, depuis une vingtaine d’année, un champ nouveau de problèmes émerge dans la recherche philosophique anglophone : l’épistémologie des vertus (virtue epistemology). Il s’agit de questionner le problème des qualités personnelles nécessaires pour parvenir au vrai, ou du moins pour effectuer une recherche intellectuelle. Le problème n’est plus amputé de sa dimension émotionnelle au seul profit d’une vie intellectuelle idéalisée et détachée de son ancrage affectif (qui est aussi inefficace pratiquement qu’elle induit en erreur les théorisations pédagogiques pour comprendre ce que signifie « penser »).

Or, ces problèmes transversaux entre l’épistémologie et l’éthique concernent directement les problèmes éducatifs et pédagogiques. S’y déploie un véritable trésor conceptuel que la recherche en sciences de l’éducation gagnerait à connaître pour clarifier bien des problèmes. Nombre de faux problèmes et de débats stériles s’écroulent lorsqu’on ne considère plus séparément les questions épistémiques (conditions de compréhension rationnelle d’une idée par un individu) et les questions éthiques (conditions émotionnelles et affectives qui permettent une disposition favorable aux apprentissages – qui supposent capacité à s’étonner, patience, écoute de l’autre, etc.). Il faut tirer toutes les conséquences de ce renversement de perspective : la question des émotions cognitives n’est pas secondaire, ou bien une simple question de politesse ou de tact pédagogique – afin d’augmenter les chances d’implication des élèves, par exemple. Elle est transcendantale, c’est-à-dire qu’elle participe des conditions d’existence d’une pensée vraie.

En ce sens les émotions cognitives ont un double rôle : elles sont d’abord un signe précieux pour l’éducateur, donc relèvent de la symptomatologie (permettre de voir en acte la disposition actuelle d’un individu à apprendre) ; elles sont également un matériau sur lequel il faut nécessairement travailler dans le geste éducatif, donc relèvent de l’étiologie (mettre en place des dispositions pour causer des attitudes favorables à l’apprentissage). L’objectif de cette communication est de présenter les problèmes du domaine de recherche sur les vertus épistémiques qui intéressent directement les sciences de l’éducation, puis de présenter en quoi cette manière plus compréhensive (au sens où elle refuse des partages inhibants – séparer questions épistémologiques et questions éthiques) de poser les problèmes pédagogiques permet un réel gain de sens sur les enjeux des gestes éducatifs.

 

 

Références bibliographiques :

Fairweather, A. & Zagzebski, L. (Eds.). (2001). Virtue Epistemology. Essays on Epistemic Virtue and Responsibility. Oxford : Oxford University Press.

Pouivet, R. (2008). Vertus épistémiques, émotions cognitives et éducation. Éducation et didactique, 2(3), 123-139.

Scheffler, I. (1991). In Praise of the Cognitive Emotions and Other Essays. New York : Routledge.

Simondon, G. (2007). L’Individuation psychique et collective. Paris : Aubier.

Tiercelin, C. (2011). La Valeur de la connaissance. Cours au collège de France.