112 - Pratiques éducatives et expériences de socialisation dans les situations d’hébergement privé

Gisèle Cristofol

Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Centre de Recherche Education et Formation (CREF, EA 1589), équipe Éducation Familiale et Interventions Sociales auprès des familles, France

 

Mos-clés : éducation familiale, hébergement privé, interventions socio-éducatives, accompagnement professionnel

 

Résumé :

La recherche porte sur l’hébergement privé, c’est-à-dire l’accueil par un particulier, à son domicile, d’un adulte ou d’une famille, parents, amis ou proches, dépourvus de logement. Cette pratique sociale informelle est étudiée à partir de vingt-sept entretiens menés auprès d’une population sociale d’une grande ville de la région parisienne et de trente-trois entretiens et dix-huit récits d’expérience réalisés auprès des travailleurs sociaux référents.

Le cadre théorique de la recherche s’inscrit dans le champ de l’éducation familiale (Durning, 2006). Les pratiques éducatives intrafamiliales des accueillis et des accueillants et l’accompagnement professionnel afférent sont interrogés en tant que possible facteur d’intégration ou d’exclusion pour les familles ou adultes accueillis.

Les résultats montrent que la cohabitation de familles non apparentées sous le même toit favorise le jeu des alliances éducatives : une communauté s’organise autour des enfants, une forme de parenté sociale s’initie. Les solidarités intergénérationnelles s’exercent dans le cadre d’une grand-parentalité active qui se tisse au jour le jour. L’hébergement est une expérience de socialisation pour ses acteurs, qui, lorsqu’elle se déroule dans de bonnes conditions, autorise le vivre ensemble (De Singly, 2000) et offre aux hébergés des repères sociaux et affectifs stables et structurants (Cristofol, 2012).

Les travailleurs sociaux assurent une prise en charge globale de ces situations familiales (familles d’hébergés, parfois familles d’hébergeurs) et ne s’intéressent pas uniquement aux problématiques de logement et d’hébergement pourtant prégnantes, rencontrées par ces personnes. L’intervention socio-éducative se manifeste à un double niveau : une aide à la fonction parentale et grand-parentale, une aide à la socialisation et à la responsabilisation des adultes quant à leurs devoirs d’hébergés ou d’hébergeurs ; une intervention visant la protection des enfants lorsque le milieu d’accueil est jugé préjudiciable à leur intérêt ou lorsque l’hébergement se rompt et met une famille à la rue.

Ces contextes familiaux particuliers qui caractérisent les situations d’hébergement interrogent les pratiques des professionnels et les acteurs de la formation (Paul, 2004).

 

Introduction

Je suis doctorante en Sciences de l’Education et mon sujet de recherche est l’hébergement privé. Je le définis comme l’accueil, à titre gratuit, par des particuliers, à leur domicile,  des parents, des amis ou de proches, dépourvus de logement.

 

  1. Présentation de la démarche de recherche

J’ai étudié cette pratique sociale, informelle et peu visible, à partir de vingt-sept entretiens menés auprès d’hébergés et d’hébergeurs d’une grande ville de la région parisienne, bénéficiaire d’intervention(s) sociale(s). C’est-à-dire une population suivie par les services sociaux. Les modalités de collaboration entre cette population et les assistants sociaux ont été analysées à partir de trente-trois entretiens et dix-huit récits d’expérience réalisés auprès des professionnels référents.

Les pratiques éducatives au sein de ces situations d’hébergement et l’accompagnement professionnel afférent sont interrogés en tant que possible facteur d’intégration ou d’exclusion pour les familles ou adultes accueillis.

Le cadre théorique de la recherche s’inscrit dans le champ de l’éducation familiale (Durning, 2006). Je m’intéresse aux pratiques éducatives et aux actions des professionnels qui les accompagnent, c’est-à-dire à la méthodologie d’intervention des assistants sociaux, aux formes qu’elle peut prendre et aux cadres théoriques auxquels ils se réfèrent.

Ma présentation, aujourd’hui, porte sur les pratiques éducatives, les expériences de socialisation vécues par les adultes et les enfants dans ces situations d’hébergement privé et à l’accompagnement professionnel afférent.

 

  1. Pratiques éducatives dans les situations d’hébergement privé

Les expériences de cohabitation étudiées correspondent à des accueils durables, qui se prolongent sur plusieurs années, plus de cinq ans en moyenne. C’est dire les implications de la relation d’hospitalité sur le système domestique et les relations familiales, et les problèmes qui peuvent être liés aux effets d’altérité.

Lorsque des familles accueillent des hébergés isolés, ces derniers, le plus souvent, n’exercent pas d’activité professionnelle. En échange d’un abri, d’un logement, ils rendent service, ils s’occupent des enfants. L’un d’entre eux assume des tâches de « parentage » [1] auprès de l’enfant des hébergeurs : « je me suis beaucoup attaché au plus petit, je peux dire que j’ai tout fait pour lui depuis qu’il est né, je change les couches, je le lave le matin, parce que la maman part très tôt, le monsieur n’est pas là, je l’habille, je l’emmène à la crèche, la crèche ne connaît pas son père, c’est moi qu’on connaît ».

Un autre hébergé joue le rôle de précepteur et de substitut paternel auprès des enfants d’une mère veuve qui ne parle pas le français.

Lorsqu’une famille accueille sous son toit une autre famille, des liens d’affection peuvent se tisser entre les adultes et les enfants des différentes familles et perdurer alors même que l’hébergement a pris fin.

Se dessine ainsi, en filigrane, au fil de ces situations, une forme de parenté sociale qui contribue à l’éducation et à la socialisation des enfants. L’espace communautaire devient un lieu de socialisation pour les acteurs de la situation d’hébergement, une façon nouvelle de faire famille, un lieu de ressourcement et de partage.

Dans ces situations, le service social n’intervient pas ; ces situations d’hébergement se mettent en place de manière spontanée et naturelle et semblent fonctionner sans difficulté.

Un seul hébergeur, d’origine comorienne, parmi ceux que j’ai rencontrés, a témoigné d’une pratique de fosterage [2] : il a accueilli, dans sa famille, sa nièce par alliance durant dix ans. Il a pris en charge financièrement l’enfant et à assumer son éducation. Au sein de cette famille d’accueil, l’hébergée a appris la vie en communauté et les règles de vie de la société française.

Lorsque des parents accueillent sous leur toit leurs enfants et leurs petits-enfants, ces solidarités entre générations s’exercent dans le cadre d’une grand-parentalité active qui se tisse au jour le jour.

Deux grands-mères, séparées de leur conjoint, et sans activité professionnelle, secondent ainsi leur fille dans leur tâche éducative auprès de leurs enfants. : « la mère soutient sa fille par rapport à la garde des enfants, comme elle en a cinq, ce n’est pas évident, elle les fait manger, prépare la cuisine ; la fille fait les courses, amène les grands à l’école et c’est la grand-mère qui garde les petits pendant ce temps-là ; ils ont mis en place une organisation qui permet à ce que chacun trouve son compte dans cette situation d’hébergement » ; « la grand-mère récupère le petit à la crèche, assume sa garde lorsque la mère n’est pas disponible ».

 

  1. Expériences de socialisation dans les situations d’hébergement privé

La socialisation de l’adulte se réalise tout au long de la vie au travers d’expériences et d’adaptations. La cohabitation hébergés-hébergeurs constitue ainsi une expérience de socialisation dans laquelle s’apprennent et se négocient les rôles et places de chacun.

Cette « socialisation par frottement » (De Singly, 2000) maintient en quelque sorte hébergés et hébergeurs dans un apprentissage permanent : c’est dans les interactions avec autrui qu’ils apprennent à prendre en compte les besoins et les intérêts des autres personnes vivant sous le même toit.

Pour une hébergée, la situation d’hébergement permet l’appropriation de modèles identificatoires d’éducation et de socialisation. Cette hébergée a connu une enfance marquée par de nombreux placements très déstructurants en famille d’accueil.

Deux hébergeurs lui offrent, à l’âge adulte, en l’accueillant à leur domicile, un cadre de vie sécurisant et structurant : « je n’ai pas été éduquée lorsque j’étais enfant : on me donnait à manger, un lit pour dormir, on m’envoyait à l’école, c’est tout ; j’étais paumée ; et puis, à vingt ans, j’ai été accueillie par des gens normaux, il y en a deux en particulier, cet homme qui avait un petit garçon et Monique qui m’ont rééduquée ; heureusement que j’ai eu dans ma vie ces deux personnes ».

 

  1. L’intervention sociale

Dans les situations d’hébergement, l’intervention sociale s’exerce aussi bien en faveur des adultes que des enfants.

Elle se manifeste, pour deux situations, par une intervention de soutien à la fonction parentale et grand-parentale. La cohabitation entre plusieurs générations exacerbe les liens intrafamiliaux à tel point qu’il devient difficile pour chaque adulte et parent de respecter la position de l’autre adulte, parent et grand-parent.

Les travailleurs sociaux en témoignent ainsi : « elle a un rôle très protecteur vis-à-vis de sa fille, de ses petits-enfants, elle oublie parfois que ses petits-enfants ne sont pas ses propres enfants, donc il y a eu tout ce cadre-là à remettre autour de cette famille » ; « il y a un lien affectif très fort entre la mère et la fille et autant la fille a envie de quitter le domicile, autant la maman y est réticente. J’ai engagé un travail d’accompagnement auprès de l’hébergée pour qu’elle puisse acquérir une autonomie qui lui permettra de quitter le domicile maternel et un travail auprès de l’hébergeante pour qu’elle accepte que sa fille fasse sa vie et quitte le cocon familial. L’idée, ça d’abord été de leur dire que je les identifiais comme deux familles différentes vivant dans un même lieu. Les places au sein de la famille n’étaient pas bien définies entre le rôle de la grand-mère et le rôle de la mère autour de l’enfant. C’était compliqué pour que chacune respecte la position de l’autre. J’ai ré-identifiée la jeune femme comme chef de famille, les entretiens qu’on a pu avoir ont fait qu’elle se sent mieux maintenant dans sa maternité, elle s’assume davantage et peut assurer les besoins de son enfant. Je pense aussi qu’elle a été rassurée par rapport à ses propres capacités éducatives, elle se rend compte qu’elle peut élever son enfant sans l’aide de sa mère ».

Un travail éducatif de « soutien à la fonction d’hébergé » est engagé par une assistante sociale auprès d’un couple d’hébergés ayant deux enfants en bas âge. Le couple n’imagine pas que sa présence puisse être un fardeau pour la famille d’accueil ; il ne s’implique dans la vie quotidienne, ne participe pas aux charges financières et ne réalise pas qu’il a des devoirs qui lui incombent en tant qu’hébergé.

L’assistante sociale engage avec ce couple un travail de responsabilisation et de socialisation de celui-ci.

Une professionnelle se positionne en tiers médiateur éducatif auprès de l’hébergeur et de l’hébergée pour juguler des conflits liés à l’aménagement de l’espace.

Les travailleurs sociaux interviennent, pour certaines situations, dans le cadre de la protection de l’enfance, lors de dysfonctionnements familiaux ou lors d’une rupture d’hébergement provoquant la mise à la rue d’une famille.

Les interventions sociales, pour les premières situations, se concrétisent par un signalement au juge des enfants en vue de la mise en place d’une mesure d’Action Educative en Milieu Ouvert (AEMO) ou, plus rarement, du placement de l’enfant. Elles se concentrent, pour les seconds, sur la recherche de places en structures d’hébergement comme les Centre d’Hébergement et de Réadaptation Sociale (CHRS), centre maternel ou résidence sociale ou la sollicitation, souvent dans l’urgence, du Samu social en vue d’un hébergement hôtelier.

Je précise qu’il existe également des situations d’hébergement où la suroccupation du logement provoque des tensions entre les occupants et où le manque d’espace, des conditions de vie difficiles, voire précaires, ont un impact sur la scolarité des enfants et leur développement.  

 

Conclusion

Pour conclure, je dirai que ces situations d’hébergement ré-interrogent les pratiques des professionnels et les acteurs de la formation.

Elles nécessitent, parfois, un accompagnement de proximité de la part des travailleurs sociaux car elles ne vont pas de soi pour leurs acteurs, même si elles reposent sur l’adhésion mutuelle des hébergés et des hébergeurs.

Etre logé chez un tiers implique, pour celui qui est hébergé, des contraintes, des concessions, une nécessaire adaptabilité au mode de vie de l’accueillant. Cette place, qui n’est pas facile à tenir, mérite d’être soutenue par les professionnels, lorsque l’hébergement se déroule dans des conditions favorables.

L’intervention sociale peut permettre aussi de repérer les fragilités de la relation d’hébergement, d’intervenir sur celles-ci et d’anticiper les ruptures.

Les enfants des hébergés et des hébergeurs sont éduqués parfois dans un contexte communautaire où les rôles éducatifs se confondent et n’autorisent pas toujours des repères structurants. L’intervention des travailleurs sociaux peut aider chacun à se positionner de manière plus distanciée.

La formation initiale des travailleurs sociaux est encore basée sur l’étude de la famille nucléaire traditionnelle.

Les référents théoriques proposés restent à ce jour Winnicott, Freud, Spitz et Bowlby. Il en ressort une vision de la famille qui reste globalement traditionnelle. La famille comme groupe évolutif et interactif est assez peu étudiée [3].

Les situations d’hébergement témoignent de nouvelles configurations familiales que les professionnels et les acteurs de la formation ne doivent plus ignorer.

 

Références

Cristofol, G. (2012). L’hébergement privé, une forme de « suppléance sociale ». Connexions. L’hypermodernité en question. 97, 137-151.

De Singly F. (2000). Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune. Paris : Nathan.

Durning P. (2006).  Education familiale. Acteurs, processus, enjeux. Paris : L’Harmattan.

Paul M. (2004). L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique. Paris : L’Harmattan.

 

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[1] Elles correspondent à la prise en charge des besoins physiologiques et corporels de l’enfant.

 

[2] « Le fosterage est un une pratique traditionnelle informelle, qui permet à des parents biologiques de « donner » l’enfant dont ils sont les géniteurs à d’autres parents de leur choix afin qu’ils puissent l’élever au tire de parents de fosterage », Kamga Monique, thèse de doctorat soutenue en 2011, Les pratiques éducatives relatives au fosterage dans les familles bamilékées en situation migratoire.

 

[3] Ott Laurent. Dans le champ de l’intervention sociale : l’impact des mutations familiales sur les pratiques et les formations. CNAF, Informations Sociales, 2006/3, pp 126 à 132.